Le 10 juin 2022, le HuffPost publiait : «Manger bio n’est pas forcément la meilleure solution pour vous et la planète ». Traduction : si manger bio n’est pas la meilleure solution, les pesticides pourraient l’être. Et d’enfoncer le clou : «Il y a un ver dans la pomme, même bio : le labour détruit la biodiversité tout comme les pesticides. »
Vraiment ?
J’ai connu les sols grouillants de vers de terre,
et c’est leur disparition de l’espace agricole
qui m’a motivé à écrire sur ces bestioles !
Et leur disparition coïncide avec l’arrivée des pesticides dans les champs et l’abandon de la fertilisation organique. Attention, je n’ai pas écrit que le labour leur faisait du bien ; j’y reviendrai.
Tous les « anciens » sont des témoins
C’était « hier », la mémoire est encore vivante, l’ingénieur agronome Joseph Pousset, auteur de référence sur l’agroécologie, me disait qu’enfant il remplissait en un rien de temps une boîte de conserve de lombrics en suivant la charrue de son père. Pareil sur la ferme familiale dans les années 1970. Même le maître des vers de terre, Charles Darwin, s’en étonnait en 1881 : « Les vers de terre se présentent en abondance extraordinaire dans les jardins potagers, là où le sol est constamment remué… », c’est-à-dire là où ils sont bêchés.
Définition du mot LABOURER. Ouvrir des sillons plus ou moins profonds à l’aide d’un outil aratoire. Le labour profond détruit les sols et les vers de terre, tout comme certains pesticides.
Aucun outil agricole n’est inoffensif pour les habitants du sol ou la structure de leur habitat, mais les pires restent les outils tournants, tels que les rotavators et les herses rotatives, qui réduisent les vers de terre en « chair à pâté. »
Bien entendu que le meilleur système agronomique est sans sillons, sans travail du sol et sans pesticides, mais ce qui est très facile à mettre en œuvre dans son jardin reste un idéal lorsqu’il s’agit de produire de la nourriture en gros pour les populations.
Une construction symbolique
Associer le labour à la mort des sols relève d’une stratégie de marketing qui fait des ravages dans les médias et l’opinion publique. Le but : détourner l’attention sur la réalité des pesticides. Lire en complément ma tribune du 29/06/2024 dans Marianne.
Toutefois, s’atteler à ce sujet, c’est aussi s’exposer à un torrent d’insultes. Le temps n’est plus à la nuance, mais à l’affrontement. Pas le choix que de prendre ce risque, car on vous fait croire que le labour est la première cause de leur disparition et c’est faux. La première cause, c’est la faim et les sols nus ; la toute première, c’est l’État qui autorise leur disparition.
Bref, le procédé n’est pas nouveau, il rappelle celui de Marlboro qui avait détourné l’attention de millions de personnes en associant la cigarette à la liberté et à un imaginaire de l’Ouest américain. Aujourd’hui, c’est la même mécanique : diaboliser le labour et jeter le doute sur l’agriculture biologique ! Le bio, est-il vraiment bio ? Le bio, c’est comme l’écolo ou le manouche à une autre époque : le bouc émissaire.
Les vers de terre sont la figure publicitaire
L’agriculture bio détruit leur habitat, l’industrie des pesticides le préserve, ça semble si évident à vue de nez ! Lu il y a quelques jours sur un réseau social professionnel :
« Un an de construction de galeries. Labourez, et tout repart à zéro… Toute l’énergie que les vers de terre devraient consacrer à la reproduction, à la fertilisation et à la structuration du sol est détournée vers la reconstruction. Le sol reste biologiquement appauvri… C’est un cycle d’épuisement systématique. »
Un cycle d’épuisement qui a permis de conserver des sols fertiles jusqu’à l’arrivée des engrais chimiques et des pesticides… parce que le labour favorise aussi les espèces de vers de terre qui créent la fertilité. Sa démonstration semblait pourtant si impeccable, sauf que la majorité des espèces ne vivent pas dans des galeries !
En effet, les véritables acteurs de la fertilité ne sont pas les « stars » du sol, comme le Lombric terrestre, qui vit effectivement dans des galeries et vient parfois parader à la surface, mais les invisibles : les endogés et les enchytréides. Les enchytréides, ces vers de terre oubliés, oubliés parce que le diamètre de leur corps est inférieur à 2 mm : en savoir +.
