En agriculture, la météo est une préoccupation constante qui conditionne aussi bien la journée de travail que l’avenir des cultures et des récoltes. Autrefois, elle conditionnait également la survie des gens d’en bas.

À l’instar du marin qui prend la mer, la direction et la vitesse du vent, l’état du ciel (dégagé ou non), la forme des nuages, la pression atmosphérique et la température de l’air étaient autant d’indicateurs précieux pour anticiper le temps qu’il allait faire. Aujourd’hui, il y a les applications et les bulletins météorologique, mais l’un n’empêche pas l’autre.

Pour l’anticiper, on « lisait » aussi le comportement des animaux et des plantes. Dans la cour de la ferme, nous avions des tilleuls argentés qui nous servaient de « baromètre végétal ». Quand leurs feuilles se retournaient, soudainement, pour laisser voir leur duvet blanc, elles « annonçaient » un changement : peut-être un orage ! C’était un indicateur parmi d’autres.

Ma grand-mère avait appris à ses dépens à prévoir les orages. Foudroyée à l’âge de 14 ans pendant qu’elle gardait les vaches, elle ressentait «  l’électricité » dans sa bouche quelques heures avant les premiers grondements. Traumatisée à vie, elle vivait chaque orage avec la peur au ventre. Elle en était ressortie « miraculeusement » vivante, ce n’était pas son heure… elle est morte à plus d’un siècle.

Lire le ciel

Au mois de juillet, quand nous avons eu ce violent orage de grêle : voir la vidéo, un quart d’heure avant, le ciel est devenu subitement noir et le vent est monté en rafales.

Les hirondelles sont rentrées anormalement plus tôt dans la grange, puis, tels des coups de fusil, des grêlons gros comme des balles de ping-pong se sont abattus, effeuillant les arbres et semant la désolation. Un cheval a été tué dans le champ d’à côté, un autre blessé, un merle noir a perdu la vie dans notre jardin, plusieurs hirondelles manquaient à l’appel le soir. Une heure après, le ciel était bleu et le temps paisible, comme si de rien ! Mais pas un seul gazouillis : un silence de mort.

Nul doute que certains ricaneront devant autant de niaiseries pour prévoir le temps sans instrument de mesure. D’ailleurs, si parler du temps ou « de la pluie et du beau temps » était autrefois le sujet le plus insipide qui soit pour échanger sans se fâcher, il fâche désormais. En cause : le réchauffement climatique. En cause aussi : la cause du réchauffement et notre responsabilité. À cela, nos parlementaires ont répondu avec les dernières lois agricoles, dites loi Duplomb. Le réchauffement, on s’en lave les mains. Et même s’il a débuté à la fin du Petit Âge Glaciaire, en 1850, l’accélération depuis 50 ans est pourtant incontestable.

Lire le temps qui passe

Ma famille réside depuis plus de 500 ans au « large » de l’île d’Oléron, mais côté terre ferme, terre à vers de terre.

Le climat y est privilégié et l’ensoleillement exceptionnel. En référence à la culture des pommes de terre, mon grand-père disait qu’enfant il pouvait geler jusqu’au 25 mai. Enfant, mon père glissait sur le ruisseau gelé en contrebas de notre ferme ; moi, je ne l’ai jamais connu gelé… Aujourd’hui, il y a des années sans gel ! Il y a une accélération à laquelle les lois Duplomb ont apporté les pires réponses. Ici, dans mon village en Limousin, nous avons désormais des années sans neige, impensable il y a encore 25 ans.

La condition des vers de terre en 2026

Quand le sol est sec en profondeur, ils ne peuvent plus bouger. Ils s’enroulent alors sur eux-mêmes pour vivre au ralenti : un état « d’hibernation » où leur métabolisme est presque à l’arrêt.

Comment auraient-ils pu savoir ce dont nous-mêmes n’avons pas pris conscience : que le pire, c’est la sécheresse de l’air ? Une sécheresse de l’air comparable parfois à celle du Sahara ! Avant d’être ce qu’il est aujourd’hui, ce désert était vert. Puis, de sécheresse en sécheresse… vous connaissez la suite.

Comparons 1976 et 2026

Dans notre imaginaire, il y a 1976 pour les plus anciens. Dans le mien, il me reste de me lever à 4 heures du matin pour partir aux champs, il me reste ces moments partagés dans les moments difficiles et l’achat de ma première moto grâce à la vente de foin, car le fourrage était alors rare et cher. Ils nous restent des records de chaleur, on nous disait qu’il fallait remonter à 1921 pour trouver la même anomalie climatique. Soit.

