L’agriculture est-elle un art ?

Si l’agriculture n’était pas un art, elle ne serait que techniques et recettes. Qu’une technologie parmi d’autres. Aux suicides et à la désespérance du monde agricole, la technologie donne l’illusion que l’agriculture serait une science aussi exacte que les mathématiques.

Et effectivement, les calculs savants comme les plans sur la comète rassurent. En revanche, la tribune publiée le 15 avril dernier dans Le Monde était censée nous rassurer : Cultures mellifères et pollinisateurs : « Écoutons la sagesse du terrain. »

Or, derrière cette sagesse, un requiem pour les pesticides et les néonicotinoïdes au nom de la souveraineté alimentaire. Derrière les mots, un monde réduit à sa plus simple expression : exploitons aujourd’hui la planète, demain sera un autre jour, après nous le déluge. Une biodiversité réduite à peau de chagrin, une seule espèce d’abeille, et une espèce aussi hybridée qu’une vache à lait dans une ferme-usine. Un cheval de course.

La technologie a séduit en réduisant en grande partie la pénibilité physique du travail, mais en échange, elle a augmenté la dépendance de l’agriculteur aux banquiers, aux énergies fossiles et aux marchands de produits.

Une consommation qui ne cesse d’augmenter pour nourrir la course aux chevaux. C’est ça le progrès : si tu ne progresses pas, tu régresses. Mieux, tu freines ceux qui voudraient avancer plus vite que la musique. Plus vite où ? Jusqu’où ?

Jusqu’à la continuité écologique…

Le décret n° 2007-1760 du 14/12/2007 oblige à la continuité écologique d’un cours d’eau. À savoir que rien ne doit entraver sa route et les espèces qui y vivent. Mais devons-nous pour autant faire sauter tous les moulins, toutes les retenues d’eau, tous les étangs, tous les lacs artificiels ? C’est pourtant le projet soutenu par beaucoup d’ONG écologistes, les mêmes qui soutiennent que la continuité écologique des sols ne doit pas empêcher la production de gaz et d’électricité à partir de l’humus de nos sols nourriciers. Bizarre ! « …vous avez dit bizarre. — Moi, j’ai dit bizarre ? Comme c’est bizarre… »

L’agriculteur (e) devrait donc apprendre à cultiver sans eau ni sol. Exit les légumes, puisque le mot maraîcher prend sa source dans les marais. Réclamant beaucoup d’eau, ils étaient autrefois cultivés dans les zones humides ou au niveau de l’eau. Mais la radicalité du climat et les rendements agricoles ont changé la donne, une situation qui réclame un accès à l’eau pour chaque cultivateur (e).

Entre la préservation d’une eau libre et non retenue,
et une irrigation sans retenue de cultures inadaptées au terroir,
il y a un entredeux. Un compromis.

Ce compromis va-t-il jusqu’à la libération de l’eau retenue à nos robinets ? Je taquine. Mais à force de s’alimenter dans les supermarchés, certains ont oublié que la seule plus-value de ces temples de la consommation était de prélever leur part au passage comme un percepteur d’impôts. Et qu’un pays, “même moderne”, peut aussi vivre sans ce système de taxation entre les producteurs et les consommateurs. Mais ce même pays “moderne” ne peut pas vivre sans sol nourricier ni eau.

Rappelons qu’en France, le premier consommateur d’eau est la firme EDF. Et elle en prélève dans les milieux 6 fois plus que l’irrigation agricole. Comme pour la méthanisation agricole, l’énergie passe avant l’alimentation, la production d’énergie serait prioritaire en cas de sécheresse ou de pénurie grave. Quant à notre consommation individuelle, en énergie comme en eau, elle a été multipliée par 5 en 1/2 siècle ! Et les piscines privées, haut lieu du loisir privatif et de l’évaporation, en surface cumulée, couvrent aujourd’hui 10 000 ha en France… No comment.

C’où la limite ?

