Les vers de terre pondent-ils des œufs comme les poules ?

Après 2 publications sur la sexualité des vers de terre, dont une a fait polémique… Oups ! Rappel des faits : « Quand 2 vers de terre s’accouplent pour s’échanger du sperme, parce qu’ils en giclent comme tous les animaux mâles, on peut voir ce moment comme homosexuel, puisqu’ils ne sont ni maman ni papa, ni maman et papa, mais que papas ! » Homosexuels, mais pas sodomites, comme Patrick Lavelle va nous l’expliquer.

En bêchant un coin de mon jardin envahi de menthes, la semaine dernière, je n’ai vu aucun lombric dans leurs racines, alors que les abords en étaient littéralement gavés. Quasi aucun, un seul, un endogé qui avait dû se tromper de chemin. Sont-ils indisposés par le menthol, ou sont-elles pingres en nectar racinaire, telle est la question ?

Disons que le fonctionnement de leur système racinaire les rend finalement très autonomes par rapport à la vie du sol, puisque, refusant la fixité comme les bambous, les menthes se déplacent. Et en se déplaçant, elles vont au-devant de nouvelles sources de nourriture. De ce fait, elles n’ont pas besoin d’attirer dans leurs pattes des vers de terre qui leur en rapportent. Je simplifie. Cf. Chap. Le ver de terre butine – Sauver le ver de terre.

Et pendant ce travail de bêchage, obligatoire pour enlever toutes les racines de ces envahissantes, j’ai surpris en marge deux lombrics terrestres en train de s’accoupler sous terre ! Et ce n’est pas la première fois que j’observe un accouplement en sous-sol de cette espèce, plutôt que sur le sol comme à leur habitude. Probablement 2 puceaux 🙂 si tétanisés de me voir que j’ai pu les prendre dans la main sans qu’ils ne se « détachent ». Alors qu’ils sont si vifs quand tu les surprends copulant dans l’herbe fraîche du matin. Cf. Chap. Le coup de foudre – Éloge du ver de terre. Bref, après s’être mutuellement éjaculés dans l’encolure, que se passe-t-il ?

Pondent-ils des œufs ?

Patrick LavelleNon, là aussi, le ver de terre nous étonne par le degré de complexité du processus. Rien à voir avec la manière grossière de la poule à qui le cloaque sert à tout !!! 

Christophe Gatineau — Pas jolie jolie cette attaque contre les poules, même si pour un amoureux des vers de terre, la poule reste un saurien de la pire espèce. T’imagines la frayeur de nos camarades laboureurs quand ils voient leurs puissantes griffes surmontées de pattes écailleuses, un coup à finir le sang glacé, même s’ils ne l’ont pas chaud.
Désolé de t’avoir coupé, mais de savoir que du sang de tyrannosaure coule toujours dans les veines de nos poules, bref, je t’égare.

Patrick L. — Deux dispositifs très originaux, le clitellum (cet anneau que l´on voit chez les adultes) et le cocon permettent au ver de déposer ses œufs dans la galerie et d´assurer la meilleure survie possible aux embryons.

Christophe G. — Donc, ils pondent des œufs, mais ils ne les pondent pas comme les poules…

Patrick L. — Heuuuuu 🙂 Le clitellum est l’anneau que l´on voit vers la partie antérieure du ver de terre, au delà du 30e segment chez les Lombricidae, vers le douzième chez les autres. Le moment venu, il se remplit d´une substance visqueuse nutritive et il s’en détache un manchon qui glisse vers l’avant du ver. Lorsqu’il passe devant les pores femelles, les œufs sont libérés et quelques segments plus avant, ils seront fécondés au passage devant les orifices des spermathèques ou sont conservés les spermatozoïdes reçus lors de l´accouplement.

Christophe G. — Du sperme reçu lors de l’accouplement « homosexuel »… pour ceux qui s’accouplent bien évidemment 😜

Patrick L. Passé l’extrémité du ver, les extrémités du tube se referment comme une papillote et le développement des embryons contenus dans la gélatine, qui le remplit va commencer. L’enveloppe solide du cocon permet une bonne protection des embryons, puis des petits vers, et le cocon change d´aspect quand le rouge du sang commence à circuler dans les vaisseaux sanguins de (s) larve(s) visibles au travers de l´enveloppe, au fur et à mesure que le ver se développe à l’intérieur. À l’issue de cette croissance qui dure en moyenne 3 semaines si le sol reste humide, le ou les (jusqu’à 5) vermisseaux éclosent.

