Si mon livre de l’année était Éloge des mousses d’Olivier Liron en 2025, Les vers de terre sortent de l’ombre d’Yvan Capowiez et Mickaël Hedde s’impose comme l’événement 2026 pour le monde souterrain. De l’ombre à la lumière, cet ouvrage vient combler un trou béant dans la connaissance de ces animaux.
Les mousses et les vers de terre sont presque sortis de l’eau ensemble : les unes il y a 450 millions d’années, les autres 50 millions d’années plus tard — soyons souples sur les dates. Mais pourquoi les vers de terre sont-ils partis à la conquête de la terre ferme, alors qu’il n’y avait guère à s’y mettre sous la dent à l’époque, sinon des algues ?
Les vers de terre aiment les algues
Rien de nouveau sous le soleil, les auteurs nous le rappellent : « Certaines espèces ingèrent aussi des algues, sur le sol, les dallages et parfois même à la surface des étangs. » Ouah ! Ils les aiment vraiment pour oser s’aventurer à la surface de l’eau et s’exposer à leurs prédateurs. Toujours la nuit, bien entendu : une nécessité physiologique expliquée dans le livre.
Rappelons que les algues sont notre principale source d’oxygène. Et qu’elles ont colonisé les sols aux côtés des champignons bien avant les mousses ! Je m’éloigne.
Sans doute, vous ne connaissez ni Yvan Capowiez ni Mickaël Hedde. Je connais l’un, pas l’autre, mais l’un et l’autre comptent parmi les grands chercheurs français sur les vers de terre, des géodrilologues de premier plan. La rigueur scientifique d’Yvan Capowiez est exemplaire — une qualité qui tend à se raréfier.
Leur ouvrage est très agréable à lire et les auteurs font œuvre de pédagogie sans recourir à un vocabulaire savant pour démontrer qu’ils le sont. Leur couloir de nage est le ver de terre et ils ne s’en écartent pas. Pas de noyade dans un flot de considérations inutiles. Fluide, l’écriture est accessible aux amoureux des vers de terre : un livre grand public.
Quand j’ai publié Éloge du ver de terre, notre futur dépend de son avenir, en 2018 chez Flammarion, le projet était autre : interpeller l’opinion publique sur la cause des vers de terre, et séduire leur clientèle et les médias. L’ouvrage a fait le job, comme les deux autres qui ont suivi, plus techniques, en 2020 et 2023 chez un autre éditeur.
Il y a des choses qui font plaisir à lire
Notre éducation nous pousse à réduire les écosystèmes à quelques mécanismes simples. Rarement, nous entendons que dans un sol, l’important n’est pas d’avoir des vers de terre, mais une diversité d’espèces : « Les espèces abondantes tout comme les espèces rares sont donc à prendre en compte, » rappellent les auteurs.
On apprend qu’il y a près de « 200 espèces en France hexagonale (nous en étions jusqu’alors à 150), contre seulement 30 dans le Royaume-Uni et l’Irlande réunis » ; et que 80 % des espèces resteraient à découvrir dans le monde.
Ils reviennent aussi sur certaines idées bien ancrées dans notre imaginaire. À l’exemple des vers de terre qui fuiraient la pluie pour ne pas se noyer…
« En réalité, ils peuvent survivre plusieurs jours immergés, tant que l’eau est fraîche et bien oxygénée. Ce sont les eaux stagnantes qui posent problème. En consommant l’oxygène dissous, les processus de décomposition des matières organiques transforment l’environnement aquatique en piège où l’oxygène se fait rare. Dans ces conditions, le ver de terre ne se noie pas, il s’asphyxie. »
Vous apprendrez
— Les vers de terre stabilisent la matière organique plus qu’ils ne la transforment : « Les vers de terre ne sont pas de grands digesteurs, mais ce sont de formidables brasseurs de sol, capables de transformer des résidus végétaux en un matériau fertile, stabilisé et vivant. » Leur propos remet l’église au centre du village à une heure où l’on entend à peu près tout et son contraire.
— Les vers de terre pourraient produire des sons : « Certaines espèces pourraient même produire des micromouvements spécifiques pour signaler leur présence, un peu comme un langage silencieux sous terre. » L’hypothèse mériterait d’être creusée plus encore ; j’y consacrerai prochainement un article.
— Le mucus, un outil de communication : « Le mucus pourrait aussi jouer un rôle dans la signalisation chimique, en véhiculant des phéromones ou des substances dissuasives pour les prédateurs. » Passionnant. Il n’y a pas d’autre mot.
— Ils sont capables d’apprentissage… à découvrir dans le livre.
Un bémol tout de même
Je l’ai gardé pour la fin, il s’agit du chapitre sur les pesticides. Les auteurs l’ont eux aussi réservé pour la fin de leur ouvrage, on ressent qu’ils ne sont pas à l’aise ; peut-être ne partagent ils pas le même point de vue ? puisqu’aucune vérité n’est gravée dans le marbre. J’ai relevé cette phrase dans laquelle je me retrouve et qui devrait servir de fondement à tous les discours :
« Le labour n’extermine pas systématiquement tous les vers de terre, les pesticides ne provoquent pas systématiquement l’effondrement des populations. » Systématique, qui est intégrée à un système. Utiliser systématiquement du glyphosate n’est pas mieux que labourer systématiquement ; le pire étant le labour profond.
Il y a un mois, j’ai publié : Non, le labour ne tue pas les vers de terre ; sortons de cette construction symbolique, un article qui m’a valu d’être alpagué par le préfacier de leur ouvrage ; qui préfère systématiquement le glyphosate au labour même modéré. Le sujet est clivant : une ligne de fracture soigneusement entretenue par l’industrie des pesticides. Bref.
« Les vers de terre sortent de l’ombre », d’Yvan Capowiez et Mickaël Hedde aux Éditions Quae. Avril 2026
À la semaine prochaine.
Christophe Gatineau
ACTUALITÉ. Cette semaine, je suis intervenu lors d’un séminaire à l’université Rennes 2 pour parler de l’inexistence juridique des vers de terre. Preuve que le monde universitaire s’intéresse désormais à ces animaux (ce qui est très récent) et, par extension, à l’environnement juridique de la biodiversité et de la nature.

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Président fondateur de La Ligue de protection des vers de terre, je les étudie dans leur rapport à l’agriculture. Auteur d’une douzaine d’ouvrages — dont Éloge du ver de terre et Éloge de l’abeille (Flammarion), je milite pour leur reconnaissance juridique.


