Pourquoi doper la reproduction des vers de terre ? Oh, ce n’est ni pour les sols ni pour les préserver, mais pour augmenter la productivité des élevages industriels de volailles et de poissons. Parce que leur teneur en protéines est tout à fait exceptionnelle : jusqu’à 70 % selon les espèces ; soit trois fois plus que la viande !
Des protéines à haute valeur nutritionnelle, plus complètes et plus assimilables que les protéines végétales : pas un hasard si les vers de terre sont un mets très recherché dans le monde sauvage.
Des espèces « clef de voûte »
Si leur rôle est aujourd’hui bien établie sur la qualité des sols et la croissance des plantes, leur importance dans le maintien de la biodiversité reste largement sous-estimée. On parle pourtant d’espèces « clef de voûte ». L’image est parlante : si l’on retire la clef d’une voûte, la pierre centrale qui la maintient, la voûte s’effondre. Un principe connu depuis toujours.
Pourquoi cette hormone ?
La gonadotrophine chorionique équine, une hormone sécrétée par le placenta des juments du 35e au 130e jour de gestation, est utilisée depuis longtemps dans le contrôle de la reproduction des vaches et autres ruminants. Finalement, rien de nouveau : les premières recherches sur la gonadotrophine datent de plus d’un siècle ! Pour en savoir plus : lire la thèse d’Alexia Coudurier publiée le 19/06/2023.
Incroyable que l’insémination artificielle, utilisée pour « améliorer » les races, remonte au 14e siècle ! Une technique développée à partir de 1779, mais qui ne prend réellement son essor qu’au début du 20e siècle : pour d’abord « améliorer » les races de chevaux en Russie, et créer en Angleterre une abeille hybride, la Buckfast (source).
Une hormone produite dans des fermes à sang
Le seul titre de l’article Patricia Jolly, publié en 2017 dans Le Monde, glace le sang : « Le triste sort des juments élevées pour leur sang jusqu’à l’épuisement. » Pour résumer, dans ces « fermes », principalement situées en Argentine et en Uruguay, on prélève sur chaque jument (durant la période de sécrétion) jusqu’à 10 litres de sang par semaine pour en extraire cette hormone.
Puis on les avorte pour recommencer jusqu’à l’épuisement de l’animal ; une vie de maltraitance digne de la fin de vie d’un taureau de corrida.
Beaucoup d’espèces, peu de connaissances
Comme je l’indiquais dans un article du 30/03/2025, l’Asie, et en particulier la Chine, domine la recherche mondiale sur les vers de terre. Une recherche ultra dynamique, non pour mieux les connaître, mais pour mieux les exploiter.
D’ailleurs, sur les 4 400 espèces actuellement recensées, le constat est sans appel : en dehors du lombric terrestre — observé depuis près de deux siècles sur le plan éthologique, à peine une douzaine ont été étudiées, toujours dans une logique d’exploitation.
Dans cette logique, une étude indonésienne a été publiée le 08/03/2025 : « Pour répondre à la demande croissante de vers de terre comme alimentation pour le bétail et les poissons, leur élevage et leur production doivent être améliorés. Une méthode pour accroître la production de vers de terre consiste à manipuler leur reproduction par superovulation en utilisant du sérum de jument gestante. » (source)
Lumbricus rubellus
Pour cela, ils ont choisi un ver de terre de grande taille comparé à un ver de compost, Lumbricus rubellus, mais un peu plus petit que le lombric terrestre, tout en restant assez similaire par son comportement, son apparence et sa tête rosée : « Cette espèce est couramment utilisée comme aliment pour animaux en raison de sa teneur élevée en protéines, supérieure de 65 % à celle de la viande de mammifère et de 50 % à celle du poisson », selon les auteurs.
Les vers ont été immergés pendant 2 minutes dans une solution hormonale, et les résultats ont montré une augmentation significative de la production de cocons (œufs.)
On ne sait pas élever les vers de terre
— Et la lombriculture ?
Oui, bien sûr. Mais appelons un chat un chat, la lombriculture « à la française » utilise 2 espèces, autrefois dites « vers de fumier », et qui vivent naturellement hors du sol. Rien à voir avec la majorité des vers de terre.
Rubellus, lui, vit en profondeur. Mais comme il remonte parfois sur le sol pour se nourrir ou déposer ses crottes, les Indonésiens semblent exploiter cette faille. Le seul ou l’un des rares pays (à ma connaissance) à élever cette espèce à grande échelle, principalement sur l’île de Java : 4 fois plus petite que la France, mais 2 fois plus peuplée… D’où leur recherche de solutions alimentaires. Rien de standardisé : des systèmes d’élevage proches du fonctionnement naturel du sol, et un complément de revenu pour les petits agriculteurs (selon mes sources).
Pourquoi forcer la reproduction ? Contrairement aux 2 espèces utilisées en lombriculture, leur reproduction et leur croissance sont lentes, donc peu rentables. De plus, des animaux solitaires qui sont peu enclins à la surpopulation.
Verra-t-on un jour des fermes industrielles de Rubellus ?
On élève bien aujourd’hui les vaches à contre-courant de ce qu’elles sont ; elles dont la structure sociale est similaire à celle des éléphants et qui sont plus proches des cachalots que des chevaux. À une époque, on avait même réussi à leur faire manger d’autres vaches (syndrome de la vache folle). Alors, plus rien ne m’étonne dans ce monde de fous.
Épilogue
Les vers « épigés », « endogés » et « anéciques » n’existent pas ! Ces catégories sont si réductrices qu’elles embrouillent notre compréhension des écosystèmes. Rendez-vous le 22 avril, pour le Jour de la Terre, je vous prépare un article à ce sujet.
À la semaine prochaine.
Christophe Gatineau
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il sera trop tard pour commander autre chose que l’addition.
Président fondateur de La Ligue de protection des vers de terre, j’étudie les vers de terre dans leur rapport à l’agriculture. Auteur d’une douzaine d’ouvrages — dont Éloge du ver de terre et Éloge de l’abeille (Flammarion), je travaille depuis plus de 10 ans en faveur de la reconnaissance juridique des vers de terre.


