Trop cool la méthanisation agricole avec son gaz bio, écolo et comestible

Un gaz comestible !!! Désolé, un gaz fait avec des comestibles. Mais en dépit des éléments de langage de Total ou d’Engie, ou de l’ADEME et des pouvoirs publics, en agriculture, il s’agit bien de comestibles et non de déchets. Nous y reviendrons.

En 2050, la France consacrera 2 tiers de sa surface agricole à la production de bio-gaz et de bio-carburant, et un tiers à l’alimentation de sa population ! Et c’est la projection la plus optimiste. Un sacré projet, caché aux Français : importer notre nourriture pour être autonomes en gaz bio. Nous y reviendrons également.

— « La méthanisation est l’avenir du gaz en France et un complément de revenus important pour les agriculteurs. » Déclaration du Président Emmanuel Macron le 27 novembre 2018. Mais le 11 janvier dernier, le pétrolier Total est devenu le n°1 de la méthanisation agricole française ! No comment.

Cet article est la suite de : On achève bien les vers de terre au nom de l’écologie.

Gros battage médiatique

À la télé comme sur tous les réseaux sociaux, même Xénius, l’émission “bio/écolo” de vulgarisation scientifique d’ARTE en a fait l’éloge ! Pour eux, c’est trop cool la méthanisation et ses cultures de maïs OGM élevés aux pesticides et aux engrais chimiques pour faire du gaz. Oh oui, trop cool ces élevages industriels de veaux pour faire du gaz. Du maïs OGM !!! Désolé, mais on en cultive depuis longtemps à la barbe des agriculteurs et des consommateurs, en France comme en Allemagne. Voir la décision de la Cour de Justice de l’Union européenne du 25 juillet 2018.

Pas cool d’avoir passé sous silence qu’en France, faute de sols suffisants, on importait déjà un quart de notre alimentation animale de l’autre bout du monde. Et en Allemagne, pays phare avec 10 000 fermes méthanières, 1 million d’hectares de plantes comestibles sont détruits tous les ans pour faire de l’électricité, et plus 700 000 ha pour faire du bio-carburant.

Résultat, les petites fermes n’ont plus accès au foncier et les industriels achètent les terres agricoles comme en Afrique.

Et l’agro-énergie est plus subventionnée que l’agroécologie bio AB. Je précise, car il y a aussi de l’agroécologie non bio et non AB, l’idéologie ayant fini par triompher sur le bon sens… Cf. Éloge de l’abeille ou cet article. Bref, nous sommes assez loin du complément de revenus pour les agriculteurs.

Subventionnée !!! Désolé, mais avec votre argent et vos impôts, nous subventionnons tous cette calamité agricole : l’industrialisation de l’agriculture et sa destruction de la nature, des sols nourriciers, des agriculteurs.es et du tissu rural.

La culture du positif pour faire avaler des couleuvres

Sur face de bouc et autre nid de vipères, un de mes faux-amis, un lobbyiste à la solde de l’industrie méthanière, mais déguisé en musicien écolo, écrit régulièrement pour prendre le contrôle des conversations sur les pages des opposants : — « La méthanisation permet la production d’un carburant neutre en carbone. » Neutre, infusant l’idée qu’elle en consomme autant qu’elle en produit. Sauf que le procédé en consomme plus qu’il n’en produit, et parfois deux fois plus. Et sans compter toute cette nourriture animale importée et qui pèse une blinde en carbone, sans compter les engrais chimiques dont il faut 5 kg de carbone pour produire seulement 1 kg d’azote de synthèse, sans compter les pesticides…

Même rhétorique positive que les promoteurs des pesticides

Qui, pour minimiser les effets toxiques, soutiennent qu’une grosse dose de pesticide, répartie en de petites, a un impact environnemental plus faible, voire insignifiant, que pulvérisée en une seule fois ! Sauf que cette affirmation s’appuie sur une source scientifique datant du 16e siècle (Paracelse)… Jamais validée par la science, et pour cause, il n’y a pas toujours de relation entre la dose et la conséquence (Cf. doses-réponses non monotones). Autrement dit, il n’y a pas que la dose qui fait le poison.

Que dirait-on d’une personne qui soutiendrait que le tabac n’est pas si mauvais pour la santé si on répartit de fumer le paquet sur la journée plutôt qu’en une seule fois ! Les disciples de la méthanisation agricole trouveront la comparaison fallacieuse, sauf qu’ils sont les premiers à la brandir quant aux forts soupçons de toxicité des digestats pour la vie des sols et l’environnement : « Faut juste diminuer les doses à l’hectare… » Cf. article précédent.