Le jour où j’ai demandé à un vieil api-industriel pourquoi il n’avait pas mieux traité ses abeilles que des vaches dans une ferme-usine, autrement dit, pourquoi tuer la reine pour la remplacer tous les ans par une nouvelle élevée artificiellement (hors sol), sa réponse a été froide et sans appel : — « Je ne connais aucune écurie de Formule 1 qui ne change pas les moteurs de ses voitures à la fin de chaque saison. » Comme un cheval de course qui doit toujours rapporter de l’argent à ses propriétaires pour ne pas finir en steak tartare ou en lasagne, par le changement de « moteur », on brise tous les ans le cortex social des abeilles. Et après on s’étonne que les colonies soient déboussolées.

Un travail à la chaîne digne des Temps modernes de Chaplin, où certains exploitants n’hésitent pas à amputer leurs reines d’une aile pour les empêcher de s’envoler. En supprimant l’essaimage, la division naturelle des colonies, leur seul moyen de reproduction. C’où la limite avant le n’importe quoi.

À la question :
pourquoi l’agriculture est-elle un art ?

Je paraphraserai Léonard Peltier, indien lakota dont la grand-mère était d’origine française, plus vieux prisonnier politique américain encore vivant : — « parce que c’est quelque chose qui doit être senti et expérimenté personnellement pour en saisir le sens. » Quel est le crime de cet homme ? — « Mon crime est d’être indien. Quel est le vôtre ? » Le nôtre est de vouer un culte sans borne à Crésus.

Si l’agriculture est un art,
alors son agriculteur (e) est un artiste

— « Il n’est nul art au monde auquel soit requis une plus grande philosophie qu’à l’agriculture. » Bernard Palissy,
16e siècle. Mais quand l’artiste est pieds et poings liés, entravé et muselé par les banquiers et les pouvoirs publics, comment pourrait-il exprimer son art ?

On lui a réclamé d’avoir foi en la technologie, il ne s’est pas fait prier. La technologie pour adoucir la pénibilité du travail, qui aurait refusé en dehors des SM. Et, comble, comme les seigneurs qui le saignaient autrefois jusqu’à le faire mourir de faim, l’agriculteur peut aujourd’hui cultiver sa terre sans mettre le pied dessus ni mettre les mains dedans.

Mon vieux père, un paysan de 87 ans toujours sur le pont, m’a rappelé il y a quelques semaines qu’il avait été déporté en Algérie. Déporté, il n’avait jamais osé utiliser ce mot. 67 ans après, il ose en s’excusant presque… : — « J’étais à la caserne de Brive pour faire mon service militaire, quand un soir, ils nous ont fait monter dans des camions bâchés. 20 km plus loin, dans une petite gare de campagne, ils nous ont enfermés à clef dans des wagons à bestiaux pour nous descendre jusqu’au port de Marseille. » Cette image résonne avec d’autres : les bestiaux qui vont à l’abattoir, ou la déportation des Juifs, des Gitans et des Noirs en d’autres temps. — « Nous, les paysans et les ouvriers agricoles, marchions toujours en tête des colonnes dans le désert, nous étions les premiers à abattre… »” En face, il me dira que les paysans algériens n’étaient pas mieux considérés qu’eux. Que de la chair à canon, que du mépris. Et aujourd’hui comme hier, l’humanité n’a toujours eu que mépris pour les gens de la terre.

Au monde agricole,
la considération a toujours été refusée

Et ce mépris a été largement exploité par son principal syndicat, la FNSEA. Un syndicat au service de ses plus puissants, et qui, sous couvert de solidarité en trompe-l’œil, a cultivé la jungle entre ses adhérents .

La majorité en a payé le prix fort : 2 millions d’agriculteurs et de familles agricoles ont mis la clé sous la porte ces 60 dernières années, dévorés par des plus gros, des dominants qui n’avaient que mépris pour nous : — « La FNSEA est le seul syndicat qui a organisé la disparition de ses mandants » dixit André Pochon, paysan breton.

