L’État a parfaitement compris l’intérêt d’avoir sa propre plateforme de pétitions pour canaliser la contestation. Son caractère officiel donne aux Français le sentiment d’avoir leur mot à dire. En réalité : cliquez, signez, espérez… mais n’espérez pas plus !

A priori, l’anonymat est garanti par le fournisseur d’identité FranceConnect. Toutefois, au nom de la sécurité intérieure, signer une pétition contre une loi agricole révèle bien plus qu’une simple opinion. C’est une prise de position contre la politique du gouvernement, une donnée sensible. Et la transformer en profil politique est un jeu d’enfant pour une IA.

ATTENTION ! Je n’ai pas écrit que les données des signataires servaient à établir des profils politiques. Non, j’ai juste écrit que la tentation pouvait être grande, comme le montre l’exemple de France Travail.

Dans une enquête réalisée en partenariat avec La Quadrature du Net, la cellule investigation de Radio France vient de montrer que France Travail utilise l’IA pour profiler les demandeurs d’emploi et sélectionner ceux qui doivent être contrôlés en priorité. Et comme par hasard, l’IA semble cibler en priorité les plus pauvres… Bref, du contrôle de masse pour trier le bon grain de l’ivraie : un non-humain pour séparer le bon du mauvais demandeur d’emploi !

Canaliser la contestation

Sous couvert de démocratie participative, et alors même que tout est fait pour éloigner les citoyens des décisions, pourquoi l’État aurait-il créé cette plateforme, sinon pour canaliser les râleurs et les râleuses ?

En 2025, 2,1 millions de signataires opposés à la loi Duplomb 1… pour rien ; les parlementaires ont débattu de la loi plusieurs mois après son adoption. Quel affront ! Comme abattre un arbre, puis débattre pour savoir s’il fallait ou non le couper. Quand j’écris qu’ils ont débattu, j’exagère : quelques joutes verbales. Grotesque.

Mais l’emballement médiatique autour de Duplomb 1 a fait peur au gouvernement. Aussi, lorsque la pétition contre la loi Duplomb 2 s’est « dangereusement » rapprochée du cap des 500 000 signataires, elle a été invisibilisée (difficile à trouver sur les moteurs de recherche). Beaucoup ont cru qu’elle avait été supprimée. Une seconde a alors été lancée : « La loi Duplomb via la loi d’urgence agricole, c’est toujours NON ! », puis une troisième : « Non à la loi d’urgence agricole ». Bilan : opération réussie, médiatiquement étouffée.

Le gouvernement a acheté la paix sociale
pour éviter que les tracteurs ne bloquent la France

L’Assemblée nationale a adopté lundi la loi Duplomb 2 à une large majorité ; le Sénat l’a adoptée mardi à une large majorité : elle est donc définitivement adoptée.

Le Premier ministre Lecornu a pris fait et cause pour le sénateur Duplomb, et a fait ce qui se fait de mieux en la matière : de l’écolobashing. Accusant les écologistes de mensonges et d’entretenir la peur à propos de la réintroduction des deux insecticides interdits. 70 articles d’une loi qui nie le bouleversement climatique et géopolitique ; l’effondrement de la biodiversité ; la fin des vers de terre ; la détresse sociale du monde agricole ; le partage de l’eau ; les générations futures ; et, enfin, les 22 millions de personnes qui vivent dans les territoires concernés.

Une loi née d’un mouvement social lancé par un petit groupe d’agriculteurs tarnais, le 29 octobre 2023, suite de l’annonce d’une nouvelle taxe sur leur carburant, une taxe pourtant approuvée par la FNSEA dans leur dos. Un mouvement très vite repris en main par le président de la FNSEA ; il en sifflera d’ailleurs la fin le 1er février 2024, l’État s’étant engagé à assouplir la législation sur les pesticides.

Quant à Duplomb 2, prochaine étape : le Conseil constitutionnel.

Pétitions en ligne : le miroir aux alouettes

Jamais, en France, une pétition n’a eu le moindre effet sur un projet de loi.

En 2023 et 2024, les agriculteurs n’ont pas lancé une pétition pour faire valoir leurs droits : ils ont bloqué le pays. Et ils ont obtenu gain de cause lorsque le gouvernement s’est senti menacé. Idem pour toutes les grandes avancées sociales (congés payés, réduction du temps de travail, Sécurité sociale…), elles sont toutes le produit de luttes et de rapports de force.

Les pétitions donnent aux signataires le sentiment d’avoir agi. Ça soulage, c’est évident, mais n’en attendez pas plus que d’un somnifère. L’État, lui, imperturbable, continue de jouer sa partition.

Pour certaines ONG, c’est aussi un moyen de collecter de l’argent. À l’exemple de Greenpeace, qui a sa propre plateforme de pétitions en ligne (source), avec plus de 950 campagnes en cours… de l’agriculture à la transition énergétique. Son but : gagner des « parts de marché » et augmenter le nombre de ses donateurs. Sur un budget annuel de 34 millions d’euros, une véritable entreprise, 30 millions proviennent des dons. (source)

Greenpeace revendique 62 victoires. Jamais sur le plan législatif, toujours à l’échelle locale, là où une pétition peut encore avoir un impact. Parfois avec seulement quelques dizaines de signataires ! A noter que l’ONG ne distingue pas les victoires définitives, partielles ou temporaires. (source)

À la semaine prochaine.
Christophe Gatineau

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