Une idée en vogue veut que la nature et la biodiversité seraient plus belles sans nous. Sans les êtres humains, la planète respirerait : elle irait mieux. Or, une étude vient de suggérer le contraire : moins d’humains ne signifie pas pour autant plus de biodiversité. Pour comprendre ce sentiment d’être en trop, il faut remonter le fil de notre histoire.
Un monde séparé
Le concept de nature est né de l’idée de séparer les humains des non-humains, comme on a séparé l’âme du corps, la mort de la vie ou le bien du mal. Une idée ségrégationniste qui ne repose sur rien d’autre que le fait d’y croire ; même si, à force de nous la rabâcher, elle a fini par nous paraître naturelle !
Cette séparation sert aussi à justifier notre domination sur les autres espèces ; c’est un puissant dispositif intellectuel qui légitime toutes nos barbaries.
La mort est la nourriture de la vie
J’écrivais en 2018 dans l’Eloge du ver de terre (Flammarion) :
Et si l’humain n’était qu’une victime de la Nature ? Et si la Nature était un monstre, déglutissant et engloutissant la matière vivante ? Lorsque cette idée d’une Nature tyrannique m’est tombée sur le museau, j’en fus le premier surpris. D’être ses moutons, avec la même marge de manœuvre sur notre vie que des poulets de batterie, était si loin du virus de toute-puissance dont nous sommes tous porteurs.
Ceci dit, l’idée d’une nature prédatrice n’est pas une révélation. Le vivant qui se dévore pour rester en vie revient aussi à dire que la mort est la nourriture des écosystèmes. Que c’est la mort qui engendre la vie, et non l’inverse : une idée qui pourrait encore coûter la vie dans certains pays, la promesse religieuse étant de dire que la mort n’existe pas puisque la vie est éternelle…
L’illusion écologique
On entend souvent que la nature serait généreuse, parfaite, raison pour laquelle il faudrait l’imiter ! Cela revient à nier que nous sommes le produit de l’évolution, de la nature, alors même que notre structure cellulaire et génétique en témoigne. La majorité des religions nie cette évolution et continue d’infuser que nous aurions été créés tels que nous sommes, comme si nous ne partagions pas la même origine avec les autres espèces.
Considérer notre espèce comme différente des autres façonne certains points de vue ; considérer qu’elle ne l’est pas en façonne d’autres.
Quant à l’agriculture, aujourd’hui perçue comme mortifère, n’oublions pas qu’elle fut un art, une science et une philosophie jusqu’au XVIIIe siècle, avant de devenir une compilation de techniques et de stratégies culturales et financières.
Avant, elle était l’art de cultiver la terre pour la rendre fertile, aujourd’hui elle n’est qu’un moyen pour soutirer à la Terre des produits animaux et végétaux utiles à l’Homme.
Avant, elle générait de la biodiversité comme l’a mis en évidence une étude publiée le 04/03/2026 : lire. Ci-après, l’article publié le 13/03/2026 dans The Conversation par Christopher Lyon (University of Bath) et Jonathan D. Gordon (University of York).
Quand la peste a décimé la population mondiale, la biodiversité a, paradoxalement, elle aussi chuté
L’effondrement de la population après la peste noire s’est accompagné d’un recul marqué de la biodiversité végétale, suggérant que les paysages agricoles traditionnels contribuaient à maintenir une grande diversité de plantes.
On imagine souvent qu’une nature débarrassée des humains se porterait mieux. Mais une nouvelle étude sur la peste noire montre l’inverse : lorsque la population européenne s’est effondrée au XIVᵉ siècle, la diversité des plantes a elle aussi chuté.
Entre 1347 et 1353, l’Europe a été frappée par la pandémie la plus catastrophique de son histoire : la peste noire. En faisant des dizaines de millions de morts, l’épidémie a anéanti entre un tiers et la moitié de la population européenne.
Dans certaines villes, les taux de mortalité ont atteint 80 %. Dans les campagnes, la mortalité liée à la peste noire a provoqué de graves pénuries de main-d’œuvre. Des villages entiers se sont vidés alors que les économies rurales se sont effondrées. Dans de nombreuses régions, les champs cultivés ont été abandonnés et progressivement reconquis par les forêts, les broussailles et les cerfs.
Compte tenu des effets négatifs que les humains ont eus sur la nature au cours des dernières décennies et des derniers siècles, on pourrait s’attendre à ce que ce « réensauvagement » à l’échelle du continent ait permis à la biodiversité de prospérer. Pourtant, notre nouvelle étude publiée dans la revue Ecology Letters met en évidence un résultat potentiellement contre-intuitif : lorsque la population humaine de l’Europe s’est effondrée, la biodiversité végétale a elle aussi fortement reculé.
Les grains de pollen fossilisés présents dans les carottes de sédiments extraites des lacs et des tourbières contiennent des informations sur les communautés végétales qui existaient il y a des milliers d’années. Nous avons utilisé les données de plus de 100 archives de pollen fossile provenant de toute l’Europe pour déterminer comment la diversité des plantes a évolué avant, pendant et après la peste noire.
