Sur la piste de la beauté

Dans la beauté, je marche
Avec la beauté devant moi, je marche
Avec la beauté derrière moi, je marche
Avec la beauté au-dessus de moi, je marche
Avec la beauté au-dessous de moi, je marche
Avec la beauté tout autour de moi, je marche

Extrait d’un chant navajo.

Pour nous, la beauté, c’est le charme, la splendeur, la grâce, l’éclat : la beauté est physique. Qui est en beauté, respire la santé. Et la beauté d’un coucher de soleil : pourquoi le percevons-nous comme beau ? Mais dans la conception ancestrale des Navajos, la beauté n’est pas physique, les mots santé et beauté n’existent pas, un coucher de soleil n’est pas beau, il est.

La beauté est culturelle

Et le Larousse la définit comme : « Qualité de quelqu’un, de quelque chose qui est beau, conforme à un idéal esthétique : La beauté d’une femme, d’une œuvre musicale. » Des canons esthétiques qui varient selon les idéologies en vigueur. À l’exemple du bleu associé au Moyen-Âge à la Vierge Marie et à sa virginité supposée, du bleu réservé aux nourrissons de sexe féminin, tandis que le rose l’était au sexe masculin ! Le rose de couleur rougeâtre, le rouge la couleur de la virilité… Des interprétations qui reflètent notre manière de percevoir le monde, confirmant qu’une couleur, à l’image du beau, n’existe qu’à travers le prisme culturel.

— « Toutes les sociétés utilisent les couleurs pour véhiculer leurs codes et leurs valeurs. Des couleurs qui ne produisent que des impressions, des sensations et des sentiments, mais qui influencent en continu tous nos faits et gestes ainsi que nos décisions. Les couleurs se mêlent insidieusement à notre quotidien, au point que nous les classons comme chaudes ou froides. Les chaudes dont les fréquences électromagnétiques tendent vers les infrarouges, et les froides, aux fréquences courtes, tendent vers le bleu et les ultraviolets. Cependant, la couleur bleue considérée aujourd’hui comme froide était perçue comme une couleur chaude jusqu’au XVIIe siècle… » écrit ma “collègue” Sylvie Corré dans son Bleuet, une histoire de bleu.

La couleur, la santé et la beauté sont donc intimement liées.

La couleur trahit notre état de santé ou nos émotions : être rouge comme un coq ou blanc comme un linge. La santé nous rend beaux, le beau nous donne la santé, mais dans la cosmologie Navajo, un seul mot les définit, définit l’harmonie vers laquelle nous devons tendre. Un mot qui englobe en même temps le grain de sable et la dune, le macrocosme et le microcosme, l’infini grand et petit, englobant le Tout, l’Un, le Tao !

De sa rencontre avec des Indiens vivant dans le Colorado, le romancier Henri Valentine Miller écrira : « Nous sommes au niveau mental des dinosaures. Nous nous traînons d’un pas lourd, le cerveau obtus et l’imagination encapuchonnée, parmi des miracles que nous ne discernons même pas… Il nous faudra périr, nous laisser dominer par des êtres d’une race « inférieure » que nous avons traités en parias. »

Parce que leur conception du monde est beaucoup plus vaste et diversifiée que la nôtre. Nous, conditionnés à ne voir que le blanc et le noir, le bien et le mal, le oui et le non. À ne voir dans la gémellité du monde qu’une opposition entre le yin et le yang, entre le monde civilisé et le non civilisé, le monde sauvage, des Sauvages.

Combien de fois ai-je été choqué par ceux qui s’émerveillent de la beauté de la Nature, voyant comme un acte beau un félin dévorant un petit herbivore encore bien vivant sous les yeux épouvantés de sa maman ? Effectivement, c’est la Nature. Quid si ce même félin venait prélever un enfant humain. Quelle différence pour le félin ?

Des vêtements et des fusils.

Il y a quelques années, je me souviens avoir vu des images d’Indiens sortant pour la première fois de la forêt amazonienne, sortis pour demander des vêtements et des fusils. Des fusils probablement pour se protéger des bûcherons et des orpailleurs, mais aussi des animaux sauvages. L’un d’eux dira avoir vu sa grand-mère se faire manger sous ses yeux par un jaguar quelques mois auparavant. Ah que la Nature n’est pas belle, dit la proie. C’est si injuste de se faire dévorer tout cru.

La mort qui engendre la vie, et pas le contraire

Le vivant qui se dévore pour rester en vie, la mort nourriture des écosystèmes, une idée si loin de la promesse religieuse et de la mort qui n’existe pas, la vie étant éternelle.

La Nature est belle tant qu’elle reste à distance.

La nature sauvage bien entendu. Mais qui est la Nature ? Si elle existe, où est-elle, où est son corps ? Puis-je la toucher, la palper, la sentir ? A-t-elle une conscience ? Et si elle en avait une, cela voudrait dire que ceux qui la composent font conscience commune !!! Tous les animaux et les plantes auraient donc la même conscience, sauf l’humain qui ferait conscience à part. Une sorte d’espèce élue 🙂 À moins que le concept de Nature ne soit qu’un dispositif politique pour mettre de la distance entre les humains et le reste du monde. Une idée née au fur et à mesure que nous nous sommes éloignés des milieux sauvages, et où les humains ne régnaient pas en maître.

