Oui, le ver de terre vit l’époque la plus sombre de son histoire. Et comme il semble bien loin, ce temps où le ministre de l’Agriculture remerciait le ver de terre. C’était en 2014. Depuis, 2025 et 2026 ont vu « fleurir » quatre lois agricoles qui le mettent hors la loi.
Difficile d’être moins brutal. Et mes alertes n’ont pas eu plus d’effet qu’une girouette sur le sens du vent. Le vent a tourné, la mode est passée. D’ami à ennemi de la République : ne croyez pas que j’exagère. Démonstration.
L’agroécologie est le seul modèle agricole à le prendre en compte : ils sont allés jusqu’à effacer le mot des discours politiques et des lois !
Qui sont « ils » ?
Ceux qui fabriquent, votent et promulguent les lois.
Quant à la permaculture, l’agroforesterie ou la biodynamie, elles ne sont que les filles de ce modèle ancestral qui a su sans cesse se réinventer à la lumière des avancées les plus récentes en agronomie, en écologie et en sciences sociales.
En 2025 et 2026,
l’agroécologie est synonyme de décroissance
Le sénateur Laurent Duplomb l’a assimilé à « l’obscurantisme vert… » ; le président Macron l’a implicitement renvoyé à une agriculture du 19e siècle, et l’actuelle ministre de l’Agriculture veut sa peau : « Je lutte pied à pied depuis le premier jour de mon arrivée au ministère contre la pensée de nos apprentis-sorciers de la décroissance… » (source) Jamais aucun des trois n’a eu un seul mot pour le ver de terre.
Mais le prince de la désinformation, celui qui leur a montré la voie, c’est le président Sarkozy qui, le 6 février 2017, qualifiait l’agroécologie de « bobos qui font leurs courses à la ferme… » et l’assimilait à la destruction de notre puissance agricole !
Nous sommes déjà bien loin du 24 novembre 2014, où, devant le président Hollande et un parterre de ministres, le ministre de l’Agriculture lançait de sa tribune : « Merci à mon camarade le ver de terre, l’un des plus grands marqueurs de la bonne santé des sols et de la biodiversité. »
Puis, le 3 mai 2018, le célèbre astrophysicien Hubert Reeves déclarait : « La disparition des vers de terre est un phénomène aussi inquiétant que la fonte des glaces. » Le scientifique met en perspective leur disparition et le réchauffement climatique, puisqu’ils partagent la même source : le dérèglement du bon sens. Et enfin, 2025 et 2026 à des années-lumière de 2021, l’année où le ministre de l’Agriculture publie au Journal officiel, au sujet des vers de terre :
« Garants de sa bonne santé, leur rôle est considérable : ils assurent le cycle des nutriments, la transformation du carbone ou encore la régulation des ravageurs et des maladies. La monoculture, le labour profond et les produits phytosanitaires affectent aujourd’hui cet équilibre en appauvrissant les terres. »
Les 4 lois agricoles qui nient l’existence des vers de terre
- 24/03/2025. Loi n° 2025-268 d’orientation pour la souveraineté alimentaire.
- 11/08/2025. Loi n° 2025-794 visant à lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur.
- 18/08/2026. Loi n° 2026-796 d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles.
- 28/08/2026. Décret n° 2026-829 relatif au régime unique de la haie. L’analyse du cabinet Gossement avocats : lire. Mes avis. 07/12/2025 : « Un décret veut accélérer la destruction des haies. » 11/10/2025 : « Les haies, des refuges pour les vers de terre, des corridors du vivant. »
Dans « agroécologie », il y a « écologie » !
Le gros mot, le mot d’ordre des « écoterroristes », la loi du 24 mars 2025 s’est chargée de le faire disparaître de certaines dispositions du Code rural. Remplacé par des mots, des mots, des mots… pour noyer le poisson : « Le déploiement d’outils scientifiques et techniques utiles aux transitions climatique et environnementale… » Article L. 820-1 du Code rural.
Un article suffisamment vague pour lui faire dire tout et son contraire ; une stratégie pour stériliser le droit et transférer le pouvoir d’interprétation au juge. En cela, la loi du 18 août dernier sur le doublement des volumes d’eau réservés à l’agriculture est un cas d’école. J’y reviendrai prochainement.
Pour être tout à fait honnête, la transition agroécologique n’a pas été complètement effacée de notre environnement juridique. « Effacée » : est-ce le bon terme ? En 2017, le président Macron avait utilisé l’expression : « les gens qui ne sont rien ». Nous n’avons jamais su s’il nous qualifiait ainsi au sens de « si peu de choses », ou au sens du néant. Bref, ils ne les ont pas tous effacées : le mot persiste ici ou là, mais avec un trait d’union. Et c’est là que se niche la supercherie.
Un modeste trait d’union pour en détourner le sens
Contrairement à l’agriculture biologique, certifiée AB, encadrée par un cahier des charges, l’agro-écologie n’est définie par aucun cadre. Concrètement, légalement, rien n’interdit aujourd’hui de considérer l’usage d’un néonicotinoïde comme une pratique agroécologique.
Par exemple, la réduction du labour et l’usage du glyphosate peuvent être juridiquement considérés comme relevant d’une « gestion agro-écologique des surfaces agricoles ». C’est l’expression précise utilisée par la loi. Précise, mais floue — volontairement floutée comme celle-ci : « éléments favorables à la biodiversité ». Jamais d’engagement, comme la directive européenne du 23 octobre 2025 sur la préservation des sols… mais sans aucune obligation de les préserver (source). Mieux, selon l’appréciation de l’observateur et le contexte, cette « gestion agro-écologique des surfaces agricoles » peut ouvrir droit à une subvention au titre du décret n° 2023-168 du 8 mars 2023 !
Sous couvert de réarmement agricole
Ce premier survol de la guerre froide contre le ver de terre donnera lieu à d’autres articles. Pour remonter le fil de l’histoire, au sortir de la Première Guerre mondiale, le premier film produit par le ministère de l’Agriculture était consacré au ver de terre : « Le ver de terre et le crapaud, deux méconnus ». Au sortir de la Seconde, le vent a tourné avec la mainmise des grands exploitants agricoles et des propriétaires sur la politique agricole dès 1946 (source).
Cette tempête souffle toujours, par violentes rafales, comme en 2025 et 2026 ; raison pour laquelle nous allons changer le nom de la Ligue de protection en Ligue de préservation des vers de terre, car même leur préservation n’est plus gagnée.
Bientôt 50 ans que j’observe assidûment l’agriculture
Autant dans ses évolutions législatives, sociales et techniques que dans sa relation avec la nature, mais la propagande est si puissante que, parfois, même une poule y perdrait ses poussins. N’hésitez pas à m’en faire part si j’ai fait une erreur.
À la semaine prochaine.
Christophe Gatineau
PS. Cet article a nécessité 30 heures de travail.

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Président fondateur de La Ligue de protection des vers de terre, je les étudie dans leur rapport à l’agriculture. Auteur d’une douzaine de livres, je milite pour leur reconnaissance juridique. Dernier livre : Ne tirons plus la chasse ! Nos déjections au secours des sols (Ulmer, 2025).
- Éloge du ver de terre (Flammarion, 2018)
- Éloge de l’abeille (Flammarion, 2019)
- Sauver le ver de terre (2020)
- La méthanisation, une énergie qui sent le gaz (2021)
- Éloge du ver de terre, tome 2 (2023)


