Écolo, salaud, le peuple aura ta peau

Ce matin de novembre 2018, dans le train qui me conduit de Limoges à Paris, pour y faire la promotion de l’Éloge du ver de terre dans les médias, sur Arte en l’espèce, à hauteur de Châteauroux, une vieille dame se penche vers moi : — Vous êtes un écolo ! Sans plus de jugement, de jugeote, dans son souffle, son regard, j’entends, je lis : — Vous êtes un putain d’écolo.


Par chance, pas un seul arbre à l’horizon. Pas de corde, de poteau, de potence, en d’autres temps, je m’y balancerais déjà. La vindicte populaire est sans appel : la moitié de ma vie, je me suis fait traiter de pecnot, l’autre d’écolo.

Coup de sang, coup de coude dans la mâchoire, la goutte de trop, la vieille vient de perdre bêtement deux dents pour son imprudence. Le manque d’éducation ne pardonne plus de nos jours. Elle chiale, c’est l’émeute dans le wagon. Ouf, n’étant ni jeune, ni beur, ni noir, rassurés, les voyageurs se rassoient. La vie est cruelle et la fiction d’autant plus violente qu’en réponse je lui ai souri. Pourquoi dites-vous cela ? — Je vous ai entendu dire que…

La vieille écoutait donc par-dessus mon épaule. Je vous épargne sa haine de l’écolo. Que de la vermine. Elle se dit poétesse, jusqu’au moment où je l’interromps : J’en suis. Et vous ? — Non.

Non, elle n’en était pas ! J’apprendrai au fil de la conversation qu’elle m’impose, qu’elle a été institutrice à la ville avant de s’enticher d’un homme de la campagne, un agriculteur à la retraite qui hait autant les écolos que les renards.

Sa vie, c’est sa terre, me lâche-t-elle. Et les sangliers ?

— Quoi, les sangliers.

Vous voulez aussi les protéger ?

Elle essayait de m’attirer dans ses aigreurs. Je n’ai pas répondu. J’ai continué à la regarder avec la même distance qu’on regarde un chien se nettoyer l’anus avec sa langue. C’est dégueu, mais y’a pas plus écolo.

Elle me matraquait de son prêt à penser. J’aurais aimé lui dire : Pour les sangliers, adressez-vous à ceux qui en font l’élevage en plein air et qui s’amusent ensuite à les abattre sous couvert de réguler les populations. Non lecteur, je ne mets pas tous les « premiers écologistes de France » dans le même panier, même armés jusqu’aux dents, tous ne se ressemblent pas, tous ne sont pas des viandards, le monde est plus diversifié qu’il n’y paraît à première vue.

L’amour à mort

Bref, je sais résister, même si la difficulté est parfois grande de ne pas y céder comme on cède à une avance. — « Tuer des animaux nous permet de rentrer en connexion avec la nature. Chasser un animal, c’est l’aimer », affirmait cette chasseresse le 6 novembre 2019 sur les ondes de France Inter. L’amour à mort ou à mort l’amour,  m’aime-t-elle encore a dû se dire le mari en l’écoutant. Les hominicides sont rares comparés aux féminicides. N’empêche que d’être vu par l’autre comme un gibier de potence n’a rien d’excitant. Pour revenir à l’amour, cette saison de chasse a fait tout de même 141 victimes dont 11 personnes abattues ; une activité plus meurtrière que les règlements de compte entre voyous.

Cette émission était une sorte de concentré d’amoureux de la Nature, un autre invité : — «  Aujourd’hui, on dérègle tous les écosystèmes quand on enlève la chasse. » De la graine de champion, sous-entendu la chasse régule la nature et le chasseur est son modérateur. Si régulation il doit y avoir, la société doit-elle la confier à des amateurs qui s’y adonnent pour le plaisir, ou à des professionnels assermentés et à l’abri de l’économie de la chasse agissant pour l’intérêt commun ?

Une ruralisation digne d’une urbanisation de l’environnement

Je vis aujourd’hui sur une commune aussi étendue que les villes de Bordeaux ou de Lyon, aussi peuplée que Paris, mais d’arbres et d’animaux. Et si le paysan a toujours été le digne représentant de ce territoire, aujourd’hui et en moins de 25 ans, il a quasiment disparu du paysage. Il en reste un, deux autres viennent des communes avoisinantes. Dans notre village, ils étaient encore cinq lors de notre installation : deux couples et un éleveur. Un véritable plan social, plus de deux millions de fermes fermées ces 70 dernières années, et plusieurs millions d’emplois ruraux détruits. Une ruralisation digne d’une urbanisation de l’environnement.

Comme tous les ruraux, je suis né chasseur, pécheur, cueilleur, glaneur

Je suis né à une époque où les supermarchés, les aides sociales, les primes et autres subventions n’existaient pas encore. Je suis né dans un autre monde où le Sauvage était très présent. Pas un monde meilleur, mais un monde biodiversifié. Mais quand l’effondrement a embrayé, le remplacement du sauvage par des gibiers et des poissons d’élevage a fait qu’à l’instar de mes grands-pères, pères et oncles, beaucoup ont raccroché le fusil et les cannes. Pour eux, la chasse n’avait plus de sens. Mon grand-père, le pépère Pierre, aimait prélever un lièvre chaque année. Pas deux, ni trois, ni quatre, ni tous : un. Les lièvres venaient se nourrir de ses cultures, et lui se nourrissait d’un des leurs et pas tous les ans.

Mais la mentalité rurale a beaucoup changé depuis le dé-tricotage de son tissu. Et il règne même par endroit une misère sociale qui n’a rien à envier à celle de certaines banlieues livrées à elles-mêmes. Dans mon village, le changement est si radical avec son ambiance très middle class et gazon tondu. À tel point qu’entre voisins, on se “maille” de nos propriétés respectives pour prendre des nouvelles !

Bref, le Sauvage, l’ancienne institutrice ne l’aime pas. Elle aime la discipline et le domestiqué, elle hait tous les animaux libres à l’exemple des renards, buses et autres chouettes, et finalement toute cette communauté de prédateurs sauvages si précieuse pour l’agriculteur qui désire diminuer sa consommation de pesticides. L’arrêt en gare d’Issoudun me libérait de celle qui n’était pas de mon monde, ce microcosmos, le petit peuple de la campagne.

Extrait d’un manuscrit dans un tiroir, extrait effacé dans 7 jours et remplacé par un autre. Pour soutenir notre travail, soutenez l’association qui nous soutient en achetant nos livres ou par un don. Et comme c’est le printemps, découvrez le pack Ver de terre !

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3 thoughts on “Écolo, salaud, le peuple aura ta peau

  1. Salut, merci pour ton taf, militantisme exigeant..
    Je te découvre dans Regain, Tri nouveau pour moi.
    Le numéro d’hiver avalé difficilement vu les pubs pour nantis omniprésentes. Alors te voir là pour le numéro de printemps, même si ton texte est percutant, je doute qu’il porte via ce média.
    Respectueusement, jipé, un de tes lecteurs.

    1. Effectivement Jipé 🙂 Tu as la version complète ici

  2. bonsoir,
    J’écoutais un matin , un peu avant 5h une rediffusion de la terre au carré, je crois, un Neo-paysan qui justement ne voulait pas qu’on le “traite ” de paysan: ca fait inculte. Il venait du monde de la finance et avait tout plaqué pour être cultivateur ( pas paysan)
    il se voyait plutôt comme un technicien. Bref les techniques managériales appliquées a la terre…
    Bon courage !!

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