« Tout bon cultivateur doit rendre à la terre ce que la terre lui a prêté pour ses récoltes. »

Rendre ce qui a été prêté !

Le bon sens paysan, puisque rendre ce qui a été prêté est à la base des sols vivants. « Or, cette restitution se fait sous forme d’engrais ou de jachère. Champ qui se repose ou champ que l’on fume reprend ses forces, et il faut qu’il les reprenne d’une façon ou de l’autre. » Dictionnaire d’agriculture pratique (1854) de Pierre Joigneaux, auteur de nombreux livres d’agronomie dont Chimie du cultivateur et Traité des engrais, et C. Moreau.

«Tout animal, homme ou bête, fume autant de terrain qui lui en faut pour produire les végétaux nécessaires à sa subsistance. La terre donne les végétaux, les végétaux nourrissent les animaux, et les animaux, après avoir rendu en fumier une portion de ce que leur a avancé par le sol, finissent par lui rendre le tout : chair, os, polis, plumes, cornes, sang et le reste. Il pousse là-dessus de nouvelles plantes qui donnent de nouvelles bêtes. Et quand le tour du cercle est parcouru, nous recommençons la même promenade, toujours et sans discontinuer. Toute la théorie des engrais est là-dedans, » un système sans fuite.

Un système sans fuite à l’image du cycle de l’eau

« Notre futur repose sur la bonne santé de la vie souterraine. Mieux, via les plantes ou les animaux qui les mangent, le ver de terre est à la source d’un cycle tout aussi essentiel que celui de l’eau : le cycle de la nutrition. Des nutriments communs, puisque nous, êtres humains, partageons avec les plantes, les vers de terre et l’ensemble du monde vivant, de ne pas nous remplir le ventre de cailloux et de sable ! Ça semble si évident de l’énoncer, aussi logique qu’une pierre jetée dans l’eau coule ! » Extrait de Sauver le ver de terre, le tome 2 de l’Éloge du ver de terre.

Le 19 janvier 2019, j’ai adressé dans ce sens une lettre au Président Macron : « Il y a urgence, le temps presse, les vers de terre disparaissent, et avec eux, les sols nourriciers. Pour résumer, les vers de terre nourrissent les sols qui nourrissent les plantes qui nous nourrissent ; ou nourrissent les animaux que nous mangeons. »

En réponse, ses services m’ont notifié le 12 août suivant : « Les vers de terre ayant pour habitat le volume du sol, en particulier les sols cultivés, leur protection en tant qu’espèce pourrait compromettre la pratique de multiples activités sur les sols. » Comprenez : leur protection pourrait compromettre les profits des firmes et de leurs actionnaires, les adorateurs du Tout-puissant Dieu Argent.

Un mouvement perpétuel

Alors, qui est Pierre Joigneaux, l’auteur du tour du cercle ? Un tour appelé aussi roue du temps ou cycle de la vie à l’image du cycle des saisons ou des années, un mouvement « perpétuel » où tout change d’état avant de revenir à son état initial ! Et comme pour l’eau et l’énergie, les nutriments n’y échappent pas, leurs atomes s’assemblant et se désassemblant sans cesse au fil des cycles.

L’abondance sur la sellette, puisque cette idée infuse justement que nous pourrions créer une abondance de nourriture avec le même nombre d’atomes ! L’idéologie permaculturelle surfe comme les religions sur cette idée, et la multiplication spontanée des pains par Jésus Christ en est l’exemple typique. Les multinationales de l’énergie y surfent également en faisant croire qu’à partir du même nombre d’atomes, la méthanisation agricole créerait de grandes quantités d’énergie et un engrais exceptionnel. Un cercle plus vertueux que vertueux, un mouvement perpétuel augmenté.

Homme politique et député, Joigneaux est un agronome français méconnu et prolifique dans la même veine agronomique que Darwin. Darwin né en 1809, Joigneaux 6 ans plus tard, mais qui écrira 17 ans avant le Rôle des vers de terre dans la formation de la terre végétale, Le Livre de la ferme rédigé par des scientifiques et des praticiens sous sa direction, offrant un point de vue débroussaillé sur la relation entre l’agriculteur et la nature. Pourquoi méconnu ? Parce que classé comme un militant d’extrême gauche pour son combat contre les grands propriétaires, nos firmes d’aujourd’hui… 🙂

Je suis classé militant d’extrême gauche ! Par exemple, pour avoir refusé de me ranger derrière Pierre Rabhi, la présidente de Flammarion m’a dit, en me claquant la porte sur le nez : Vous êtes un anarchiste. Super les clichés. Non madame, je ne suis qu’un doux rêveur, je ne fais que rêver d’un monde meilleur pour nos enfants. Et à 47°C le 20 juin 21 au delà du cercle polaire, en Yakoutie, nord-ouest de la Sibérie, mon rêve fond en larmes. Et mes larmes ne sèchent pas en apprenant que Madagascar est le premier pays à vivre une famine à cause du réchauffement climatique… No comment, le pire est à venir pour les pauvres. Bref.

La théorie des engrais.

Joigneaux distinguait 3 types d’engrais : les organiques, les inorganiques et les composts.

D’abord : « Qui dit compost, dit mélange de plusieurs substances propres à former un engrais. » Aujourd’hui, nous connaissons le compostage à chaud ou à froid, mais à l’époque, on compostait uniquement à l’eau ! Dans une grande fosse creusée à l’extérieur, tous les déchets végétaux, les boues les plus diverses, les jus des fumiers… y étaient jetés et régulièrement foulés, avant d’être égouttés au bout de 6 à 8 mois et répandus dans les champs. Dans les engrais inorganiques (non issus de la matière vivante), on retrouve la cendre, la chaux, la marne, les argiles… Aujourd’hui, nous serions obligés d’en distinguer 2 : les inorganiques d’origine naturelle, et les inorganiques de synthèse (chimique).