Fumier = digestat

Les digestats sont les restes de la digestion des bactéries méthanogènes, leurs “fientes”, un bouillon de culture par ailleurs.

Autre argument de notre joueur de pipeau : les qualités agronomiques du digestat sont égales à celle du fumier !

— « Qu’on épande un fumier ou un digestat, ça revient au même. Le digestat c’est juste du fumier passé dans un méthaniseur et auquel on a enlevé le carbone. » Ben voyons, si le discours n’est pas futé, il est affûté.

En gros, il dit que si vous mangez pendant une semaine que de la salade, au final, vous chierez de la salade, et c’est la même chose. Bon appétit 🙂 Quant au bouillon de culture, l’ADEME, pourtant grande promotrice de la méthanisation, publiait fin 2016 : « Les digestats étudiés (mis à part les fractions solides compostées) ne respectent pas les critères des normes actuelles sur les amendements et les engrais. » Splendide n’est-ce pas ?

Les digestats ne sont pas conformes aux normes sanitaires, travaux de l’INRAE de Narbonne et l’Irstea de Rennes ; des digestats dont une partie finit dans les eaux souterraines et les cours d’eau. Des digestats qui véhiculent dans la nature un grands nombre de bactéries et virus pathogènes. Et la pandémie en cours, nous apprend qu’à tout moment, la concentration aidant à la mutation, l’un d’eux peut logiquement sauter le pas pour se retrouver dans nos eaux potables. Et contaminer à vitesse grand V toute une population. C’est probablement ce qui motive aujourd’hui ce consensus politique dans l’Orne, pour s’opposer à un projet d’extension de méthanisation afin de protéger les forages d’eau Cristaline. Pourtant distant d’un km.

Et comme un malheur n’arrive pas seul…

Le physicien Daniel Chateigner, à la tête du Collectif scientifique pour une méthanisation raisonnée, précise dans une interview de Julie Lallouët-Geffroy de Reporterre : « Le digestat est très volatil, l’ammoniac se disperse très facilement dans l’air. À son contact, il s’oxyde et va développer du protoxyde d’azote, un gaz à effet de serre 300 fois plus puissant que le CO2. » Et outre que les engrais azotés sont la première source de pollution des eaux dans le monde. Quant au protoxyde, peut-être une des causes de la mortalité des vers de terre et de la vie du sol.

Le sacrifice de l’humus ?

Dans un sol vivant, on nourrit ceux qui fabriquent la nourriture pour les plantes avec des comestibles : fumier, paille, plantes fraîches (engrais vert), reste de cultures… le cycle de la nutrition fonctionnant comme le cycle de l’eau. Et pour dégrader cette matière organique en matière comestible pour les plantes, on considère que les bestioles (vers de terre, bactéries, champignons…) qui vont la digérer consomment 25 fois plus de carbone que d’azote. Appliqué à un buveur de Pastis, c’est une dose pour 25 doses d’eau !

La méthanisation soustrait aux fumiers et à toute la matière organique une grande partie de son carbone, alors que la vie du sol en réclame pour nourrir les plantes qui nous nourrissent. No comment, le contresens est flagrant.

« Nous contribuons à préserver la planète », dit la pub.

« Nous sommes made in France, nous naissons ici et renaissons partout, nous aidons le monde qui nous entoure, nous transformons l’inutile en utile, nous sommes les gaz renouvelables, une énergie produite localement et consommée partout en France, une énergie produite à partir de nos déchets. »

La pub d’ENGIE montre des vaches, une coccinelle et un tas de vieux pneus ! Et on nous dit faire du gaz renouvelable avec de vieux pneus, mais on ne nous dit pas qu’avec la coccinelle, on ne fait pas de gaz. Et qu’avec les vaches, il faut les mettre en cage pour qu’elles en fassent, et qu’avec les vieux pneus, on fait du “renouvelable” en consommant beaucoup d’énergies fossiles et nucléaires. Peut être même plus qu’ils n’en produisent eux-mêmes ?