Les données polliniques montrent qu’entre l’an 0 et 1300, la diversité végétale en Europe a augmenté. Elle a progressé tandis que l’Empire romain d’Occident connaissait son plein essor puis son déclin et a continué de croître durant le haut Moyen Âge. Au Moyen Âge dit « central », les niveaux de biodiversité avaient atteint leur maximum.
Cependant, en 1348, la peste frappe l’Europe et, pendant environ 150 ans, la biodiversité végétale s’effondre. Ce n’est qu’après un siècle et demi – lorsque les populations humaines se reconstituent et que l’agriculture reprend – que la diversité des plantes commence à augmenter de nouveau.

Wellcome Collection gallery (2018-04-05), CC BY-NC-ND
Nous avons constaté que les pertes les plus importantes de diversité végétale se produisaient dans les zones les plus touchées par l’abandon des terres. En comparant l’évolution de la biodiversité sur des sites ayant connu des trajectoires différentes d’usage des terres après la peste noire, nous avons observé que la biodiversité s’est effondrée dans les paysages où les cultures (terres arables) ont été abandonnées, tandis que les paysages où l’agriculture arable progressait ou restait stable devenaient plus riches en biodiversité.
Nos travaux suggèrent que plus de 2 000 ans d’augmentation de la biodiversité en Europe ont été générés grâce aux humains – et non malgré eux. Mais pourquoi ? Et quelles leçons pouvons-nous en tirer pour la gestion actuelle de la biodiversité, alors même que la conversion des terres en surfaces agricoles entraîne aujourd’hui des pertes de biodiversité ?
La croissance de la population et les innovations technologiques ont poussé les activités agricoles vers des terres jusque-là inexploitées au cours des 1 300 premières années de notre ère. Contrairement à aujourd’hui – où les monocultures dominent – les systèmes agricoles mixtes étaient la norme pendant la majeure partie des 2 000 dernières années.
À travers l’Europe, une mosaïque variée de terres agricoles et de pratiques agricoles était généralement entrecoupée de bois, de pâturages extensifs et de parcelles non cultivées, souvent délimitées par des haies ou des arbres.
Il en résultait un paysage morcelé offrant de multiples niches où différentes espèces végétales pouvaient se maintenir, et où la biodiversité était élevée.
La peste noire a rompu cet équilibre en réduisant les perturbations liées aux activités humaines. Le paysage est alors devenu moins hétérogène et la diversité végétale a globalement décliné. Celle-ci n’a commencé à se rétablir qu’avec le retour d’une agriculture extensive.
Les humains peuvent aussi favoriser la nature
Ces résultats remettent en question les politiques de conservation qui prônent la suppression ou la réduction de l’influence humaine sur les paysages européens afin de protéger la biodiversité.
L’une de ces initiatives est le réensauvagement, que beaucoup considèrent comme une voie vers un avenir riche en biodiversité, où la nature disposerait de l’espace nécessaire pour prospérer. Pourtant, nombre des zones les plus riches en biodiversité en Europe sont celles qui possèdent une longue histoire d’agriculture mixte et de faible intensité. Réensauvager ces paysages façonnés par l’activité humaine pourrait, paradoxalement, éroder la biodiversité que les politiques de conservation cherchent précisément à protéger.
Nos résultats montrant une relation positive de long terme entre humains et biodiversité ne se limitent pas à l’Europe. Des interactions multimillénaires entre les sociétés humaines et le monde naturel ont conduit à des niveaux élevés de biodiversité dans de nombreuses régions de la planète. Parmi ces écosystèmes culturels riches en diversité figurent les jardins forestiers du nord-ouest du Pacifique (des forêts cultivées par les peuples autochtones), les satoyama du Japon (des systèmes mixtes de rizières et de boisements dans les piémonts montagneux) ou encore les ahupuaʻa d’Hawaï (des portions de versants où l’on cultive une grande variété de plantes).
Les pratiques agricoles modernes et intensives ont entraîné d’importantes pertes de biodiversité à l’échelle mondiale. Pourtant, les résultats tirés de notre étude sur la peste noire, combinés à de nombreux autres exemples, montrent que humains et nature n’ont pas toujours besoin d’être séparés pour conserver et favoriser la biodiversité. Reconnaître les paysages comme des écosystèmes culturels peut au contraire nous aider à imaginer des futurs où la nature et les sociétés humaines peuvent coexister et prospérer.
Pendant des millénaires, des modes traditionnels de gestion des terres à faible intensité ont façonné des écosystèmes diversifiés. Aujourd’hui, lorsque le contexte local s’y prête, ils devraient être encouragés afin de préserver à la fois la diversité biologique et la diversité culturelle.![]()
Christopher Lyon, Visiting Research Fellow, Centre for Death and Society, University of Bath et Jonathan D. Gordon, Postdoctoral Researcher, Palaeoecology, University of York
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.
À la semaine prochaine.
Christophe Gatineau
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Président fondateur de La Ligue de protection des vers de terre, j’étudie les vers de terre dans leur rapport à l’agriculture. Auteur d’une douzaine d’ouvrages — dont Éloge du ver de terre et Éloge de l’abeille (Flammarion), je travaille depuis plus de 10 ans en faveur de la reconnaissance juridique des vers de terre.


