Quand tu écris qu’il pleut des vipères, tout le monde est disposé à te croire. Quand tu écris que le gouvernement a décidé de supprimer les vers de terre, tout le monde pense que tu exagères. Et pourtant, trois lois successives viennent bel et bien de légiférer le sacrifice des vers de terre des champs cultivés (source).
« Il pleut des vipères » à cause des militants écologistes et des laboratoires pharmaceutiques : la rumeur rampe sans se dégonfler depuis un demi-siècle.
Larguées par hélicoptère ou avion, ces pluies de vipères ont fait naître un immense ressentiment d’une partie du monde rural envers l’écologisme. Même le méga-incendie de Gironde serait la faute des écolos : ils ne veulent plus qu’on débroussaille ! Voilà le résultat : la nature partie en fumée à cause du poids des normes — des normes bien entendu imposées par les écolos. Le discours de la droite dans son entier est bien rodé, repris en chœur par les chasseurs et Fransylva, le syndicat des forestiers privés, jumeau de la FNSEA.
Mais il y a un os.
Ou plutôt un mensonge. Un gros
Les parlementaires écologistes ont voté toutes les lois en faveur du débroussaillement ! Y compris celle de 2023 pour renforcer les sanctions contre ceux qui refusent de débroussailler. Source : France Info. Je sais, ça pique !
Et ce n’est pas tout : la droite et ses bordures ont voté contre le recrutement de davantage de pompiers professionnels ! Ils ont également voté contre le maintien, l’entretien et le débroussaillement des chemins forestiers permettant de faciliter l’accès des pompiers ; une proposition portée par la députée « écolo » Marie Pochon. Scrutin public n° 1545 du 16 mai 2023, amendement n° 155.
Le mensonge, attribuant les incendies aux écolos, était tellement gros que l’opinion publique l’a gobé comme une fario gobe une mouche : sans se poser de question.
Le Point, l’un des hebdomadaires les plus influents et qui assimile l’écologie politique au totalitarisme (source), s’est payé le luxe de mettre de l’huile sur le feu pendant l’incendie de la forêt de Fontainebleau : « Incendies : des agriculteurs ou des écologistes, il faudra choisir ! » Opposer agriculture et écologie, accuser les normes écolos, tout est bon pour infuser leur venin, même pendant ces moments dramatiques.
Février 2023, extrait d’un de leurs récits apocalyptiques : « Des étables vides, des vergers et des vignobles arrachés, des coopératives fermées, des friches, des champs abandonnés, des territoires désertés, une économie rurale anémiée, des risques naturels démultipliés ! »
Tout ça à cause des écolos ! Des écolos accusés même de tabasser les agriculteurs… La force des mots, j’suis pas écolo, mais là c’était trop. Et à : « Les écologistes sont en train de « déconstruire » notre agriculture ! », j’ai répondu dans l’Agora de Marianne : « Non, les écolos ne sont pas responsables des difficultés des agriculteurs… » Depuis, Marianne a changé de propriétaire et rejoint le camp du Point !
Le 27 juillet dernier, alors que le feu ravage la Gironde, « protégés par l’écologie qui préfère la friche à la production… » selon Le Point, le média lâche une solution miracle : construire encore plus de mégabassines pour éteindre les incendies et irriguer (source). Rappelons que la loi vient d’en autoriser leur doublement !
Attention, pas d’erreur : doubler le nombre de mégabassines ne veut pas dire que deux fois plus d’agriculteurs auront accès à l’eau. Non, pas du tout.
Dans une société équitable,
tous les agriculteurs devraient avoir le même accès à l’eau
Prenons l’exemple de l’emblématique mégabassine de Sainte-Soline. Contenance : 630 000 m³, l’équivalent de 252 piscines olympiques. Et pourtant, elle ne permet d’irriguer que 600 hectares. C’est peu. Sa surface étant de 16 hectares, pour que tous les agriculteurs aient accès à l’eau — logique en période de sécheresses à répétition et de réchauffement climatique, il faudrait en construire plus de 46 000… Ce qui reviendrait à noyer 70 fois la surface de Paris !
Rien de simple, et aucune raison que les uns aient accès à l’eau pendant que les autres en seraient privés. Raison pour laquelle je défends l’idée d’un ministère de l’Eau, chargé de garantir un partage équitable entre tous les usages et tous les usagers.
Prenons l’exemple de la plus grande ferme-usine terrestre de saumons au monde, qui va voir le jour juste en face de Royan, mais côté Médoc.
Malgré un taux de recyclage de 99 % de l’eau, elle va quotidiennement pomper dans la nappe souterraine autant d’eau qu’une ville de 40 000 habitants. Question : des années comme cette année, où les nappes d’eau douce sont très basses, l’eau de mer va-t-elle refaire les niveaux ? Et refaire aussi le niveau d’eau des marais environnants ?
Bref, on veut creuser, pomper, retenir l’eau de pluie, pendant que les eaux pluviales de toiture sont envoyées à l’égout avec les eaux « usées ». 10 milliards de m³ d’eau bêtement perdus., soit 15 870 mégabassines comme Sainte-Soline ! Idée : on valorise aujourd’hui les toits avec des capteurs solaires ; et si on valorisait également l’eau qui y tombe.
Revenons à nos vers de terre et à nos vipères
Vous conviendrez qu’il est plus facile de faire croire qu’il pleut des serpents que d’expliquer que les lois dites Duplomb viennent de rétablir la peine de mort pour les vers de terre. Et, par conséquent, la peine de mort pour ceux qui s’en nourrissent : mammifères, oiseaux, reptiles, batraciens… Présentement, la vérité passe pour une fable et la fable pour une vérité.
Quant aux lâchers de vipères, les seuls témoignages se résument à l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’homme qui a vu une caisse vide pouvant contenir des vipères ! Je vous invite à écouter l’excellente émission de Patrick Drouelle à ce sujet.
D’accord, un certain nombre d’écolos sont insupportables, mais ni plus ni moins que certains anti-écolos, à l’instar de ceux du Point. Pour les gens de la campagne, l’écolo, c’est celui qui ne pense pas comme eux, ne vit pas comme eux. Comme « coco », « facho » ou « péquenaud », le mot « écolo » relève du langage ordurier.
Mais le mot « écolo » a ce petit plus, comme un racisme décomplexé, il est passé dans le langage courant pour disqualifier l’autre. Et de la même manière que critiquer la politique du gouvernement israélien conduit immédiatement à être soupçonné d’antisémitisme, critiquer la politique agricole de la France conduit immédiatement à être qualifié d’écolo.
Il y a tous ces « ismes » : du macronisme au gaullisme, du capitalisme au communisme, de l’anarchisme au fascisme… Chaque « isme » porte sa propre vision du monde et du vivre-ensemble ; l’écologisme en est juste une parmi d’autres.
À la semaine prochaine.
Christophe Gatineau
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Président fondateur de La Ligue de protection des vers de terre, je les étudie dans leur rapport à l’agriculture. Auteur d’une douzaine de livres, je milite pour leur reconnaissance juridique. Dernier livre : Ne tirons plus la chasse ! Nos déjections au secours des sols (Ulmer, 2025).
- Éloge du ver de terre (Flammarion, 2018)
- Éloge de l’abeille (Flammarion, 2019)
- Sauver le ver de terre (2020)
- La méthanisation, une énergie qui sent le gaz (2021)
- Éloge du ver de terre, tome 2 (2023)


