La loi du plus fort règne depuis toujours dans le monde agricole. Et, dans la guerre des terres, les aides agricoles n’ont fait qu’attiser l’appétit des plus puissants.

Trois ans après la sortie de son livre Silence dans les champs, le journaliste et fils de paysans bretons Nicolas Legendre revient sur le devant de la scène avec un film coréalisé avec Magali Serre et diffusé le 3 mai dernier sur France 5 : Violence dans les champs. En replay jusqu’au 20/09/2028.

Un film où ils détricotent l’agro-industrie, ce capitalisme agricole qui refuse les normes environnementales au nom de la compétitivité et de la liberté d’entreprendre, mais qui considère les aides publiques comme un dû ! Ils lèvent le voile sur ce climat de peur qui accompagne cette emprise.

Quand l’un est en difficulté, c’est une opportunité pour l’autre de récupérer sa terre.

Un monde solidaire aurait refusé les aides agricoles au profit d’un revenu universel bien plus équitable, en particulier pour les producteurs locaux, les éleveurs, les maraîchers, les paysans bio et ceux qui pratiquent la polyculture-élevage ou l’agrosylvopastoralisme. Aujourd’hui, même le prince Albert II perçoit des aides agricoles… (source) Comme toutes les grandes fortunes ayant investi dans les terres et les forêts.

Un système qui plume les petits

La violence existait au sein de ma famille, entre ceux prêts à bouffer tout le monde et les petits, pour lesquels ils n’avaient que mépris. On mange, on boit, on rit lors des repas de famille ; on se tire dans le dos une fois sortis de table. Et si on ne prend pas le même chemin qu’eux, on est l’ennemi, celui qu’il faut faire taire.

On parle aujourd’hui d’agribashing, mais les « forts » ont toujours « bashé ». Notamment, les céréaliers, le haut du panier, envers les autres. Je l’ai tellement vécu. Et il suffit de lire les écrits du 19e siècle de l’agronome Pierre Joigneaux pour comprendre que ça fait partie de l’ADN de ce monde.

Une violence invisible

Quand elle éclate au grand jour, contre des personnes ou des institutions, elle interroge sur le rôle de l’État. L’exemple le plus marquant de ces dernières années, c’est l’incendie criminel de la Mutualité Sociale Agricole de Narbonne, le 26 janvier 2024.

Orchestré par quelques agriculteurs radicalisés et cagoulés ; sous les yeux de la police qui a laissé faire… Le gouvernement va d’abord minimiser : un petit feu de palettes… voir les images ! Puis le Président du Sénat, deuxième personnage de l’État, va leur apporter son soutien : « Même s’il faut respecter l’état de droit, « hausser le ton » « fait partie du débat démocratique. » Source. Ainsi, la violence envers les biens ferait partie du débat démocratique…

L’affaire, elle, semble aujourd’hui classée.

Silence dans les champs

L’interview ci-après a été réalisée en janvier 2024.

Question : Enquêter là où l’on vit est sans doute l’engagement le plus dangereux pour un journaliste. Beaucoup y laissent la vie dans certaines régions du monde. En Bretagne, la journaliste Morgan Large a été la cible de deux tentatives d’assassinat non élucidées alors qu’elle enquêtait sur le même sujet. Tu es aujourd’hui ciblé par certains comme « l’ennemi » de cette région : pourquoi décide-t-on malgré tout d’y aller ?

Je tiens à dire que la Bretagne n’est pas l’Amazonie. Les conditions d’exercice du métier de journaliste dans la région, comme en France, sont globalement correctes, et les pressions, menaces et violences que certains ou certaines peuvent subir ici n’ont rien à voir – en général – avec ce que peuvent connaître des confrères et consœurs dans d’autres pays.

Ceci étant dit, les attaques et délits dont ont a été victime, entre autres, ma consœur Morgan Large, sont tout à fait notables. Je ne minimise pas leur violence.

Pour répondre à ta question, je ne me suis pas levé un matin en me disant : j’y vais. Ce livre – comme les autres, en ce qui me concerne – a longtemps mûri « tout seul dans son coin », sans même que je sache qu’il était en train de mûrir. Je ne suis pas étranger à la thématique agricole, ni au monde rural, ni à la Bretagne.

J’ai grandi à la ferme, fils et petit-fils de paysans, dans la campagne de Haute-Bretagne. Beaucoup de thématiques développées dans Silence dans les champs ont rythmé mon quotidien d’enfant. Le suréquipement des fermes, la surenchère en matière de mécanisation, la course aux gros tracteurs, je la constatais sans pouvoir l’objectiver – et j’étais passionné par les machines agricoles.

