En attendant désespérément la pluie depuis des mois, ici, en Limousin, la sécheresse des sols et des cours d’eau atteint une intensité historique. En réponse, le président Macron a promulgué cette semaine la loi dite Duplomb 2 qui double le nombre de méga-bassines. Il a validé la solution des techno-solutionnismes face au réchauffement climatique.
Le techno-solutionnisme est une doctrine qui privilégie l’innovation technologique comme réponse aux problèmes environnementaux, plutôt que des changements de comportement ou de modes de production.
Autrement dit, la solution est dans la technique et non dans la nature ; l’Homme a une solution à chaque problème qu’il crée, et chaque solution crée de l’activité économique et des dividendes ; en plus, c’est payé en grande partie par les contribuables. Que demande de plus le peuple ? De la brioche !
Pour les méga-bassines, entre les bureaux d’études, les entreprises du BTP chargées de défricher, décaper, creuser et mettre en forme les bassins, les vendeurs de géomembranes, de pompes et de canalisations, c’est toute une armada à l’œuvre, avec des carnets de commandes bien remplis pour des années.
Une fois opérationnelle
La méga-bassine est remplie d’eau potable pompée dans la nappe phréatique pendant l’hiver (sauf les hivers secs) pour être revendue parfois très cher aux agriculteurs des alentours. Jusqu’à 35 centimes le mètre cube ! (source) Oui, les méga-bassines sont un juteux business qui biaise totalement le débat sur l’eau ; un débat d’autant plus biaisé qu’il est réduit à l’irrigation du maïs, alors que, proportionnellement, les légumes ont besoin de beaucoup plus d’eau. Nul hasard si leur culture s’appelle du maraîchage : culture dans les marais, là où l’eau est abondante.
La laitue est composée à 95 % d’eau, le chou à 93 %, le haricot vert à 89 %… Pour produire 1 kg de matière sèche de riz, il faut 1600 litres d’eau, 900 litres pour le soja, 590 litres pour le blé ou la pomme de terre, 454 litres pour le maïs grain, et 238 litres pour le maïs ensilage. Parce que le maïs est une plante d’origine tropicale qui transpire 2 fois moins que ses consœurs : « Sa physiologie de type C4 peut être considérée comme une adaptation au déficit hydrique pendant la période végétative. » (source)
De ce fait, le maïs est physiologiquement bien adapté au réchauffement climatique, car il est très économe en eau. Sauf que ses besoins en eau tombent désormais sur une saison réputée sèche en France, contrairement à ceux du blé. Mais si on le gave d’eau, il « surproduit ». Comme pour la vache qu’on accuse de tous les maux, le problème n’est ni la vache ni le maïs, deux êtres vivants considérés comme sacrés par certaines civilisations, mais leur industrialisation à marche forcée. Ne nous trompons pas d’ennemi : il vient de l’intérieur.
Il faudrait ralentir
Je concluais ainsi mon dernier article sur la pluie, « ralentir le ruissellement des eaux de toiture » :
« Ralentir l’eau qui s’écoule, ralentir le cycle du carbone et de l’azote dans le sol, ralentir notre consommation de viande, quand les dernières lois agricoles légifèrent le sens inverse : l’accélération ! Cette sécheresse sans précédent nous rappelle cruellement que l’eau est une ressource dont il faudrait prendre soin et apprendre à partager. Problème : dès que la pluie reviendra, nous reprendrons notre train-train quotidien, jusqu’à la prochaine fois, car nous sommes bien trop narcissiques pour nous enrichir de nos erreurs. »
Et, contre toute attente, je me suis fait incendier par de nombreux défenseurs de la nature qui refusent qu’on capte cette eau au nom de la continuité écologique, tout en continuant eux-mêmes à faire pipi et caca dans l’eau potable, alors que nous sommes en pleine pénurie. Je ne capte pas… d’autant plus que l’eau qui tombe sur nos toits est déjà détournée de son cycle naturel. Et selon les régions, un m² de toiture peut capter jusqu’à 1000 litres d’eau par an ! Je vous laisse faire le calcul selon le toit de votre maison ou de votre immeuble.