Une méthanisation basée sur le développement des élevages et des cultures industriels, des élevages d’animaux en camps concentrés, des animaux reconnus par la loi pour être doués de sensibilité, mais dont leurs déjections sont présentées comme une solution écologique. Attention, ce n’est pas avec leurs pets qu’on fait du gaz, mais avec leurs chiures, raison pour laquelle ils doivent être parqués.

Et qui décide du prix de vente ? Le vendeur ou l’acheteur. L’agriculteur ou la multinationale ? Quand l’acheteur décide, il décide rarement d’enrichir le vendeur… Comme pour les laitiers où la multinationale Lactalis décide seule des prix, et avec cette corrélation que plus les prix sont bas, plus les taux de suicide sont hauts.

La méthanisation agricole est l’avenir !

— « La méthanisation est l’avenir du gaz en France et un complément de revenus important pour les agriculteurs. » D’accord, un nouvel eldorado pour les multinationales et un complément de revenus pour quelques agro-industriels, mais surtout un bel aspirateur d’argent public et un vaste détournement des subventions agricoles au profit de la production gazière.

En 2050, la France consacrera 2 tiers de sa surface agricole à la production de bio-gaz et de bio-carburant, et un tiers à l’alimentation de sa population ! Et c’est la projection la plus optimiste, puisque les scientifiques du CNVM soutiennent que les sols agricoles français ne suffiront pas à nourrir tous les méthaniseurs ! Daniel Chateigner :

— « Et encore, ce que ne dit pas Mme ENGIE, c’est qu’en 2050 les ressources biomasse française ne suffiront pas à alimenter les méthaniseurs … Il faudra trouver cette biomasse ailleurs, en Amazonie ou dans l’huile de palme ou que sais-je encore, et la rapatrier par bateaux qui flotteront jusqu’à nous … au gaz ! »

Renier l’autonomie alimentaire de la France

En 2020, l’affaire des masques nous a donné un petit aperçu des méfaits de la dépendance, celle des tests également, des vaccins aussi 🙂 Sachant que nous sommes déjà dépendants des importations pour un quart de notre alimentation animale, renier l’autonomie alimentaire de la France d’ici 30 ans est finalement un projet sacrément audacieux.

Car, sauf erreur des scientifiques, du gouvernement ou de ma part, il faudra donc importer de l’autre bout du monde des comestibles pour nourrir, non seulement nos bactéries méthanogènes, mais la population française. C’est audacieux ou irresponsable ?


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É p i l o g u e

Soyons aussi foufous que des chiots, et balayons tous les problèmes pour ne voir que le côté positif. En énergétique, la base, c’est combien faut-il d’énergie pour produire de l’énergie ? Par exemple, il faut bruler un baril de pétrole pour en produire 35 au Moyen-Orient. Mais aux États-Unis, le rendement étant plus faible, c’est 1 pour 11. Et il faudrait être complètement zinzin à 1 pour 1 pour continuer à en produire. Et pire à 2 pour 1. Le taux de rendement énergétique de la méthanisation agricole se situe entre 1,3 à 2 barils de pétrole brulés pour produire 1 “baril” de gaz.

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6 thoughts on “Trop cool la méthanisation agricole avec son gaz bio, écolo et comestible

  1. Je suis d’accord avec votre article.
    Hélas, aucune création d’énergie n’est propre en émission de carbone. L’énergie pollue de part sa nature.. Et la balance émission/absorption n’est pas encore trouver.
    Il est vrai que le fait d’importer plus de nourriture pour être plus autonomes en gaz bio, c’est un sacré paradoxe..
    Elle est ou la résilience alimentaire de nos territoires ?! D’où vas t’elle venir ?! Quand?! Pour moi la question reste entière.. Bientôt du méthane comestible qui sais?

  2. Bonjour
    Ce que vous dites n’est pas difficile a comprendre. Que les industriels comme Total ou un certain syndicat agricole tentent de nous faire croire que les agrocarburants sont la solution c’est normal quoique immoral. Mais que des hommes politiques ex premiers de la classe et généralement ex bête de concours ne comprennent pas cela , ça m’échappe complètement.J e sais je suis naïf
    bonne journée

    1. Bonjour Bruno,

      Nous sommes d’accord, mais la France comme son personnel politique, dans tous les secteurs, sont sous emprise.

      Les multinationales ont pris le pouvoir, un pouvoir que jamais une reine ou un empereur n’avaient eu jusque-là.

