VER DE TERRE : notre avenir dépend-il (vraiment) de son futur ? Difficile à croire, et pourtant

Marianne m’avait proposé d’écrire un article sur les vers de terre. Mais lors de sa publication, il a été coupé, le sens changé, le titre aussi : Candidats, quelles sont vos mesures pour le ver de terre, garant de notre alimentation de demain ? Voici la version originale.


Les océans et les sols sont les 2 faces d’une même pièce.

Et de la même manière qu’on ne préservera pas les écosystèmes marins
sans commencer par protéger les océans, on ne peut préserver
l’écosystème qui nous nourrit, dont les vers de terre,
sans commencer par protéger les sols.

Notre avenir dépend-il de son futur ?

Quand l’Éloge du ver de terre paraît en 2018 chez Flammarion, soyons honnêtes, pas grand monde n’y croit. Moi le premier, tant j’ai laissé de plumes à imposer cette conversation entre un ver de terre et son auteur comme trame narrative. J’avais pourtant pris soin d’en prendre un dans le haut du panier, pas l’un de ces écervelés qui vivent dans les composts, un qui vit dans un terrier comme un renard !!!

Oui, ça peut surprendre, mais ils, le lombric terrestre et le renard, atteignent bien leur maturité sexuelle au même âge ! Et ils vivent à peu près aussi longtemps à l’état naturel. La comparaison s’arrête là, le renard étant un redoutable prédateur de vers de terre pouvant en avaler quatre à la minute ! Bien loin derrière le champion du monde, notre petit ours des campagnes, le blaireau, qui peut en consommer jusqu’à 100 kg par an. Grrr ! D’ailleurs, sa chair est si recherchée, que je ne lui connais que des ennemis !

J’avais donc choisi de dialoguer avec un lombric terrestre, l’élite intellectuelle des vers, l’une des très rares espèces à cultiver sa nourriture. Erreur de casting, peut-être propulsé trop brutalement sur le devant de la scène, au fil des pages, notre lombric a pris la grosse tête. Lisez avec quelle arrogance il parle des Eisenia fetida :

— « Nous n’avons rien à voir avec ces élevages intensifs de vers de fumier pour produire du compost. Beurk, des petits fumiers qui vivent les uns sur les autres comme vous. Non, nous ne partageons rien de rien avec ces vers qui ont une vie courte et un taux de reproduction élevé contrairement à nous. Quel plaisir mesquin prenez-vous à nous rabaisser sans cesse à leur condition, en les appelant aussi des vers de terre, alors qu’ils sont incapables de vivre dans la terre ? Est-ce un complot pour dissimuler notre génocide ? »

ARROGANT, MAIS CULTIVÉ POUR UN CUL-TERREUX !

Ce n’est pas lui faire offense de le qualifier ainsi, puisqu’il l’est au sens strict, même s’il ne mange pas de terre ! Enfin, les gens de son espèce en mangent peu comparé aux endogés qui passent leur vie à en avaler leur poids tous les jours. Raison pour laquelle l’intelligence ne les étouffe pas. N’empêche qu’ils restent les plus gros producteurs de fertilité, des besogneux vivant dans l’ombre des stars du sol comme notre lombric terrestre. Une star que j’ai été obligé de recadrer plusieurs fois.

Certes, les espèces qui cultivent ne sont pas légion.

À ma connaissance, une seule parmi les mammifères, quelques-unes parmi les insectes sociaux comme les fourmis et les termites, et une peut-être deux sur les 7000 espèces de lombrics (ou plus) qui peuplent notre planète. Dire que des animaux très supérieurs, et réputés pour leur intelligence, comme le loup, l’ours ou le gorille, sont incapables de faire ce que fait un lombric terrestre : mettre à composter les aliments qu’il ne peut pas digérer ! Ou stocker sa nourriture pour l’affiner tels de petits fromages afin de la rendre plus digeste !

