Quand même le Medef s’inquiète d’un accaparement de l’eau par l’agriculture, c’est que le Sénat est allé trop loin dans l’assèchement du droit (source). L’eau est un bien commun à partager, nous avons besoin de boire, de nous laver, mais ce n’est pas leur priorité ! La priorité du Sénat, c’est l’irrigation.
Pas seulement pour arroser des cultures nourricières, mais aussi des cultures industrielles destinées à produire des biocarburants, du gaz et de l’électricité. Et même du tabac et de l’alcool ! Par 219 voix contre 111, jeudi dernier, le Sénat a adopté le projet de loi d’urgence agricole (source).
Les grands patrons ne sont pas connus pour être des écolos… Alors si eux s’inquiètent, c’est qu’il faut sérieusement s’inquiéter. Même le gouvernement s’inquiète, par la voix de sa ministre de la Transition écologique, Monique Barbut, des stockages d’eau « pharaoniques » à usage agricole, au détriment de l’eau potable et de la sécurité civile (source).
Madame la ministre s’est également inquiétée des coupes franches dans les zones humides. Elle s’y est opposée : peine perdue : le Sénat a décidé d’en effacer juridiquement une grande partie.
Réduire cette loi à un problème d’écologie serait une erreur
Ce projet de loi ne sert aucunement l’agriculture dans son ensemble, ni la « ferme France », comme ils disent, mais les intérêts de certains exploitants agricoles. Une petite partie, certes, mais un gros morceau : l’agro-industrie. Ce projet ne peut qu’aggraver les dérèglements climatiques, écologiques, ruraux et sociaux ; ce projet est politique : la science a été piétinée au même titre que le principe constitutionnel de précaution.
Vu que la version adoptée par l’Assemblée nationale a été profondément remaniée par le Sénat, une commission mixte paritaire, composée de 7 députés et de 7 sénateurs, est chargée de trouver un compromis le jeudi 16 juillet. C’est la prochaine étape et elle est décisive.
Et si aucun accord n’était trouvé, le texte repartirait devant le Parlement. Mais cette hypothèse est très improbable, vu la composition politique de cette commission, censée être représentative, le compromis semble couru d’avance. La décision finale sera donc prise à l’écart du débat démocratique ; on ne peut exclure que tout ça relève d’une brillante stratégie politique.
Retour sur les évènements
Jeudi 2 juillet
Restreindre les zones humides
Pour les restreindre, le Sénat a trouvé la solution : réécrire leur définition… en changeant dans la loi les « ou » en « et. » Jusqu’ici, pour qu’un terrain soit classé en zone humide, il devait cocher certains critères. Dans le nouveau texte, il devra tous les cocher : être habituellement inondé et tout le temps gorgé d’eau, et être dominé par une végétation hygrophile. Mécaniquement, la moitié des zones humides ne devrait plus l’être.
Mercredi 1er juillet
Doubler le nombre de mégabassines
2 fois plus… Rappelons que la majorité des mégabassines sont remplies l’hiver en pompant dans les nappes phréatiques. On ne pompe pas le trop-plein : on pompe indépendamment du fait que l’hiver soit pluvieux ou sec. Seule l’irrigation a été prise en compte, pas l’intérêt général, ce qui explique le mécontentement du patronat français et du gouvernement. De plus, cette décision n’a reçu aucune validation scientifique ; elle relève uniquement du fait du prince.
Lundi 29 juin
Réhabiliter 2 poisons interdits
Par 183 voix contre 129, devant la puissance de feu des lobbies, le Sénat a voté la réintroduction de deux insecticides interdits, dont un néonicotinoïde. Le même jour, la justice validait définitivement le projet de l’A69 entre Toulouse et Castres. Plus aucun recours ; juste le bruit des machines.
Cette réhabilitation peut choquer, mais une telle procédure existe déjà depuis 2009 pour autoriser temporairement des pesticides réputés dangereux pour l’environnement, en cas d’urgence phytosanitaire (source). Ici, l’objet est de commencer par lever l’interdiction pour qu’ils bénéficient de ce dispositif.
Mercredi 17 juin
Le principe du pollué-payeur
Remise en cause du droit de propriété
L’article 11 est révolutionnaire, puisqu’il crée une « servitude de voisinage agricole » sur les terrains à bâtir, pouvant aller jusqu’à 10 mètres. Autrement dit, la zone tampon entre le champ traité et le terrain du voisin sera prise sur le terrain du voisin !
Aux riverains de perdre l’usage d’une partie de leur terrain à bâtir ; aux riverains d’y implanter une haie, à leurs frais, de l’entretenir et d’en payer les impôts. Lire la suite, c’était le sujet de mon article précédent.
Prochaine étape : le 16 juillet
Nous assistons en direct à un changement radical : la suppression d’une agriculture à taille humaine au profit de l’agro-industrie. Le projet n’est pas récent : plus de 10 ans qu’il est dans les tuyaux. Il rejoint le propos inaugural de Madame la ministre de l’Agriculture lors du Salon de l’agriculture 2026 :
« J’assume de dire que les fermes françaises, globalement de taille intermédiaire, fondées sur un modèle familial, ne peuvent pas toujours tenir la cadence face à des exploitations roumaines, polonaises ou même allemandes, bien plus vastes… » (source) Comprenne qui pourra. Qui voudra !
Quant aux vers de terre,
à l’agroécologie, à la vie des sols :
une clownerie pour ces gens-là.
Ils ne défendent pas l’agriculture ;
ils organisent son remplacement.
À la semaine prochaine.
Christophe Gatineau

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Président fondateur de La Ligue de protection des vers de terre, je les étudie dans leur rapport à l’agriculture. Auteur d’une douzaine d’ouvrages — dont Éloge du ver de terre et Éloge de l’abeille (Flammarion), je milite pour leur reconnaissance juridique.