Christophe G. — En conservant l’image de l’œuf de poule, chaque « œuf » peut donc contenir jusqu’à 5 poussins ! Le cocon, un œuf sans coquille, un synonyme d’abri ou de bulle ; vivre ou être élevé dans un cocon. Le cocon est généralement tissé chez les insectes et les araignées, et simple sac, membrane, chez les autres.

Mais par extension, on peut aussi s’autoriser à utiliser aussi le mot œuf, l’œuf du lombric étant plus proche de l’œuf de la poule que ne l’est l’œuf de la couleuvre.

Patrick L.Grrrrr Heu…

Christophe G. — Désolé

Patrick L.Chez certaines espèces, le cocon est déposé dans une chambre spéciale et il est maintenu à ses parois par des filaments muqueux qui empêchent qu’ils soient au contact froid et/ou trop humide du sol. Soins maternels ? On n´ose pas mettre un mot pareil dans la tête d’un être dont le cerveau est plus petit qu’une tête d’épingle.

Christophe G. — Tu te poses la même question que Charles Darwin, la même qu’un Martien qui, de loin, ne voyant que des masses plus ou moins blanches ou bleutées, ne peut imaginer qu’elles cacheraient des êtres pensants. Dès qu’on zoome pour pénétrer l’intime d’une espèce, on est troublé. L’ensemble de nos appris et connaissances sont troublés. Dire que les abeilles mellifères sont capables de mener “en bon père de famille” des débats contradictoires pour prendre des décisions, avec un cerveau aussi petit qu’un ver de terre, là où nous échouons avec un gros.

Patrick L.Effectivement, c’est troublant. Une telle protection (cocon + chambre spéciale) assure en plus un taux d’éclosion maximal, proche de 100% pour les espèces ou cette donnée est connue. Ainsi ne se perd pas l’ardu travail nécessité par la recherche d’un père et l´investissement anatomique dans des spermathèques ou se conservent les spermatozoïdes, le tout logé dans un tube dont rien ne doit dépasser.

Combien font-ils de bébés ?

Patrick L. La plupart des espèces ont une fécondité limitée, de 1 à moins de 10 cocons par an. Sans surprise, les épigés sont les plus féconds, les endogés beaucoup moins, et particulièrement les “oligo-humiques*” qui vivent bien protégés des prédateurs et de la sécheresse, mais dans le sol profond de très faible valeur énergétique. Il leur faudra parfois attendre deux ans avant d’être adultes et produire alors en moyenne 1 cocon par an.

Christophe G. — Dans quelles régions du monde vivent-ils ? (Les endogés vivent exclusivement dans le sol, et ils se nourrissent en mangeant la terre qui est devant eux !)

Patrick L. Les oligo-humiques ne se trouvent que dans des sols assez chauds pour que leurs bactéries intestinales arrivent à digérer dans un temps raisonnable un sol qui peut contenir moins de 1% de matière organique. Disons qu’ils ont en plus moins de 24 heures pour digérer pas plus de 10% de cette matière organique… Nous en avons trouvé jusque-là, que dans les savanes humides de la Côte d´Ivoire et les zones humides d’Espagne.
Mais il y a aussi les parthénogénétiques ! Affranchis de la nécessité d’aller chercher un improbable partenaire sexuel dans l’univers compact et en trois dimensions où ils vivent, leur fécondité atteint des sommets, chiffrée en dizaines et même centaines (pour les épigés) de cocons par an. Pontoscolex corethrurus, l’endogé le plus commun dans toutes les zones tropicales du monde, a une fécondité annuelle potentielle de plus de 80 cocons. On a vu un pâturage au Mexique avec 200 individus par m2 venant d’un seul individu, planqué sans doute dans la terre de l’oranger apporté depuis la pépinière.

Le mode de vie si différent des parthénogénétiques les rend si efficaces dans la colonisation qu’ils éliminent irrémédiablement les antiques “homos” et leurs tunnels creusés avec amour, quand le milieu naturel ou ils vivaient vient à être “converti”, “valorisé”, “cultivé”, par le bourrin Homo auto déclaré sapiens, dont la vanité ferait marrer les autres espèces, s’il ne menaçait pas de les détruire dans sa propre œuvre d´auto destruction.. Qui se doute que les magnifiques forêts “primaires” du Costa Rica furent probablement complètement rasées dans des temps oubliés, sans doute pas si lointains ? À l’apogée du peuple Maya ? Qui les dénoncent ? Les Pontos qui sont partout et seuls dans toutes ces forêts, alors que dans les forêts primaires du Mexique, pas si loin, les autochtones ne les laissent pas entrer, ou si peu. Autre génocide méconnu, qui se répand sauvagement dans l’Amazonie déforestée.