Un point de vue étant toujours la vue d’un point, pour que la comparaison entre 1976 et 2026 ait du sens, j’ai pris le même point : à savoir la station de mesure de l’aéroport de Limoges, « capitale » du Limousin — source. Déjà, il avait plu deux fois plus pendant la même période en 1976, mais pas une seule petite goutte au mois de juin, au moment où les blés mûrissent, d’où ce sentiment d’une terrible sécheresse et d’une chaleur accablante. Les chiffres.

Pics de température en 1976 : mai 26,4 °C ; juin 32,1 °C ; juillet 31,2 °C ; août 29,8 °C.

Presque « froid » comparé à 2026 : mai 33,2 °C ; juin 39,3 °C ; juillet 38 °C ; août 37,7 °C.

Pluies en 2026 : mars : −44 % ; avril : −70 % ; mai : −37 % ;
juin : −69 % ; juillet : −81 % ; août : −73 %.

Cumul des pluies de mars au 28 août 2026 : 183 mm, au lieu de 471 mm en moyenne !
Cumul des pluies en 2016 sur la même période : 379 mm.
Et en 2022, considérée comme une sécheresse historique : 331 mm sur la même période. No comment.

La particularité de 2026 est sa longueur

La sécheresse semble prendre fin depuis deux jours, dans un mois, nous aurons tout oublié…

Dans l’histoire française, il y en a eu de longues, comme en 1785 et 1786, et une très longue, celle de 1540, qui a duré presque un an. Elle a fait l’objet de plusieurs publications scientifiques, dont celle ci publiée le 28/06/2014 : La chaleur et la sécheresse européennes sans précédent de 1540, qui ont duré un an.

Certes, il n’y avait pas d’instrument de mesure. Mais quand les observateurs notaient que l’on pouvait traverser à pied telle rivière ou tel fleuve, c’est une information solide. De même que lorsque qu’il n’y avait plus assez d’eau pour faire tourner les moulins, les obligeant à moudre la farine à la main, ou que le bétail était relâché dans la nature faute de pouvoir le nourrir.

« Mais cette chaleur abondante et sèche n’a rien d’exceptionnel au XVIe siècle : elle s’inscrit dans un « cycle tiède » de 1523 à 1562. En 1524, « l’échaudage » du mois de mai provoque une forte hausse du prix du blé, la chaleur torride favorisant l’incendie de Troyes qui détruit 1500 maisons et quelques églises.

En 1545, nouveau coup de chaud et nouvelle montée du prix des céréales. C’est l’une des plus importantes crises de subsistances du siècle, et provoquée par la chaleur ! En 1556, la vendange a lieu le 1er septembre tant l’été a été brûlant… » Source. Autre source : « Les conditions météorologiques des années 1471 à 1474 furent exceptionnelles au cours du XVe siècle et la canicule et la sécheresse, ainsi que les impacts sur l’environnement, l’économie et la société en 1473, furent comparables —sinon plus graves— à ceux de 1540. »

La suite de cet article la semaine prochaine, puisque chaque sécheresse déclenche une envie pressante de retenir l’eau.

En attendant, tant que ceux qui décident vivront bien protégés dans des espaces climatisés, comme leurs prédécesseurs vivaient bien protégés dans leurs châteaux forts, il n’y a rien à attendre de bon pour nous et les générations futures.

Avant, c’était mieux, les saisons étaient marquées ; aujourd’hui, y a plus de saisons — combien de fois ai-je entendu cela ? Il faut sortir de cet imaginaire, comme de celui selon lequel « l’année 2026 sera la plus froide du reste de notre vie ». Une phrase prononcée dans un studio climatisé et pour vendre un livre — source, mais sans aucun fondement scientifique. La personne aurait-elle fait la même envolée depuis une barre d’immeubles surchauffés ? Non, bien évidemment.

Christophe Gatineau

PS. Cette semaine, j’ai publié 2 chroniques après la pluie : lire la premièrelire la seconde.

Depuis plus d’un an, nous travaillons à pure perte. Les financements publics ont pris fin en 2021 et nous refusons les financements privés afin de préserver notre indépendance. Pour soutenir la Ligue de préservation des vers de terre, notre travail, nos actions : le chemin vers la boutique, un don, une adhésion.

NEWSLETTER

Inscrivez-vous pour la recevoir dans votre boîte de réception.

Nous ne spammons pas ! Consultez notre politique de confidentialité pour plus d’informations.