J’entendais mes parents parler de tel ou tel voisin qui ne cessait d’agrandir sa ferme. Ils évoquaient aussi le remembrement, la laiterie, la paye de lait, la « coop », le « syndicat » et, bien sûr, la « banque »…  Le mot « mafia » émaillait certaines conversations.

J’ai appris à lire avec Ouest-France, mais aussi avec la presse professionnelle agricole – on recevait des revues à la maison. Je ne savais pas, à l’époque, que la FNSEA était l’actionnaire majoritaire de plusieurs de ces publications. Je m’en fichais bien. Tout cela a bercé mon enfance et dessiné une sorte de toile de fond. Plus tard, une fois devenu journaliste, j’ai beaucoup travaillé sur les questions agricoles et agroalimentaires, notamment pour Le Monde.

J’ai visité des fermes. J’ai rencontré beaucoup d’acteurs du milieu. J’ai pu appréhender la grande détresse de nombreux paysans, liée notamment au sentiment de perte de sens qu’ils éprouvaient vis-à-vis de leur métier et donc, bien souvent, de leur vie – car devenir paysan, c’est un choix de vie autant qu’une orientation professionnelle. J’ai noué des relations de confiance avec certains protagonistes « de l’intérieur » (responsables syndicaux, cadres d’instances agricoles, etc.).

Certains m’ont confié (sous couvert d’anonymat) leur sentiment concernant l’agriculture bretonne, sans fard ni éléments de langage. Ces gens, parfois encartés à la FNSEA, validaient peu ou prou les critiques formulées par les opposants au modèle agro-industriel depuis 40 ans. Un comble ! C’était nouveau, pour moi.

En temps normal, ces gens se taisent ou se contentent du discours « officiel ». J’ai aussi rencontré des syndicalistes qui, fort d’une très longue expérience dans le marigot politique et agro-industriel, m’ont évoqué des faits présumés sidérants, tous liés au modèle agricole dominant en Bretagne : abus de biens sociaux, trafic d’influence, menaces, violences, sabotages, etc. C’était au début de l’année 2021. Cette rencontre fut un déclencheur. Je songeais depuis un ou deux ans à écrire un livre sur l’agriculture bretonne, mais je ne parvenais pas à dégager une idée force. Ou, plutôt, je ne savais pas par quel bout prendre la chose (il y a tant à dire).

J’ai acquis la conviction que les opposants au modèle agro-industriel n’utilisaient pas le mot « mafia » forcément à tort… Simplement, ce terme était inexact. Il était imprécis. Il s’agissait en fait d’un système. Un « ordre social », pour reprendre la formulation du chercheur Ali Romdhani. Personne, à ma connaissance, n’avait encore décortiqué le fonctionnement de ce système avec une approche globale incluant la sociologie, l’histoire, l’agronomie, la géographie, la philosophie… Je me suis dit que j’avais des cartes en main pour m’attaquer à cette montagne. L’approche journalistique m’a permis d’« humaniser » cette enquête transversale. 

Pourquoi avoir choisi d’adresser tes derniers mots au Crédit Agricole Bretagne, comme si cette banque était la clef de voûte du système breton ?

J’ai terminé mon enquête en sollicitant un certain nombre de personnes et d’entités mises en cause directement ou indirectement par certains témoins que je cite dans le livre. Il s’agit d’une démarche contradictoire classique. J’évoque cet aspect à la fin du livre, car il s’agit de la dernière étape de mon enquête.

J’ai notamment interrogé la FRSEA de Bretagne, la Coopération agricole Ouest et la direction des caisses bretonnes du Crédit Agricole. Il est vrai, cela dit, que ce choix revêt une dimension symbolique, puisque les acteurs bancaires constituent une clé de voûte du complexe agro-industriel et du modèle agricole dominant, au même titre, selon moi, que le « fond » idéologique et culturel qui a permis à cette agro-industrie de s’imposer.

Ces deux aspects (économique et idéologique) sont, pour moi, aussi fondamentaux l’un que l’autre. Ils vont de pair et s’imbriquent. Le productivisme découle d’abord d’une vision du monde et d’un rapport au vivant énoncés et développés depuis plusieurs siècles, qui ont atteint leur forme paroxystique avec l’avènement de la civilisation industrielle.

Dans le contexte de démocratie libérale qui est le nôtre, le productivisme a pu être mis en œuvre, concrètement, parce qu’un certain nombre de « puissances d’argent » ont embrayé le pas des décideurs politiques et économiques. Le Crédit agricole, première banque du monde agricole français, a joué un rôle majeur en la matière.

Il a été à la fois une « machine à cash » et un instrument de pouvoir, via les conseils d’administration de ses différentes caisses locales, largement mis au service d’une vision libérale et industrielle de l’agriculture.


À la semaine prochaine.
Christophe Gatineau


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