Christophe G. — Pour le lecteur effaré par ton envolée, rappelons que les Pontos ne sont pas une ethnie indigène, mais bien Pontoscolex corethrurus, l’espèce d’endogé au taux de reproduction exceptionnel et dont les activités humaines favorisent sa colonisation. Et sous terre, ils font régner la même terreur dans les communautés lombriciennes que nous à la surface. C’est passionnant, je découvre et j’en redemande.

Les Pontos !

Patrick L.Les autochtones, expulsés de leurs forêts où ils avaient appris à reconnaître chacune des centaines d’espèces d´arbres par la saveur et la texture particulière de leurs feuilles, que chaque espèce appréciait différemment. Chacun avec ses habitudes et ses préférences, ils sont remplacés par les Pontos qui consomment voracement les couches de litière autrefois lentement digérées et ils remplissent le sol de leurs milliards de turricules le rendant impropre à la vie des indigènes. On les imagine indignés, s’approcher et s’exclamer dans leur langue vermiculaire : « Fuyons fiston, ça pue le Ponto ici. »

Christophe G. — Nous sommes loin de l’image angélique véhiculée par certains illuminés qui voient dans la Nature, que bienveillance et coopération. Sous terre comme sur la Terre, c’est la guerre permanente pour la nourriture, le sucre et l’eau. En aparté, cette semaine, l’ONU a lancé une alerte aux Armées, de se tenir prêtes, car la crise climatique avait enclenché une crise de l’alimentation à cause des méga-sécheresses, des méga-feux et de la radicalisation du climat, des crises couplées à une pression de la démographie comme jamais. Revenons à nos Pontos.

Patrick L. Faut-il pour autant détester le Ponto, au point de le stigmatiser dans une chanson misérable : Petit lombric perdu avec Los Hijos de Gaia… Ils font leur boulot. Sorte de pansements pour sols martyrisés, jadis forestiers, ils les protègent d´une érosion immédiate en agrégeant le sol, le rendant plus ferme, parfois trop a vrai dire !!! On a rapporté le cas d´un pâturage amazonien envahi par les Pontos, où ils avaient produit tellement de turricules visqueux que c’était formée une croûte continue en surface, ne laissant plus passer l’air… Le beau sol rouge oxydé passa au gris malodorant du fer réduit…. et les solides Brachiaria, graminée importée d’Afrique (autre clin d’œil sinistre de l´histoire des humains) moururent, du jamais vu !

Christophe G. — Même chez les vers de terre, c’est le bordel… Et si lors d’une prochaine conversation, on proposait à nos amis lecteurs des solutions.

Certes pour aider la communauté lombricienne à lutter contre ce colonisateur, mais aussi pour tendre la main à toutes celles qui ont un faible taux de reproduction. En attendant, Sauver le ver de terre, 8,80 € chez votre libraire pour 300 pages dédiées à l’humble laboureur, en présente déjà quelques-unes pour restaurer des populations affaiblies.

# Pour soutenir notre travail, soutenez l’association qui nous soutient en achetant nos livres ou par un don. Et comme c’est le printemps, découvrez le pack Ver de terre !
# Depuis cette semaine, Le Jardin-vivant est partenaire du Collectif scientifique national pour une méthanisation raisonnée.

Previous post Pourquoi trouve-t-on des vers de terre sur les routes ?
Next post Culture du Cannabis en France : les dernières nouvelles du front

2 thoughts on “Les vers de terre pondent-ils des œufs comme les poules ?

  1. Cours d’éducation sexuelle absolument passionnant ! Alors qu’un illuminé comme Musk veut aller faire bronzette sur Mars, nous sommes complètement ignorants de la vie foisonnante dans cette infime pellicule de terre vivante à nos pieds.
    Les pontos peuvent-ils être un futur problème en France comme les plathelminthes ?
    En tous cas merci pour cet apport de connaissance.
    Yves

    1. Oh là là Yves, on a sauté une ligne… car l’article répond à ton interrogation. Les Pontos prospèrent dans les sols chauds et humides…. Donc, pas de souci. Quant aux fameux plathelminthes, ils prospèrent sur le sol et ils craignent le gel. Donc, pas de souci 🙂 Belle journée

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Social media & sharing icons powered by UltimatelySocial