La lecture que nous avons du monde conditionne le sens des mots.

Ainsi, chez les Penans de Bornéo, le mot « temps » n’existe pas ! Comme chez beaucoup de Sauvages (ces humains non formatés aux idéologies dominantes, occidentales ou orientales), beaucoup de nos mots n’existent pas, car ils n’ont pas de sens dans leur monde. À l’inverse, beaucoup de leurs mots sont intraduisibles, car ils n’ont pas de sens dans le nôtre. À l’exemple du temps si cher à notre civilisation. Ce temps, existe-t-il réellement en qualité d’atome, d’entité ou de particule de l’Univers ? Non. Et pourtant, du temps qui passe au temps qu’il fera demain, et sans oublier l’espace-temps où chaque « chose » a un temps de vie ou d’existence, le temps fonde notre existence sans être.

Il n’est pas, tout en étant celui qui fixe la durée de tous les mouvements qui animent l’univers. Bref, le temps qui n’existe pas se rappelle sans cesse à nous par l’alternance du jour et de la nuit, des saisons et des années. Le temps passe, mais passe-t-il ? Et dans quel sens ? Avance-t-il vers nous ou avançons-nous dans le temps ? Pour les Penans, nous marchons vers le passé, car il est visible… contrairement à l’avenir, invisible, dans notre dos, en arrière.

De notre point de vue, ils régresseraient quand nous, civilisés, progressons vers le futur. De leur point de vue, nous fuyons le passé. Un passé que nous voyons comme archaïque. Bref.

Autre point de vue sur les habitants de la planète :

« Nous n’avons jamais cherché à nous multiplier, car nous savons que La Terre ne peut porter qu’un certain nombre d’entre nous, de la même façon qu’elle abrite seulement un certain nombre d’ours, de loups, de wapitis et d’autres animaux. Car s’il existe trop de bêtes d’une espèce donnée, elles meurent de faim jusqu’à ce qu’il s’en trouve à nouveau la bonne quantité. Nous préférons rester peu, mais avoir chacun suffisamment plutôt que de mourir de faim. » Extrait de la conversation imaginée par Jim Fergus dans Mille femmes blanches, entre le 18e Président des États-Unis d’Amérique et le Chef cheyenne Little Wolf, lors de leur rencontre à Washington en 1874.

Little Wolf, Sitting Bull, Crazy Horse, Cochise ou Geronimo, des Sauvages qui nommaient la Terre, la mère, en référence au même lien qui lie le nouveau-né à la sienne.

Hózhó

Le bon sens veut qu’une rivière coule toujours de sa source vers la mer, la mère, la source de la vie. «… s’il existe trop de bêtes d’une espèce donnée, elles meurent de faim jusqu’à ce qu’il s’en trouve à nouveau la bonne quantité. » C’est le fondement même d’un écosystème, naturel ou cultivé, la vie sur la terre ferme ne fonctionnant pas autrement, à l’opposé de : je fais du cochon, je fais du lait, je fais du vin, je fais du blé…

La beauté réclame du sens, et dans la langue Navajo, les mots santé et beauté n’existent pas, le mot hózhó les définit. Belle journée.

Projet en cours : L’écologie 3.0


D’agriculteur à énergiculteur, édition d’un livre pour comprendre réellement tous les tenants et les aboutissants de la méthanisation agricole, et ses implications sur les sols vivants et l’alimentation de demain.
Previous post Le plus gros méthaniseur à ciel ouvert se trouve en Russie
Next post Le jardin de mon père

One thought on “Sur la piste de la beauté

  1. Bonjour Christophe,
    Belle réflexion que celle-ci. J’ai eu l’occasion et surtout la chance de fréquenter des “sociétés premières” lors de mes voyages, notamment les Orangs de Malaisie. Ces imprégnations de notions “particulières” voire “inexistantes” car n’ayant aucun sens dans leur culture, leur perception et compréhension du monde vécu, sont pour des gens comme nous, dits “civilisés”, des références à un questionnement qui devrait être l’opportunité d’un “reset”, après remise en question, ceci est une affaire personnelle avant d’être sociale, quoique …
    Pour ma perception et compréhension de la notion de “beauté”, heureux de voir enfin un sujet si important abordé, et donc merci encore, j’en donnerai mon idée en toute humilité. Il semblerait que la perception “beau”, cet état d’âme, survient lorsque notre conscient se met en résonnance avec notre subconscient lui-même connecté à cette puissance harmonique du cosmos qui est par nature en constante recherche d’équilibre, d’harmonie selon ses lois immuables. Cette connexion est une pleine conscience chère aux taoïstes. La nature “est” elle ne s’explique pas, c’est un grand jeu d’énergies dont nous ne savons que très peu. En toute humilité, observons, imprégnons-nous de ces énergies créatrices, comprenons-les avant de les perturber en essayant de les maîtriser, accompagnons-les en apprenant à comprendre. Continuons à nous émerveiller devant ce “grand œuvre” permanent.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Social media & sharing icons powered by UltimatelySocial