Le bilan carbone du biogaz n’est pas bon pour les sols vivants

Gaz agricole (biogaz), gaz naturel, c’est le même gaz : du méthane. L’agricole est synthétisé à partir des plantes, donc des sols, le naturel est d’origine fossile.

Et pour le synthétiser, la méthanisation agricole soustrait aux plantes le carbone qui nourrit les sols vivants, dont les vers de terre. Sachant que 75 % des espèces de la planète vivent dans les sols, et que les vers de terre sont la première masse animale terrestre, les supprimer en supprimant leur nourriture pour en faire du gaz n’est pas un mince projet. D’autant que les supprimer, c’est également supprimer ceux qui s’en nourrissent.

Au final, nous parlons bien de la suppression d’une grande partie de la biodiversité au nom de l’écologie, raison pour laquelle le biogaz n’est pas bon pour les écosystèmes.

Madame la ministre de la Transition écologique

— « Nous avons la responsabilité politique, morale, et même civilisationnelle, d’atteindre la neutralité carbone, et de laisser notre planète enfin laisser respirer… Et le biogaz et la méthanisation sont au cœur de ce combat pour sortir le plus vite possible de notre dépendance aux énergies fossiles. » Le 12 mai dernier, devant la commission du Sénat en charge d’évaluer la méthanisation dans la politique énergétique de la France.

Bilan carbone : neutre, positif ou négatif ?

Le discours promotionnel

— « La méthanisation permet la production d’un carburant neutre en carbone. » Neutre, puisque le carbone dégagé pendant la combustion du biogaz a été capturé dans l’atmosphère par les plantes : soit directement via des cultures dédiées, soit indirectement via les pipis et les cacas des animaux domestiques élevés hors sol.

Exemple. Le bois est neutre si on abat l’arbre pour se chauffer avec une hache. En revanche, le bilan carbone du granulé de bois est une catastrophe, puisqu’il faut consommer beaucoup d’énergies fossiles et nucléaires pour le fabriquer.

Le discours scientifique

— « Le cycle de vie carboné d’un méthaniseur ne correspond pas à un simple échange, à quantité égale, de C-atmosphérique converti en C-biogaz. En effet, la production des intrants qu’il faut acheminer vers le digesteur, puis le fonctionnement du digesteur et la transformation du biogaz en gaz-énergie sont des étapes à forte consommation d’énergie qui induisent un rendement carboné très négatif. » Jean-Pierre Jouany, maître es-sciences physiques et docteur es-sciences en biologie, directeur de recherche honoraire à l’INRAE, le 27/04/2021.

Le discours de la multinationale ENGIE

— «  Ces systèmes peuvent se targuer d’un bilan carbone neutre quand on met dans la balance la construction, le fonctionnement, le transport et la production des cultures dédiées… Certaines installations, gérées au plus fin, ont même un bilan carbone positif. » Le bilan est positif quand les captations de CO2 dans l’atmosphère sont supérieures aux rejets. Un bilan martelé pendant des soirs et des mois à la télévision pour l’enfoncer dans la cervelle des Français.

Soyons honnêtes, même l’Amish, transportant sur son dos l’arbre abattu avec sa hache, ne pourra pas espérer mieux qu’un bilan neutre. Alors, un bilan positif 🙂

Daniel Chateigner, physicien et professeur à l’Université de Caen Normandie : — « La méthanisation est une énergie carbonée, et l’hypothèse de « neutralité carbone » tant à faire imaginer que ce carbone émis sous forme de CO2 ne se comporterait pas comme n’importe quel CO2 émis par d’autres sources. »

La rhétorique n’est pas nouvelle, et elle a été longtemps usée par les évangélistes. Comme si, à l’image de la multiplication des pains, la méthanisation agricole multipliait l’énergie. Désolé, rien de miraculeux, chaque atome de carbone vient bien d’un sol où il est déjà en moins. Mais cela n’empêche pas certaines publicités d’affirmer que : « La méthanisation produit entre 5 et 9 fois plus d’énergie qu’elle n’en consomme. »

Un peu de bon sens

Jean-Pierre Jouany : — « À l’opposé du méthane fossile qui existe à l’état naturel et qu’il suffit d’extraire du sous-sol pour le distribuer dans les réseaux domestiques, le biogaz doit être synthétisé par des procédés biotechnologiques, à partir de substrats végétaux introduits dans les méthaniseurs. L’allégation d’énergie « verte » attribuée au biogaz suppose que la quantité de CO2 ôtée de l’atmosphère par photosynthèse compenserait le CO2 produit à partir de sa combustion. »

Daniel Chateigner : — « Si dans un laboratoire on peut s’approcher d’un tel milieu « parfait », dans la nature il en va tout autrement. Le cycle du carbone doit incorporer le passage par l’atmosphère terrestre, troposphère et stratosphère, et par les océans. En effet, lors de l’émission de CO2, environ 44% rejoignent l’atmosphère, 28 % sont dissouts dans les océans, et sur les 28% restant, peu reviendront finalement par photosynthèse dans des végétaux méthanisables. Probablement bien moins de 10%.

