Les vers de terre créent de la richesse nationale. C’est la première fois qu’un tel calcul est fait, et si le climat politique nous oblige aujourd’hui à chiffrer leur travail, c’est que l’enjeu dépasse leur simple « utilité » ; et que l’argent est le seul langage que nos élites semblent entendre.

L’État refuse de préserver les vers de terre pour ne pas compromettre l’agriculture intensive. Pourtant, cette première approche chiffrée montre qu’ils ne creusent pas les déficits, mais créent bel et bien de la richesse.

Trois lois agricoles adoptées en 2025 et 2026 ont fait l’impasse sur les vers de terre. Comme s’ils n’existaient pas. Or, nier leur existence n’est pas seulement faire une croix sur un composant essentiel de la biodiversité, c’est avant tout autoriser la dégradation de processus naturels dont notre alimentation dépend. Il s’agit des lois du 24/03/2025, du 11/08/2025 et du 18/08/2026.

En plus, en 2025, le ministère de l’Agriculture a réautorisé un fongicide qui tue les vers de terre et les bourdons (sources : 1, 2, 3) ; malgré le refus de l’ANSES de l’homologuer en raison d’un risque inacceptable pour ces animaux et les autres organismes du sol (source).

Dans le jargon châtié de l’administration, on ne dit pas « tuer ». Le mot est trop cru, trop violent, on parle de « risque inacceptable ». On parle aussi d’une réautorisation limitée à 120 jours par an ! Soit, en pratique, pendant toute la durée de la culture… Finalement, une réautorisation annuelle accordée sous couvert d’urgence phytosanitaire. C’est beau : la loi édicte des règles, puis une autre règle pour revenir à la case départ.

Le climat politique nous oblige donc à chiffrer le travail des vers de terre

Car l’enjeu dépasse leur seule « utilité ». En effet, les vers de terre sont l’une des pièces maîtresses d’un système biologique complexe apparu il y a plusieurs centaines de millions d’années ; un système qui a lentement changé la roche en terre nourricière, donnant ainsi naissance à l’humus et à notre propre existence.

Les vers de terre, ingénieurs des sols,
l’État semble l’avoir oublié.

Pour rafraîchir la mémoire de nos décideurs, il faut alors chiffrer, puisque c’est le seul langage qu’ils semblent entendre. Mais chiffrer est aussi un exercice d’autant plus délicat qu’il s’agit d’évaluer des processus qui se déroule sous nos pieds, dans le noir… à partir d’observations et de mesures faites à la lumière du jour ! Et plus délicat encore est d’isoler leur travail de ceux des réseaux mycorhiziens, bactériens et racinaires. Car sous nos pieds, rien ne travaille seul, c’est un écosystème.

Certes, des chiffres existent déjà à l’échelle mondiale, européenne ou nationale, mais ils sont aussi soumis à la méthodologie et aux hypothèses de leurs auteurs. Certains ont mesuré le gain de productivité des pâturages, d’autres celui des systèmes de culture, etc. Toutefois, les chiffres ont le mérite de nous sortir des sempiternels discours angéliques sur ces animaux. Mais, attention, ils peuvent être aussi trompeurs.

A l’instar de ceux qui concernent le renard roux, lui-même un prédateur de vers de terre, accusé de causer 14 millions d’euros de dégâts en France (source) ! Un chiffre avancé pour justifier son élimination, mais dont la méthode de calcul laisse à désirer. Car elle ne prend pas en compte la valeur économique de son travail pour l’agriculture. Bref, la méthode est déterminante.

Ce qu’ils apportent aux prairies

Dès les années 1950, la Nouvelle-Zélande cherchait à augmenter le rendement de ses prairies en introduisant des vers de terre. L’idée était de produire plus d’herbe pour augmenter le nombre d’animaux à l’hectare, et par conséquent les revenus de l’éleveur.

En 1982, le chercheur néo-zélandais Stockdill a publié la synthèse de ses travaux ; des travaux toujours cités en référence et qui montrent une hausse de la production d’herbe en réponse à l’activité des vers de terre. Si des hausses de pousse d’herbes de 30 à 110 % ont été observées (source), le chiffre le plus solide sur le long terme (à mon avis) est une augmentation de 29 % seize ans après leur introduction. En 2020, une étude néo-zélandaise a estimé que leur contribution annuelle à la production de fourrage était comprise entre 356 et 1 001 dollars néo-zélandais par ha.

NB. Les travaux néo-zélandais et ceux menés sur les polders néerlandais sont solides, car ils ont été conduits sur le terrain et non hors sol : en laboratoire. Les chercheurs ont ainsi pu réellement comparer des sols naturellement dépourvus de vers de terre avec des sols dans lesquels ils avaient été introduits.

Sur cette base, un rapport commandé par le gouvernement irlandais a estimé en 2008 leur contribution annuelle à la production animale à environ 723 millions d’euros (source). Les auteurs ajoutent, au conditionnel, que ce montant pourrait dépasser le milliard en ajoutant les grandes cultures et l’horticulture.

Selon l’Insee (Institut national de la statistique et des études économiques), la production de fourrages en France se chiffre, hors maïs ensilage, à 4,8 milliards d’euros en 2025 (source). En transposant à nos prairies le gain mesuré en Nouvelle-Zélande, la contribution des vers de terre à cette production serait de l’ordre de 1,1 milliard d’euros par an.

Céréales et légumineuses

Une étude publiée en 2023, dans Nature Communications, estime que les vers de terre contribuent à 6,5 % de la production mondiale de céréales (maïs, riz, blé, orge) et à 2,3 % de celle des légumineuses (soja, haricots, pois, pois chiches, lentilles…). Soit plus de 140 millions de tonnes de nourriture par an : plus de deux fois la production céréalière française ; 63 millions de tonnes en 2025.

En Europe, leur contribution à la production de céréales serait de 7,4 %. Appliquée à la valeur de la production céréalière française en 2025, soit 10,7 milliards d’euros, en référence aux données de l’Insee, cela correspond à environ 0,8 milliard d’euros.

Pour les légumineuses, le calcul est plus délicat, car elles sont ventilées sur plusieurs postes dans le document de l’Insee. La production de protéagineux (pois, féveroles… hors soja) a été estimée à 328 millions d’euros en 2025, soit une contribution lombricienne estimée à 7 millions d’euros par an. Pour les autres cultures, nous n’avons pas de données, même si les sols sont parfois similaires. À noter que les sols viticoles sont généralement pauvres en lombrics, comme les cultures intensives de légumes et de pommes de terre. Leur influence y est donc faible, voire nulle.

Comment les vers de terre influencent les rendements des cultures

Principalement par leurs urines et leurs matières fécales qui nourrissent la fertilité, leurs galeries qui facilitent l’infiltration de l’eau et de l’air, et leur rôle dans l’amélioration de la structure du sol et la minéralisation de l’azote.

En conclusion

Le 12 août 2019, le ministère de l’Agriculture m’a écrit refuser de préserver les vers de terre pour ne pas compromettre l’agriculture intensive. Comme s’ils étaient une charge, une contrainte de plus, un frein aux rendements, sauf que les chiffres racontent une tout autre histoire.

J’ai proposé cet article à plusieurs journaux sous la forme d’une tribune, pour ouvrir le débat publique, mais aucun n’a donné suite.

Prochaine publication le 15 novembre.
Ce jour-là, je serai au Salon du livre de Compreignac (87), où je donnerai une conférence gratuite sur les superpouvoirs des vers de terre. Voir l’affiche !

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