:
Nous pensons que la conscience écologique est récente, qu’elle est le fruit d’une évolution de la pensée. Nous pensons être plus évolués que nos parents ; chaque génération se croit plus éclairée que la précédente.
Mais l’évolution n’a jamais été synonyme d’amélioration ; elle n’est que mutations et transformations. Du reste, le mot r-évolution ne désigne rien d’autre qu’un cycle de transformations qui ramène toujours au point de départ. Et si la Terre accomplit tous les ans sa révolution autour du Soleil, notre société semble également boucler la sienne ! Car tout porte à croire que nous revenons à la société de privilèges de 1789… Bref.
Sur le plan agricole, la révolution, c’est le retour des grands propriétaires sur le devant de la scène (sens des lois Duplomb) et d’un tout-chimique poussé à son paroxysme. Sur le plan technologique, l’évolution a beau être spectaculaire : où nous mène-t-elle ? Où peut-elle nous emmener ailleurs, qu’en arrière ? Une vraie question, cette fuite en avant.
Revenons à nos vers de terre
En 1777, ils étaient considérés comme des parasites. Accusés de manger les racines des cultures, on utilisait (déjà) un pesticide à base de vert-de-gris pour les détruire ; son usage est attesté par Rozier au XVIIIᵉ siècle, mais il pourrait remonter au Moyen Âge.
Voilà pour le contexte. Or, le 20 mai 1777, le prêtre anglican et naturaliste Gilbert White (1720–1793) écrit à son confrère juriste et naturaliste, Daines Barrington :
« Les vers de terre, bien qu’ils paraissent être un maillon petit et méprisable de la chaîne de la nature, laisseraient pourtant, s’ils venaient à disparaître, un vide lamentable. Car, sans même parler de la moitié des oiseaux et de certains quadrupèdes qui vivent presque entièrement d’eux, les vers de terre semblent être les grands promoteurs de la végétation, laquelle ne pourrait progresser que péniblement sans eux.
Ils perforent, aèrent et ameublissent le sol, le rendant perméable aux pluies et aux racines des plantes ; ils y entraînent pailles, tiges, feuilles et brindilles ; et surtout, ils rejettent à la surface cette infinité de petites mottes appelées turricules, lesquelles, étant leurs déjections, constituent un excellent engrais pour les céréales et les herbages.
Les vers fournissent probablement de la terre nouvelle aux collines et aux pentes où les pluies emportent le sol ; et ils semblent affectionner les terrains inclinés, sans doute afin d’éviter les inondations.
Les jardiniers et les agriculteurs expriment leur détestation des vers de terre : les premiers parce qu’ils rendent les allées disgracieuses et leur donnent davantage de travail ; les seconds parce qu’ils pensent que les vers mangent leurs jeunes céréales. Mais ces hommes découvriraient bientôt que la terre, privée de vers, deviendrait froide, compacte et dépourvue de fermentation, et par conséquent stérile.
En outre, pour défendre les vers, il convient de rappeler que les céréales, les plantes et les fleurs sont bien moins endommagées par eux que par de nombreuses espèces de coléoptères (scarabées) et de tipules (« cousins ») à l’état larvaire, ainsi que par les myriades discrètes de petits escargots sans coquille appelés limaces, qui causent silencieusement et imperceptiblement d’immenses ravages dans les champs et les jardins.*
* Le fermier Young, de Norton Farm, rapporte qu’au printemps de cette année 1777, environ quatre acres de blé dans l’un de ses champs furent entièrement détruits par des limaces, qui pullulaient sur les jeunes pousses et les dévoraient à mesure qu’elles apparaissaient.
Nous jugeons bon de livrer ces remarques afin d’inciter les esprits curieux et avisés à approfondir ces recherches.
Une bonne monographie consacrée aux vers fournirait à la fois beaucoup d’intérêt et d’instruction, et ouvrirait un vaste champ nouveau à l’histoire naturelle. Les vers travaillent surtout au printemps ; mais ils ne tombent nullement en léthargie pendant les mois morts de l’hiver. Ils sortent lors de toute nuit douce, même en hiver, ce dont chacun peut se convaincre en examinant sa pelouse à la lumière d’une chandelle. Ils sont hermaphrodites, fort enclins à l’accouplement et, par conséquent, très prolifiques. »
Le plus ancien texte connu
Prenant la défense des vers de terre et reconnaissant leur rôle essentiel dans le fonctionnement des sols et de la nature, White fonde toutefois ses observations sur une seule espèce : le lombric terrestre. Comme Darwin après lui et jusqu’à la publication de Lombriciens de France de Marcel B. Bouché, en 1972.
Ce texte a été publiée pour la première fois en 1789 dans le livre « The Natural History of Selborne », un livre régulièrement réimprimé et en vente sur le site de l’amazone… Le texte intégral de la lettre est en libre accès : : 1, 2.
Quant à la « bonne monographie », elle fut publiée 65 ans après, en 1842, par le naturaliste allemand Wilhelm Friedrich Hoffmeister, qui consacra sa thèse de doctorat aux vers de terre.
Épilogue
La conscience écologique, c’est être conscient que nous dépendons tous les uns des autres et, avant tout, de l’habitabilité de notre planète. Le principe de précaution en est la traduction politique. Un principe aujourd’hui attaqué par une grande partie de la classe politique qui y voit un principe d’inaction !
Le tout-puissant leader de la FNSEA en est le maître à penser, et il réclame le remplacement du principe de précaution, inscrit dans notre Charte de l’environnement, par un principe d’innovation. Officiellement, pour protéger l’agriculture…
Rappelons que la FNSEA est responsable de la disparition de plus de deux millions de fermes depuis les années 1960… et qu’elle porte encore aujourd’hui le projet d’en supprimer deux sur trois ! Si le leader arrivait à ses fins, la Constitution serait modifiée et la protection de l’agrochimie primerait sur l’environnement et la santé des Français. Nous sommes loin de l’éloge aux vers de terre de Gilbert White.
Pensez-y
Pour un euro par mois, ou deux, ce n’est rien, mais cet euro peut changer l’avenir des vers de terre. La Ligue de préservation des vers de terre a besoin de votre soutien ; elle est le premier producteur mondial d’informations sur le sujet. Je soutiens.
À la semaine prochaine.
Christophe Gatineau
IMPORTANT. Nous travaillons à pure perte depuis un an. Les financements publics ont pris fin en 2021 et nous refusons le sponsoring pour préserver notre indépendance. Une animation ou une conférence à nous proposer ? N’hésitez pas à nous contacter !

Président fondateur de La Ligue de protection des vers de terre, je les étudie dans leur rapport à l’agriculture. Auteur d’une douzaine d’ouvrages — dont Éloge du ver de terre et Éloge de l’abeille (Flammarion), je milite pour leur reconnaissance juridique.