Imprégné d’un profond sentiment d’infériorité, le monde agricole n’a jamais cessé d’être dévalorisé. Un sentiment que l’argent peut partiellement faire oublier, puisqu’il imprègne de pouvoir celui qui le possède. Un sentiment exploité par ce syndicat où celui qui possède le plus, impose, s’impose de droit. J’ai connu cela dans ma famille de sang, où le pan maternel possédait et vivait pour posséder plus encore, quand l’autre ne possédait presque rien. Des petits paysans sans ambition comme disaient les premiers. Dans la même veine, j’ai eu un grand-père ambitieux et un autre modeste, j’ai eu une grand-mère soumise et une autre dominante.

Sur le fond, le projet agricole reste très sexuel !

Et autant le processus biochimique de la photosynthèse transforme de l’énergie solaire en énergie alimentaire, ou de l’eau en sucre, ou du gaz carbonique en oxygène, autant le gasoil est produit à partir du pétrole brut, autant l’agriculture produit de l’énergie avec de l’énergie, transforme de l’énergie brute en une énergie nutritive.

Mais comme le monde du vivant est à l’image de l’énergie qui l’anime, sans cesse en mouvement et changeant sans cesse de corps et d’état, on comprend vite que le métier de cultivateur est nettement moins simple qu’il n’y paraît de loin ! Mieux, sur le fond, le projet agricole reste très sexuel ! Je n’irai pas jusqu’à comparer une ferme à une maison close, puisqu’elle est ouverte, mais ça reste tout de même un endroit où la débauche est encouragée. Un lieu où les abeilles sont invitées à venir boire un coup pour que les plantes tirent le leur.

Je ne regrette pas d’être né humain plutôt qu’insecte

Et ceux qui ont eu la « chance inoubliable » de lire l’Éloge du ver de terre, savent aussi que le chef d’orchestre des sols est loin d’être un passif lors de l’éjaculation. En revanche, le mâle de l’abeille regrette toujours d’avoir refoulé ses instincts gays lors de l’enfilage de sa reine. Pensée affective à ceux qui ne me feront jamais regretter d’être né humain plutôt qu’insecte.

Tout change sans cesse dans un champ

L’agriculture est un art, une science, une philosophie quand elle se cultive au naturel et en phase avec les cycles et les mouvements de la planète. Parce que la permanence d’un système cultivé repose sur le changement. Tout change sans cesse dans un champ : la lumière, le climat, la biodiversité, l’eau, l’azote, l’oxygène, le phosphore, le carbone…

L’agriculture, c’est l’art du compromis, une culture du mouvement, une collaboration fructueuse entre l’agriculteur et la planète pour créer des systèmes productifs et économes en énergie. Mais au-delà des mots, aussi beaux soient-ils, sur le terrain, c’est un autre son de cloche. Et en dépit de nos milliers d’années d’expériences agricoles, nous n’y comprenons toujours pas grand-chose, nos connaissances agricoles étant finalement maigres.

À tel point que celles sur la fertilité n’ont pas évolué depuis la dernière reine d’Égypte. Eh oui, personne ne sait (encore aujourd’hui) comment maintenir la fertilité et les rendements d’un champ cultivé sans en dé-fertiliser un autre : « Dé-fertiliser veut dire appauvrir. Et plus un milieu s’appauvrit, plus il doit être enrichi artificiellement avec des engrais chimiques qui consomment beaucoup d’énergies fossiles. Et cette technique ancestrale du déshabiller Pierre pour habiller Paul, qui a permis bon an mal an de maintenir une bonne fertilité des champs cultivés, s’est pratiquée au détriment des autres milieux (prés, forêts…) par un gigantesque détournement de la matière organique. Et quand l’agriculture a basculé d’une fertilisation organique à chimique, elle a conservé ce principe hérité de ses « premiers » balbutiements. » Extrait de Sauver le ver de terre

Chaque culture déculture un peu plus le sol !

