Quel avenir ? Rendons-nous à l’évidence : l’État a confondu la performance avec la robustesse, l’immédiat avec le durable. Et, à moins d’un big bang politique et l’abrogation des lois dites Duplomb, les vers de terre sont voués à disparaître rapidement des espaces cultivés. À tel point que nous envisageons de changer de nom : de passer de la Ligue de protection des vers de terre à la Ligue de préservation des vers de terre.
Trop tard pour les protéger, mais peut-être est-il encore possible de les préserver ? On s’y accroche, même si ce recul signe notre échec, car, au-delà d’être des acteurs majeurs de la bonne santé des plantes et des sols, les vers de terre sont une ressource alimentaire essentielle au maintien de la biodiversité animale.
Comment en sommes-nous arrivés là ?
2025 et 2026 ont vu fleurir deux lois agricoles qui en disent long sur nous. Au total, 66 articles pour écrire l’avenir de l’agriculture. Et vous savez quoi ? Pas une seule fois, le mot « vivant » n’est écrit.
Pas un mot sur les vers de terre et les abeilles, pourtant essentiels pour soutenir une agriculture robuste et adaptée au changement climatique. J’ai souvent écrit que la loi était l’instrument de leur disparition ; l’actualité me donne raison, là où j’aurais rêvé d’avoir tort.
Il y a aussi ce décret du 24 mars 2026, pour simplifier l’arrachage des haies. Parce que, jusque-là, c’était sans doute encore trop compliqué… alors même que 23 500 km de haies disparaissent déjà chaque année (source). Les haies, de véritables forêts en miniature, des refuges pour les vers de terre.
Cette série de lois impose à la nature de s’adapter à nous. À mon avis, ce n’est pas le bon sens. Et puis, comme un dernier pied de nez à nos enfants, le Parlement européen a voté, le 23 octobre 2025, la préservation des sols… sans aucune obligation de les préserver (source). De la belle œuvre, machiavélique.
Sentez-vous dans quelle direction souffle le vent ?
10 ans que nous œuvrons à réhabiliter les vers de terre dans le modèle agricole… Pour en arriver là. Au milieu de nulle part. Que de temps perdu !
Nous avons perdu sur tous les fronts : qualifiés d’« écolos » pour avoir défendu les vers de terre ; disqualifiés par les « écolos » qui considèrent la cause du loup ou de l’oiseau comme supérieure. Et ne me dites pas que je divise : personne ne veut d’un front commun, et pour cause, à cause de l’argent, certains brassant des dizaines de millions d’euros.
Le business de la défense de l’environnement, voilà le problème. Chacun se prend pour un premier de cordée et protège jalousement son territoire, sa cause, sa marque.
Bordel, ces gens-là vivent-ils dans des cabanes au fond des bois ? Bien sûr que non, ils fréquentent les mêmes palais et picorent dans la même cour que le beau monde ; l’une des raisons pour lesquelles le monde rural les voit d’un mauvais œil. J’y reviendrai prochainement.
Pas folle la guêpe
Ce n’est pas moi qui hiérarchise le vivant entre les espèces « supérieures » et « inférieures », entre les espèces sentientes et non sentientes (leur dernière trouvaille), parce qu’ils projettent par méconnaissance notre structure sociale sur les écosystèmes.
Sauf que les écosystèmes ne sont pas à notre image, c’est un réseau d’interdépendances sans chef ni supérieur où tout le monde est au même niveau. Et pour appuyer là où ça fait mal : un écosystème peut fort bien se passer du loup, mais pas du ver de terre… Pour une raison simple : les vers de terre sont des espèces clés de voûte des écosystèmes.
Tu vois une voûte : pour qu’elle ne s’effondre pas, il y a une clé, une pierre qui tient l’ensemble, parfois une petite qui tient les grosses. Si tu la retires, la voûte s’effondre. Je n’invente rien, le principe est connu depuis très longtemps, bien avant Babylone.
Bien évidemment, les lois « Duplomb » ne disent pas : « Supprimons les vers de terre. » Non, pas folle la guêpe, elles font bien pires : elles font comme s’ils n’existaient pas, agissant directement sur leur habitat comme s’il n’était pas habité.
Par ailleurs, les 3 principaux syndicats agricoles réclamaient ces lois qui nient l’existence des vers de terre. Et, par extension, qui nient l’existence de la biodiversité. La grande majorité des parlementaires a voté contre les vers de terre, le Conseil constitutionnel a validé, et le Président de la République a sûrement dit : « Trinquons, prenons un verre, mais qui est ce bouffon qui veut les protéger ? » (Désolé, littérature oblige, je me donne une importance que je n’ai pas…)
On pense les sols comme des moteurs
En 2019, l’État avait rappelé que la préservation des vers de terre était incompatible avec une agriculture performante. Et, effectivement, robustesse et performance ne sont pas compatibles.
Une formule 1 est performante, mais pas robuste. Elle est même très fragile comparée à une voiture de tourisme. La performance nous aveugle, que puis-je y faire ? Nous aimons les champions, les plus performants d’entre nous, les plus diplômés, celui qui possède la plus grosse… maison, voiture, fortune ! À ce jeu-là, les vers de terre n’ont aucune chance, ils sont condamnés.
Et ne me dites pas que vous avez plein de vers de terre dans votre jardin, on s’en fout, ce n’est pas le propos, je parle ici d’hospitalité : d’habitabilité de la Terre pour nos enfants et de sols pour les nourrir.
Même condamné, l’État refuse de préserver les vers de terre
Nous parlons bien de la première biomasse animale des sols, scientifiquement documentée depuis 1842 ! Le 3 septembre 2025, la Cour administrative d’appel de Paris a condamné l’État à revoir sa procédure d’autorisation de mise sur le marché des pesticides en y intégrant, en particulier, les vers de terre (source).
Le gouvernement Lecornu a refusé d’exécuter cette décision de justice, pourtant obligatoire. En s’y refusant, il a refusé de réévaluer la toxicité des pesticides à la lumière des connaissances scientifiques les plus récentes. On comprend mieux pourquoi il a pesé de tout son poids contre les vers de terre et en faveur de la loi Duplomb 2.
En novembre 2025, l’État s’est pourvu en cassation avec les fabricants de pesticides devant le Conseil d’État (source). Curieuse association de l’État et des firmes, comme si les lois en vigueur avaient été écrites pour eux et contre l’intérêt collectif.
En conclusion
Les vers de terre vont disparaître des espaces cultivés sans bruit, mais les conséquences en feront beaucoup. Quant à l’avenir de la Ligue, tels des illuminés aux yeux des cols blancs, nous allons continuer à publier et sillonner la France pour expliquer le rôle essentiel des vers de terre dans le maintien de la biodiversité animale.
À la semaine prochaine.
Christophe Gatineau
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Président fondateur de La Ligue de protection des vers de terre, je les étudie dans leur rapport à l’agriculture. Auteur d’une douzaine de livres, je milite pour leur reconnaissance juridique. Dernier livre : Ne tirons plus la chasse ! Nos déjections au secours des sols (Ulmer, 2025).
- Éloge du ver de terre (Flammarion, 2018)
- Éloge de l’abeille (Flammarion, 2019)
- Sauver le ver de terre (2020)
- La méthanisation, une énergie qui sent le gaz (2021)
- Éloge du ver de terre, tome 2 (2023)


