Le ver de terre, une mine d’azote

Dans les milieux de l’agroécologie ou de la permaculture, il est courant d’entendre que les vers de terre auraient de l’azote à revendre ! Qu’ils en produiraient 3 à 4 fois plus que les besoins des cultures, jusqu’à 800 kg par ha, parfois plus !

Sachant que le protoxyde d’azote est un puissant gaz à effet de serre, l’information mérite qu’on s’y attarde. Avec un pouvoir réchauffant 300 fois supérieur au CO2, il vient en grande partie des engrais azotés et des élevages industriels. Principale cause du dérèglement climatique dans des pays comme la France, les nitrates (azote agricole) sont également responsables de la pollution des eaux potables, souterraines ou de surface à l’exemple des rivières.

La question est alors : les vers de terre sont-ils le remède, la solution ?

Texte extrait de l’Éloge du ver de terre – N°2 un livre à paraître
au printemps 2023 et qui a besoin de votre soutien pour sortir : Clic

Le contexte

130 millions de tonnes d’azote chimique sont produites tous les ans dans le monde ! Et pour en produire un seul petit kg, il faut dégazer environ 5 kg de carbone fossile dans l’atmosphère… Bilan, l’impact climatique de cet engrais est considérable. Et comme un problème en appelle d’autres, il est produit avec du gaz que la France n’a pas. Et que les Russes et ses alliés ont beaucoup. C’est ce qu’on appelle une dépendance stratégique. Bref, la puissance agricole française repose actuellement sur cet engrais qui pollue l’air et les eaux. Une situation supposée être propice à la réintégration des vers de terre dans le modèle agricole, pour lutter contre le réchauffement climatique.

Maj le 15/01. Ce texte est extrait de l’Éloge du ver de terre – N°2 – un livre à paraître au printemps 2023 et dont un financement participatif est en cours. Les éditeurs m’avaient prévenu : « Le ver de terre amuse, mais c’est tout… Le 1er Éloge a amusé, c’est ce qui en a fait le succès, le second sera un bide, car il n’y a pas le marché ! Vous êtes le seul à penser que le ver de terre intéresse et peut sauver le monde… » Plus de 300 livres préachetés OUAH ❗Il reste quelques jours, faisons les mentir, le ver de terre le vaut bien, visons 500, la version numérique est à 14 €… Et pour la version papier, l’association du Jardin vous offre pour chaque livre préacheté : 2 sachets de semence, une dédicace personnalisée et une inscription au titre des contributeurs. Et pour moi, c’est stimulant, car sur un tel projet, je ne gagne pas un seul centime. C’est de la philanthropie pure et dure.

600 kg, 800 kg, qui dit mieux ?

Marcel B Bouché est le scientifique qui s’est rendu célèbre pour ses travaux sur les vers de terre. Il affirmait en 2020 : « Les vers de terre apportent aux plantes 800 kg d’azote par hectare et par an. C’est une contribution à la fertilité considérable. » (Source : Graines de mane). En 2018, il soutenait le chiffre de 600 kg dans une vidéo vue des dizaines de milliers de fois. Mais en 2014, il avait littéralement cassé la baraque avec 2,3 tonnes ! Extrait de son livre, Des vers de terre et des hommes, publié chez Actes Sud : « L’ensemble de l’azote ingéré, toutes formes non gazeuses confondues, représente 230 gr par M2 et par an, ou 2 300 kilos d’azote par hectare, soit près de 10 fois la valeur des apports que font les agriculteurs aux champs. »

Beaucoup moins célèbre sur les réseaux sociaux, mais les pieds sur terre, le professeur Patrick Lavelle, pointure mondiale, dit en 2020 dans Sauver le ver de terre : « Dans la savane de Côte d’Ivoire, où j’ai fait ma thèse, les vers relâchaient chaque année de 21,2 à 38,6 kg d´azote… » De 40 kg bien pesés à 2,3 tonnes, il y a comme un… Bref.

C’est dans son livre sorti en 2014, que M. B. Bouché détaille l’expérience qui l’a conduit à soutenir ces chiffres dithyrambiques. Du grand public, le scientifique est plus connu pour avoir affirmé que les vers de terre sont la : « première masse animale des terres émergées… première masse animale cohabitant avec l’homme… première masse animale sur Terre… première masse animale de nos écosystèmes… première masse animale de nos milieux… 60 à 80 % de la masse animale totale… Etc. » Très insistant sur le sujet, nous savons depuis 2018 qu’il s’est lourdement trompé dans les calculs. La première masse animale des terres émergées, ce sont les arthropodes suivis des animaux d’élevages. Quant à la première masse animale des terres immergées, ce sont les arthropodes suivis des poissons.

Un transfert sans fuite

Fin 2019, je me suis longuement entretenu avec lui sur cette expérience qu’il a réalisée 40 ans auparavant sur quelques vers de terre ! Et dont les résultats ont été extrapolés suivant le principe de la corrélation. J’ai particulièrement insisté pour comprendre pourquoi la quasi-totalité de l’azote ingérée par les vers de terre s’était retrouvée en quelques semaines dans les plantes et sans passer par le sol... Comme s’il y avait eu un transfert direct des vers de terre aux plantes. Comme à une pompe à essence où le carburant est transféré directement de la cuve au réservoir du véhicule. Comme seule réponse, M. B. Bouché s’est borné à me confirmer ce transfert sans plus d’explications et faute de souvenirs. L’ennui, c’est qu’il est le seul à l’avoir l’observé !

Et son observation contredit tous les travaux scientifiques sur le sujet, car les vers de terre ne digèrent pas tout ce qu’ils avalent ! Pour transférer aux plantes 100% de l’azote avalé, ils devraient digérer (métaboliser) 100% de la nourriture ingérée pour en « libérer » l’azote. Or, ils en digèrent moins de 20 %, parfois beaucoup moins… Par ailleurs, M. B. Bouché soutient que cet azote aurait été transféré aux plantes via ses urines (mucus), puisque selon la légende, ses cacas (turricules) en seraient pauvres !

Le 3 novembre 2019, le professeur Lavelle m’écrit : « On mesure dans les turricules (cacas) frais des teneurs élevées en ammoniaque (azote utilisable par les plantes) et en phosphore assimilable. Ça correspond à la digestion de 9% de la matière organique ingérée par le ver géophage que j’ai étudié en milieu tropical. Et cet ammoniac est disponible pendant 24h avant de disparaître du turricule. En partie récupéré par l’augmentation des bactéries du turricule, mais aussi expulsé avec l’eau qui en sort… »

Prendre des vessies pour des lanternes

Si le ver de terre possède bien une vessie, comme vous et moi, je n’ai rien trouvé de bien convaincant sur les organes qui filtrent en amont son sang. Pour en extraire en particulier l’urée (l’azote), raison pour laquelle, nos urines ou ses urines en sont riches. Manifestement, ses matières fécales en sont également riches, ce qui annule l’idée d’un transfert direct de l’azote des vers aux plantes sans passer par le sol ! Par ailleurs, les chiffres gargantuesques de M. B. Bouché sont partis d’une seule et unique expérience faite sur quelques vers de terre, et dont l’interprétation des résultats varie dans des proportions inquiétantes : de 600 kg à 2 300 kg ! Il va s’en dire qu’ils n’ont jamais été validés par les pairs, et encore moins soumis à la controverse. La suite à lire dans l’Éloge du ver de terre – N°2 – Merci de le préacheter pour soutenir le financement. Pour lire un autre extrait : Clic.

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