Sinon, ce sont des endogés qui mangent leur chemin pour se nourrir et se déplacer comme tous les endogés. Et le labour les favorise en enfouissant la matière organique, leur nourriture ! Une étude scientifique est venue le confirmer : Pelosi et al. 2015. Sa solidité tient au fait qu’elle a été menée sur le temps long — 15 ans, ce qui permet d’avoir suffisamment de recul ; les populations pouvant varier d’une année sur l’autre en fonction du climat et indépendamment des pratiques culturales.
Et si le meilleur système est sans surprise : sans labour, sans pesticides et sans engrais chimiques ; le second est avec labour et sans pesticides ; le troisième est sans labour et avec pesticides. Nous sommes très loin de la croyance selon laquelle le labour « normal » détruirait la biodiversité.
Ceux qui préfèrent le glyphosate à la charrue disent :
En oxygénant le sol, le labour accélère la respiration des micro-organismes qui, en respirant, dégagent du CO₂ et augmentent l’effet de serre : « En diminuant la dégradation de la matière organique, nous augmentons le stockage du carbone dans le sol. Nous luttons ainsi contre le réchauffement climatique, contrairement à l’agriculture bio… »
Soit. Mais en diminuant l’activité biologique, ils utilisent pour compenser des engrais chimiques qui émettent 5 fois plus de gaz à effet de serre qu’en bio. Des émissions liées à leur fabrication, mais aussi à leur épandage et à la pollution de l’air par les particules fines.
Les disciples du glyphosate sont également confrontés à la gestion des limaces et des rongeurs, dont le non-labour favorise le développement. Sans parler de la rémanence de ce pesticide dans l’environnement et de son impact délétère sur la reproduction animale et humaine (source).
Un gain de productivité exceptionnel
Pour être juste, on ne peut balayer d’un revers cet argument que beaucoup d’agriculteurs brandissent. Je vous l’illustre.
Une rampe de désherbage de 28 m de largeur et une vitesse de travail de 15 km/heure permettent, en théorie, de préparer 42 ha par heure en semis direct. Toujours en théorie, avec une largeur de 3 m et une vitesse de travail de 7 km/h, l’agriculteur n’en retournera que 2 ha avec sa charrue. Et il devra même recourir à un autre outil avant d’ensemencer, généralement une herse rotative, dont l’impact sur les vers de terre est bien pire que le glyphosate…
En conclusion,
Régénérer les sols à partir des pesticides qui les ont dégénérés ! Du même acabit que le cow-boy Malboro chevauchant une nature sauvage, la clope au bec, libre comme l’air jusqu’au prochain buraliste.
Dite agriculture de conservation ou de régénération des sols, le glyphosate, les pesticides et les engrais chimiques sont la clef de voûte de cette agriculture sans labour. Bref, après de vifs échanges avec la rédaction du HuffPost, et son refus de m’accorder un droit de réponse, ils ont fini par modifier profondément l’article. Lire la nouvelle version.
La charrue
Elle n’a jamais détruit la biodiversité, elle peut même en générer, telle cette étude que j’ai relayée le 22/03/2026, contrairement au labour profond, symbole d’une agriculture brutale qui a perdu pied.
La loi devrait encadrer les caractéristiques des charrues afin d’éviter la destruction inutile des sols nourriciers. Et ne me dites pas que c’est encore plus de normes et de contraintes, car tout le monde est perdant en labourant profond.
En conclusion
Je combats le « manipulisme » de l’information scientifique par les firmes, les scientifiques et les politiciens qui se couchent en disant que le glyphosate est moins pire que la charrue tant que des alternatives n’auront pas été trouvées… Pour en trouver, il faudrait déjà en chercher… La seule alternative, c’est de changer de paradigme, ce à quoi la loi Duplomb a répondu sèchement.
À la semaine prochaine.
Christophe Gatineau
Un podcast enregistré cette semaine avec Stef Vanstaen, d’Ici l’onde. À écouter sans modération, sauf si vous êtes dépressif ou le moral en berne…
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Président fondateur de La Ligue de protection des vers de terre, j’étudie les vers de terre dans leur rapport à l’agriculture. Auteur d’une douzaine d’ouvrages — dont Éloge du ver de terre et Éloge de l’abeille (Flammarion), je travaille depuis plus de 10 ans en faveur de la reconnaissance juridique des vers de terr