En dehors des enfumeurs qui voudraient nous faire croire que l’on peut régénérer un sol sans en dégénérer un autre, chaque culture déculture en exportant un peu de la richesse nutritive du sol vers notre estomac. À cela, les engrais chimiques ont apporté une réponse provisoire, comme une sorte de pansement sur une jambe de bois.

Précisons tout de suite que l’idée qui a consisté à abandonner l’alimentation naturelle des plantes via l’humus, pour les nourrir avec NPK, les engrais chimiques, n’est pas née du bon sens paysan, mais de nos meilleurs cerveaux agricoles, les ingénieurs agronomes. Toujours rendre à César ce qui est qui lui appartient… Comme chavirer le sol, pour mettre la matière organique dessous et la matière minérale dessus, revient à mettre s’en dessus dessous l’estomac des plantes. Comme pisser debout face au vent n’est pas le bon sens, sauf si le projet est de se pisser dessus !

L’agriculture est un art,
le premier des arts, l’art le plus premier.

J’introduisais mon livre sur Les sources de l’agriculture en 2014 : — « 1694, dictionnaire de l’Académie française, première édition. AGRICULTURE. s. f. L’Art de cultiver la terre, & de la rendre fertile. Le premier de tous les Arts, c’est l’agriculture. » Un ART. Et le suivant : — « La culture est logée à la même enseigne que la musique, et il ne suffit pas de la connaître pour savoir en jouer ! » Dans l’Éloge de l’abeille-s : « C’est le parasite qui fait vivre son prédateur. Et
l’autorégulation, à l’image d’une gouvernance du milieu, est ce subtil équilibre où les parasites ne mettent pas en danger les récoltes, car ils offrent leur beefsteak à leurs collègues carnivores. C’est le summum de l’art agricole, car l’agriculture est un art à part entière, reconnu comme tel jusqu’au 19e siècle, comme un art premier, le premier des arts avant la peinture.
» Extrait des Buttes de permaculture sont une alternative à la crise agricole ?

Au mépris de la couleur de peau ou de la condition sociale, le poète haïtien René Depestre déclarait en 2007 lors d’une conférence à la bibliothèque francophone de Limoges en Limousin : — : « Ce dont l’Homme a besoin, ce n’est pas de mondialisation mais de mondialité. » Pas de mondanité mais d’humanité, nous avons tous besoin d’un peu d’attention et de considération.

Extrait d’un manuscrit ; extrait effacé dans 7 jours et remplacé par un autre. Pour soutenir notre travail, soutenez l’association qui nous soutient en achetant nos livres ou par un don. Et comme c’est le printemps, découvrez le pack Ver de terre !

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2 thoughts on “L’agriculture est-elle un art ?

  1. Bien plus que la technologie pour réduire la pénibilité du travail: le partage des tâches , le refus des cadences imposées pour des questions de rentabilité, la non-hiérarchisation des statuts entre travailleurs, la revalorisation paysanne dans la part de la population active, l’abolition de la propriété foncière, la gestion collective, et j’en passe. Faire l’apologie des progrès qui finalement réduisent au néant tout ce qui court marche ou rampe sur cette terre au nom de la sécurité alimentaire et de la pénibilité des tâches est la plus grosse ânerie imposée par la bourgeoisie industrielle au monde paysan. Aujourd’hui nous en payons le prix. oui l’agriculture est un art, l’art de la société capitaliste et financière, de réduire ce qui a toujours fait la condition humaine (préserver, partager, aimer, transmettre la terre qui nous lie) à une simple question d’enrichissement individuel et de propriété privée.

  2. Bonjour a tous .nos paysans agriculteurs pour moi sont en sorte des artistes ,nos paysages ne sont ils pas leurs oeuvres ,bien sur certains d’entres eux ,ont par le demantelement,provoque des catastrophes ecologiques, principalement des grands cerealiers,et les monocultures a perte de vue ,des terres qui sont devenues arides ,des champs de cailloux,peut soucieux de l’environnement du moment que ca rapporte,pour moi paysan est une fierte,quelqu’un qui agrade le sol

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