Pourquoi la laisser filer ?
Alors qu’elle pourrait irriguer les cultures ou alimenter un réseau d’eau non potable pour les toilettes, le lave-linge…
Et, vu le prix de l’eau, pourquoi ne pas y coupler une micro-station pour la potabiliser ? Un prix qui, selon un rapport de l’Inspection générale des finances, devrait augmenter de 25 à 30 % pour financer sa dépollution des pesticides et des Pfas (source). Une hausse spectaculaire, à laquelle s’ajoutera celle liée au traitement des eaux usées (source), en raison d’une nouvelle directive européenne imposant de nouvelles obligations en matière de dépollution.
Au nom de l’intérêt général !
Il est scientifiquement prouvé que les pesticides ont intégré le cycle de l’eau dès 1965, aux côtés d’autres polluants comme le cadmium. Et comme leur usage n’a jamais cessé d’augmenter depuis, le cycle de l’eau est de plus en plus pollué. Une dynamique mortifère à laquelle le président Macron vient d’apporter sa pierre en réautorisant deux insecticides interdits au nom de l’intérêt général !
NB. Je vous avais déjà parlé de ce renversement des responsabilités, de punir le pollué à la place du pollueur, en invoquant la responsabilité collective pour innocenter les industriels et les élites dirigeantes. Nous y sommes, les décisions politiques sont prises au nom de l’intérêt général, en notre nom, beaucoup tombent dans le panneau, c’est la faute des consommateurs. Bref.
Continuité écologique ou
discontinuité du bon sens
Cette sécheresse historique nous rappelle l’urgence de repenser la loi sur la continuité écologique des cours d’eau, en arrêtant de supprimer systématiquement tous ces petits barrages ancestraux au fil de l’eau. Parce qu’en ce moment, là où il reste encore de la vie aquatique et de l’herbe verte, c’est là que l’eau est retenue. Ce qui a fait dire à la célèbre hydrologue Emma Haziza, au sujet de cet agriculteur qui refuse de supprimer ses barrages pour garder sa rivière en eau :
« Je ne pense pas que ce soit une mauvaise solution : ce qu’il fait, c’est essayer de retenir un tout petit peu l’eau pour permettre aux terres qui sont situées autour d’en profiter… de petits barrages historiques qui peuvent être intéressants dans ces phases absolues de sécheresse. » (source)
Quant à l’agriculteur en question, il dit : « Il faut que la loi change. Nous sommes à un point de bascule. Le réchauffement climatique est là ! Cette année, on le voit. Il faut changer de paradigme. Il faut arrêter la restauration de la continuité écologique des cours d’eau et fonctionner à l’ancienne. » Et il le prouve avec ses prairies verdoyantes et son maïs sans irrigation, cette loi est inadaptée au réchauffement climatique.
Je reviendrai prochainement sur le sujet.
En attendant la pluie, hier matin, dans la matinale de France Inter, le journaliste annonçait d’un ton joyeux que le week-end serait ensoleillé. Quel décalage entre eux et nous, entre leurs plateaux climatisés et nos terres craquelées, entre leur ton joyeux et la biodiversité qui crie famine.
À la semaine prochaine.
Christophe Gatineau
PS. Voir la vidéo du youtubeur Xavier Mathias suite à la tempête de grêle qui a ravagé notre jardin au mois de juillet.

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Président fondateur de La Ligue de protection des vers de terre, je les étudie dans leur rapport à l’agriculture. Auteur d’une douzaine de livres, je milite pour leur reconnaissance juridique. Dernier livre : Ne tirons plus la chasse ! Nos déjections au secours des sols (Ulmer, 2025).
- Éloge du ver de terre (Flammarion, 2018)
- Éloge de l’abeille (Flammarion, 2019)
- Sauver le ver de terre (2020)
- La méthanisation, une énergie qui sent le gaz (2021)
- Éloge du ver de terre, tome 2 (2023)