Bref, j’assume mon erreur de casting, même quand il se fait historien :

— « Tu m’apprends que l’auteur de la théorie de l’évolution des espèces a été émoustillé par notre intelligence. Mesurez-vous réellement l’idée novatrice et révolutionnaire qu’il a posée sur le monde du vivant il y a 150 ans ? Une idée qui remettait en question la parole biblique, et dont l’épouse de l’évêque de Manchester aurait dit à la sortie du livre sur L’Origine des espèces : Descendre du singe ? Espérons que ce n’est pas vrai… Mais si ça l’est, prions pour que la chose ne s’ébruite pas ! »

À L’ORIGINE D’UN DES PREMIERS PESTICIDES

Jusqu’à Darwin, on croyait bêtement que les vers de terre étaient de redoutables parasites qui mangeaient les racines des plantes ! Une croyance à l’origine de l’un des premiers pesticides créé pour détruire la biodiversité, sinon le premier, un lombricide à base de vert-de-gris et dont l’usage est attesté au 18e siècle par l’abbé François Rozier, botaniste et agronome. Un usage qui pourrait remonter au Moyen Âge !

Charles Darwin les a étudiés sous toutes les coutures pendant 45 ans, étudiant en particulier les espèces qui déposent à la surface du sol leurs cacas. Appelés turricules ou tortillons en raison de leur forme, les vers s’en servent comme une bouse pour refermer l’entrée de leur terrier. Le scientifique leur a d’ailleurs consacré un livre, son dernier et le premier sur la science des sols, la pédologie : The formation of vegetable mould, through the action of worms, with observations on their habits (1881). Et dans cet ouvrage, que nous avons republié en 2020, il développe une autre théorie, moins connue et pourtant tout aussi juste, éclairée et majeure que celle sur l’évolution des espèces, la terre animale :

« Je fus amené à conclure que la terre végétale sur toute l’étendue d’un pays a passé bien des fois par le canal intestinal des vers et y passera bien des fois encore. Par suite, le terme de terre animale serait à certains égards plus juste que celui communément usité de terre végétale. »

DEPUIS DARWIN, RIEN N’A CHANGÉ !  

En 2022, la toxicité des pesticides n’est toujours pas évaluée sur les vers de terre ! Seulement sur une seule espèce qui n’y vit pas, Eisenia fetida, estimée pour être quatre fois moins sensible aux toxiques. Et certains pesticides, comme les néonicotinoïdes, sont réputés pour être aussi dangereux pour les abeilles que pour les vers de terre. En 2018, c’est un fongicide qui a été interdit après avoir décimé pendant 20 ans les communautés lombriciennes…

Mais ne nous trompons pas, même si certains leur font très mal, la première cause de mortalité des vers de terre, comme de la vie dans les sols, c’est le manque de nourriture carbonée. De ce même carbone dont on fait aujourd’hui du gaz, de l’électricité et de l’essence pour les voitures.

Voilà la situation, 14I ans après la disparition de Darwin !

Et les nombreux travaux scientifiques de par le monde ne changent rien, même si aujourd’hui le ver de terre est universellement reconnu comme l’un des premiers marqueurs de la biodiversité terrestre. Et, contre toute attente, l’Éloge du ver de terre a connu un véritable succès, un succès également médiatique. Même certains professeurs d’agronomie l’ont offert à leurs élèves ! L’arrogance du lombric a amusé, un animal que Noé avait oublié d’embarquer sur son Arche… L’étourdi !

— « Pourquoi nous ne parlons pas ? Parce que nous ne respirons pas par la bouche, c’est une bonne raison, me semble-t-il. Raison pour laquelle on peut se noyer dans une simple flaque d’eau. Pas en buvant la tasse, nous n’avons pas de poumons, mais parce que l’eau empêche notre peau de respirer et d’alimenter notre sang en oxygène. Eh oui, du sang coule dans nos veines, pas de la sève ! »

SAUVONS LE VER DE TERRE ET SON HABITAT

Le 27 février 2022, Le Monde publiait mon appel à protéger le ver de terre et son habitat ! Un appel sous la forme d’une pierre deux coups, puisqu’en protégeant l’icône des sols, on protégerait également les sols vivants et l’alimentation de demain. Raison pour laquelle notre avenir dépend de son futur. Mais comme tous les autres, cet appel a fait flop. Les océans et les sols sont les 2 faces d’une même pièce…

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