Pourquoi inciter les enfants à mutiler les vers de terre

« Mais à quoi sert la queue du ver de terre, personne ne le sait. » Hallucinant de lire ça dans un livre éducatif en 2022. Quelques pages après : « Le ver de terre est formé de deux parties, également appelées la tête et la queue » Arf, plus simpliste, tu meurs. Page suivante, le clou du spectacle : « Étant donné que la science n’est pas très sûre du rôle de la queue… » Eh si, la science en est sûre depuis le 19e siècle ! Au bout de sa queue, qui n’est pas une queue mais son intestin, son anus.

Choqué, j’ai écrit cet article sur le coin de la table suite à la lecture des EXTRAORDINAIRES AVENTURES DU VER DE TERRE, sorti le 20 octobre chez Nathan. Le comble, c’est d’être sous-titré Petit traité d’histoire naturelle, alors que c’est un condensé de contre-vérités scientifiques. Ou d’erreurs de traduction ?

🌻 Publié le 6 novembre 22 à 10:00
Saison 8 épisode 7 ⏰ Lecture 6 min.

  • L’auteure casse dans la préface
  • Un livre à retirer du marché
  • Dans la même veine
  • Poussons le bouchon plus loin
  • Et côté sol
  • Conclusion

Dans un livre pour enfants, accepterions-nous de voir un chat ou un chien coupé en 2 ? Au seul prétexte de se demander si la tête va retrouver la queue… 😒 Ou de couper les ailes d’une abeille pour savoir si elles repousseront. Non, et fort heureusement. Sauf pour le ver de terre où systématiquement ça revient sur le tapis.

RTL en avait même fait la promotion dans une émission spéciale en 2015 (Cf.). Et Nathan vient de nouveau alimenter le sujet : si on coupe un ver de terre en 2, les 2 parties vont continuer à faire leur vie chacune de leur côté… Pas moins de 10 pages y sont consacrées !!! Pour rappel, le cœur de métier de cet éditeur, c’est l’éducation et la transmission des savoirs !

L’auteure casse dans la préface

Elle commence par casser ses collègues : « Vous ne serez pas surpris de savoir que les livres sur les vers de terre sont ennuyeux pour la plupart des lecteurs… » Merci madame, j’apprécie, étant l’auteur de 2 ouvrages sur le sujet. Puis elle explique avoir été obligée de l’écrire, suite à sa rencontre avec un ver de terre coupé en 2 ! « Soudain il se rendait compte qu’il n’était plus que la moitié de lui-même, et ne savait plus du tout où il en était. » Le reste de la préface est tout aussi affligeant.

En effet, elle part du principe que la science fait preuve de beaucoup d’ignorances sur les vers de terre ! Et que les gens confondent les vers de terre avec les chenilles !!! Nom d’une pipe, personne n’a décidément relu le manuscrit avant de l’envoyer sous presse.

UN livre à retirer du marché

Histoire de bien embrouiller l’enfant, le ver de terre est représenté avec une seconde tête à la place de l’anus… Ce qui l’encourage vivement à en expérimenter la découpe !!! Mais à aucun moment, l’auteure explique qu’en le coupant en deux, l’enfant va le tuer. Mieux, on le rassure vers la fin du livre, les 2 parties vont très bien… « Si les deux parties du ver de terre se rencontraient par hasard, elles ne se reconnaîtraient probablement pas du tout. » Ce livre est une offense à la Connaissance, il devrait être retiré de toute urgence du marché.


Dans la même veine

Je change de sujet pour revenir à mon article précédent à propos de cette surenchère où les vers de terre seraient la première masse animale terrestre. La première à cohabiter avec les humains selon le titre d’un article de Libé ! En m’appuyant sur une méta-analyse de plusieurs centaines de publications, j’ai démontré que cette idée ne valait rien en dehors de tromper délibérément l’opinion publique. (Lire l’article)

POUSSONS LE BOUCHON PLUS LOIN

Cette étude, sur la répartition des masses des êtres vivants sur notre planète, est la seule que nous avons à disposition. Elle vaut ce qu’elle vaut, mais elle repose au moins sur les travaux de milliers de chercheurs. Et que dit-elle ? Que les animaux ne représentent que 0,5 % des êtres vivants sur la planète ! Pas plus qu’une virgule dans une phrase, la Terre pourrait vivre sans eux, sans nous, contrairement aux herbes et aux arbres qui constituent 82 % de la matière vivante, les bactéries 13%, les champignons 2%, les Archées 1 % et les protistes 1%.

Et parmi les animaux, les arthropodes (insectes, crustacés, myriapodes et arachnides – araignées-) se taillent la part du lion, les autres se partageant l’autre moitié du gâteau.

ET CÔTÉ SOL

Seulement 29 % sont émergés sur notre planète, les autres sols étant sous l’eau ! Et sur ces 29%, un cinquième sont des déserts glacés ou minéraux où les vers de terre sont rares, voire totalement absents. Ce qui ramène la terre ferme à 23,2 % de la surface du globe. En parallèle, la science nous apprend que seulement 6,5 % des sols sont réellement cultivables, les autres étant trop pentus, pauvres, trop peu épais ou humides pour être cultivés (source). Des pairies naturelles où les vers de terre sont présents, mais dans des quantités variables et parfois très faibles. Finalement, leur habitat est relativement restreint sur la Terre.

En revanche, les vers aquatiques, marins et d’eaux douces, bénéficient d’un bel espace. Et ça se ressent sur leur biodiversité, puisque 13710 espèces sont répertoriées contre 6 000 à 8 000 espèces de vers de terre estimées ! Estimées ne veut pas dire qu’elles existent. On estime qu’elles sont autant, comme on peut estimer que les lombrics aquatiques sont le double.

En conclusion

Vu le nombre d’espèces et leurs aires de vie, on peut raisonnablement soutenir que les vers de terre ne peuvent pas peser plus d’un quart à un tiers de la masse des annélides, soit 0,50 à 0,75 gigatonne de carbone. L’étude nous apprend que le poids des arthropodes non aquatiques est estimé à 2 gigatonnes. En intégrant toutes les précautions d’usage, les vers de terre ne sont jamais la première masse animale terrestre, seulement celle qui domine dans les sols, sans jamais dominer les microbes.

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1 réflexion sur “Pourquoi inciter les enfants à mutiler les vers de terre”

  1. C’est rare que j’attaque frontalement un livre, c’est même la première fois.

    Je vais demander à l’éditeur de retirer le livre du marché, car il n’a certainement pas été relu avant sa mise sous presse. Le problème, c’est qu’il s’adresse aux enfants dès 7 ans, et vu l’état de notre planète, autant leur donner les bonnes clefs plutôt que la mauvaise

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