Quant aux engrais organiques, ils sont répartis en 3 catégories. Les engrais végétaux ou fumure verte, avec les engrais verts des intercultures, les tourteaux de colza, de chènevis… Les engrais animaux avec tous les restes des animaux mangés plus « les urines de l’homme et des animaux, les matières fécales, appelées aussi engrais flamand… » (une énième preuve du recyclage de nos pipis et cacas avant l’arrivée des engrais chimiques, des engrais aujourd’hui jetés, car considérés comme des déchets ultimes : 600 millions de tonnes de cacas et 700 millions de tonnes d’urine sont jetés tous les ans) et les engrais végéto-animaux : les fumiers ; des fumiers aujourd’hui transformés en biogaz au nom de l’écologie avec les engrais végétaux.

« C’est le fumier qui réjouit, réchauffe, engraisse, amollit, adoucit, dompte et rend aises les terres lasses par trop de travail, celles qui, de leur nature, sont froides, maigres, dures, amères, rebelles et difficiles à cultiver, tant il est vertueux. » Olivier de Serres, Théâtre d’agriculture et mesnage des champs, 1600.

« On peut, à la première vue, juger de l’industrie, du degré d’intelligence d’un cultivateur, par les soins qu’il donne à son tas de fumier. » Jean-Baptiste Boussingault, Économie rurale, 1843-1844. Et l’intelligence 2021 classe le fumier comme un déchet…

Pipis et cacas, les mamelles de la fertilité

Quant à l’engrais flamand, qui termine sa vie dans les stations d’épuration avant de rejoindre les océans via les cours d’eau, c’était un mélange d’urine et de matières fécales fraîche délayées dans l’eau. Suivant les régions, cet engrais était nommé gadoue ( gadoue = boue = sol détrempé en Limousin) ou courte-graisse, et il était répandu sur le sol juste avant l’ensemencement. Et les textes anciens mentionnent qu’il était si recherché, que les paysans allaient la nuit le récupérer dans les fosses d’aisances en ville.

En conclusion, tous ces savoirs, qui ont permis au monde agricole de maintenir la biodiversité et la fertilité des champs, sont actuellement classés comme archaïques par les promoteurs de l’industrialisation de l’agriculture et les multinationales de l‘énergie 🙁

Cet article fait suite à celui sur les intercultures pour nourrir les écosystèmes.

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7 thoughts on “Toute la théorie des engrais est là

  1. Je partage une fois de plus ou encore votre publication, toujours aussi précise, sur “Jardins Des Chêneries”, la page facebook de mon association AJV (Association Jardin et Vie). Merci beaucoup.

  2. Bonsoir.
    Avant l’arrivée du tout à l’égout parisien, les rues étaient tapissées de pailles. Ainsi, les habitants des logements pouvaient jeter par la fenêtre leurs seaux d’excrements. Les paysans, notamment les maraîchers, qui vivaient autour de Paris, recuperaient du fumier pour leurs terres et légumes. C’est ainsi que les parisiens consommaient LOCAL. Bien évidemment, tout cela cessa avec le tout à l’égout, et le fumier devint “impur”, pour le plus grand bonheur des fabricants d’engrais chimiques. Du coup, nous sommes passés d’un cycle vertueux à un cycle désastreux. En effet, il ne faut pas s’étonner de voir au fil du temps le taux de M. O. de nos sols s’effondrer.

  3. Christophe Gatineau est un ingénieur agronome dont l’érudition et la sincérité méritent l’attention et le respect de son engagement à défendre notre planète Terre et ses Humains.
    Texte de partage de la publication Facebook par les” jardins des Chêneries”, de l’Association Jardin et Vie à La Ferté Saint Aubin (Loiret)

    1. Merci AJV, seulement agronome, pas ingénieur, car je ne comprenais pas ce qu’ils voulaient m’apprendre en lycée agricole… 🙂

      Je ne comprenais rien, enfin presque, et c’est la raison pour laquelle je travaille beaucoup mes textes sur la plan pédagogique. Belle journée

  4. Monsieur Gatineau,

    je ne crois pas que selon l’opinion politique qui nous anime, l’on soit pour négliger nos sols et pour aimer notre belle nature. Vous parlez “fumier” composts, mais ne pensez vous pas que ,rendre au sol la biomasse produite par ce même potager, plus broyats de tailles, plus les déchets de cuisine, simplement posés au sol, et lorsqu’en plus un agriculteur nous fait don d’un peu de fumier, et tout ca sans travailler trop le sol. Je salue votre engagement pour une agriculture saine, ou nos agriculteurs redeviendraient fiers de l’être, redevenir des paysans, un bien noble métier qui agraderaient les sols au lieu de les dégrader. Merci a vous pour votre travail

    1. Bonjour Raymond,

      La technique que vous décrivez s’appelle : composter à froid. Elle est excellente, bien meilleure que le compostage à chaud, et d’autant plus si vous y rajoutez votre engrais flamand 🙂 Belle journée

  5. Agriculture gouvernementale : négation du vivant et apologie de la techno-finance… Une attitude et des choix qu’on nous impose à coup d’idées reçues : surpopulation, mode de vie “campagnard” archaïque et miséreux, mais qui ne résistent pas à une analyse rationnelle de la situation.

    Réunion des compétences et travail coordonné autour d’une augmentation du vivant du sol…. plutôt qu’autour de l’augmentation de son compte en banque…

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