Le cycle du carbone dans les sols est beaucoup plus lent, des dizaines, des centaines voire un millier d’années. L’élimination du CO2 océanique et atmosphérique est encore plus lente. La dynamique la plus lente est toujours celle qui régit un système physique. Ici, le développement de la méthanisation conduira inévitablement à une accumulation accrue du CO2 atmosphérique et océanique. »

Et question digestion

Jean-Pierre Jouany sur le fonctionnement du digesteur, là où le gaz se forme : « L’étape dite « de fermentation humide » exige un milieu homogène maintenu à la température de 38°C en fermentations mésophiles conventionnelles, voire de 55°C en fermentations thermophiles utilisées pour l’hygiénisation des biodéchets. Le chauffage et le brassage continus des fermenteurs, pendant une vingtaine de jours pour un cycle de fermentation, sont des étapes qui nécessitent des apports conséquents d’énergie.

Puis, il doit être épuré par des techniques plus ou moins complexes (perméation, adsorption, cryogénie, lavage chimique, séparation membranaire…) pour éliminer les substances indésirables (CO2, ammoniac, composés sulfurés, eau). Ces différentes phases ont des coûts énergétiques. »

Raison pour laquelle la méthanisation agricole est qualifiée d’énergie carbonée, puisque lors de la dernière phase, phase dite de purification, environ 40 % du gaz ((CO2, ammoniac…) est relargué dans l’atmosphère.

Les vers de terre préfèrent les sucettes !

Revenons à nos moutons : « La méthanisation agricole soustrait aux plantes le carbone qui nourrit les sols vivants, dont les vers de terre. » Autrement dit, elle soustrait le carbone labile aux êtres vivants dans le sol. Labile = rapidement assimilable. Une sucette est composée de carbone labile (sucres rapides) par opposition au pain complet.

Problème : les micro-organismes sont comme les humains, ils préfèrent les sucettes ! Même les vers de terre et les enchytréides, ces vers de terre bien plus abondants que les vers de terre dans de nombreux sols, de 10 000 à 300 000 au m², en raffolent ! Problème : même les micro-organismes vivant dans un méthaniseur en sont fous. Beaucoup mieux, c’est en digérant leurs sucettes qu’ils produisent ce fameux gaz agricole ! C’est en digérant la nourriture des habitants du sol… Marie-Pascale Deleume, ingénieure agronome et présidente de France Nature Environnement Bretagne :

« Dans les plantes il y a plusieurs formes de chaînes carbonées CH : des sucres simples, à la cellulose puis la lignine. Et les micro-organismes, qu’ils vivent dans le sol ou hors-sol (méthaniseur) vont d’abord se nourrir des sucres simples qui sont plus faciles à consommer pour produire de l’énergie. On peut même parler de compétition à les consommer, car moins complexes “à couper”.

Dans un méthaniseur, un milieu sans oxygène (anaérobie), ils vont tout naturellement consommer les sucres rapides en premier, puis en fonction de la durée des intrants dans le méthaniseur, de 35 à 80 jours, ils vont ensuite s’attaquer aux formes de plus en plus complexes. Et plus les intrants sont consommés, moins il restera de carbone facilement “assimilable” pour les micro-organismes du sol. Pour partie, ils disparaîtront par manque de nourriture, mais un certain nombre survivront en consommant les formes de carbone plus stable (humus).

Chimiquement, en anaérobie (méthaniseur) : CHO ( sucres) —-> CH4 (50%) + CO2(50%) ; en aérobie (sol) : CHO + O2 —-> CO2 + humus. C’est l’humus qui, en condition d’anaérobie stricte (océans, glaciation, volcanisme..) a permis sur les temps géologiques à des forêts ( ou autres formes végétales ) primaires de produire les énergies fossiles ( pétrole, charbon, gaz de schiste…). Le cycle du carbone est le cycle de la vie, et en ne passant pas par le stade de l’humification, on le “raccourcit” en renvoyant massivement le CO2 dans l’air. »

Le cycle du carbone est le cycle de la vie

Le cycle du carbone est le cycle de la vie dans les sols. Et dans le tableau ci-dessous, utilisé par les promoteurs pour justifier que l’incidence de la méthanisation sur le stockage du carbone dans les sols est faible, on remarque que les écosystèmes, comme toute la vie du sol, ont été exclus. Une négation des sols vivants et durables qui interpelle, puisque pour être durable, un sol doit d’abord être habité.

La suite de cet article dans 15 jours. En attendant, si vous avez relevé des erreurs ou des approximations, merci de me les signaler en postant un commentaire. Idem si un passage ne vous semble pas assez clair.

Attention, mon travail n’est pas de jeter le discrédit sur cette énergie, mais bien d’évaluer si elle est une solution positive pour la planète, les générations futures et le monde agricole. Pour nous soutenir, soutenez l’association qui nous soutient en achetant nos livres ou par un don. Et comme c’est la saison, découvrez le pack Ver de terre !

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2 thoughts on “Le bilan carbone du biogaz n’est pas bon pour les sols vivants

    1. sauf que Jancovici est pro-nucléaire et que c’est pire que toutes les pires de nos inventions

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