      Je le dénonçais depuis des années dans l’agriculture, mais l’épisode pandémique révèle qu’aujourd’hui, le pouvoir entier est entre leurs mains. La dernière affaire en date, les vaccins, montre que nous sommes dépendants de leur bon vouloir. Elles ont tout de même fait financer leurs recherches par les États, et aujourd’hui ce sont elles qui imposent le prix et les modalités.

      Bref, et les gouvernements et les politiques ne sont plus que des négociateurs… En revanche, pourquoi la société civile ne veut pas prendre conscience de ça ? Belle journée

  3. Bonjour Christophe,
    Tout à fait d’accord avec ton billet. Le méthane est simplement du greenwashing de l’agriculture industrielle, les mêmes ficelles déjà utilisées par d’autres industries funestes comme le tabac ou l’amiante : allumer des contre feux sous couvert scientifique et/ou écologique pour noyer le poisson. Quant au digestat, comme les résidus de stations d’épuration, le compost des déchetteries ou le lisier des usines à cochons, c’est une catastrophe écologique et agronomique et souvent un concentré de pesticides et autres polluants.
    Peux-tu nous donner tes références de sources pour les chiffres comme “les deux tiers de terres consacrées au gaz en 2050” ou les “1,3 à 2 barils de pétrole brulés pour produire 1 “baril” de gaz” ?
    Dernière chose, peut-on voir ta vidéo sur la mini serre chauffée ailleurs que sur face de bouc que je boycotte ?
    Amitié
    Yves

    1. Bonjour,

      Mes sources, ce sont les données du Collectif scientifique national pour une méthanisation raisonnée, et mes propres estimations à partir de leurs données, par ailleurs plus optimistes.

      Dans l’article de Julie Lallouët-Geffroy de Reporterre.net, l’agronome Pierre AUROUSSEAU, membre du Collectif, dit : « Nous avons fait le calcul à partir des projections de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe). Si les objectifs gouvernementaux sont atteints, l’équivalent de trois départements seront consacrés à 100 % aux cultures intermédiaires (avoine, orge, etc.) pour alimenter les méthaniseurs. »

      Et Daniel CHATEIGNER d’apporter cette précision : « Il s’agit de la surface d’un département Français moyen, soit 6400 km2. C’est entre 3 et 6 équivalents-départements, sans routes, habitations, fleuves, etc. Juste la surface.
      Uniquement pour les 10% de biogaz de la PPE 2015, soit 50 TWh annuels.
      »

      Daniel est professeur à l’Université de Caen Normandie, physicien cristallographe et chercheur au Laboratoire de Cristallographie et Sciences des Matériaux (CRISMAT) du CNRS…, je lui ai demandé de me préciser ce qu’il avait déclaré dans l’article de Sophie Chapelle publié en février 2020 par Bastamag.net : Tu soutiens qu’il n’y a pas assez de surface agricole en France pour atteindre les objectifs de 2050, ajoutant, « soit ces prévisions sont fondées sur des calculs erronés, soit on dissimule le projet de transformer très profondément l’agriculture française en la détournant de sa vocation alimentaire au profit d’une agriculture majoritairement énergétique. »

      Sa réponse : “C’est simple, 3 départements moyens pour 50 TWh annuels (10% des 450 TWh annuels consommés en France en 2018). Donc pour 100%, il faut la surface de 30 dept moyens. Maintenant rajoutons les routes, les villes, les fleuves … donnons à manger au gens, gardons quelques forêts (la pyrogazeification va les amputer aussi …), disons qu’au dessus de 1500 m d’altitude c’est dur de faire pousser, … tu vois, rapidement la surface Française est insuffisante à vouloir lui faire assumer toutes les tâches nécessaires. Depuis, on veut nous faire croire que dans les scénarii 2050 il est prévu 200 TWh annuels de consommés en moins (meilleurs isolements thermiques des logements). Ah ah ah !

      Quant à la vidéo, je n’ai pas de solution. Belle journée

  4. Bonjour,
    Très bon article sur ce sujet.
    Le statut juridique : “un produit peut etre commercialisé et utilisé librement sans demande d’autorisation, contrairement au déchet”.
    A te lire les “digestats” sont clairement de ce point de vue des “déchets” puisque dangereux pour la santé humaine et l’environnement.
    L’urine est par exemple classé la dedans . . .
    Autant de contre sens pour notre présent et futur.
    Merci pour continuer d’essayer de faire passer le message qu’il est urgent de modifier la direction que prend notre avenir commun..
    Belle journée.

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