Que veulent dire les mots : géodrilologie, lombricologie, drilosphère, lombrisphère ?

Lombric sphère, vous avez dit lombrisphère ? Comme c’est… 🙂 La géodrilologie est la branche de la zoologie qui étudie les vers de terre selon Marcel B. Bouché, le créateur du mot. Un mot nouveau et peu parlant, sauf pour ceux qui s’en définissent, les géodrilologues.

Absent des dictionnaires, chacun y va donc de sa définition ! Celle-ci est l’œuvre d’une professeure documentaliste. « Géodrilologie : (nom commun féminin) c’est l’étude des segments anéciques présents dans les sols argilo-humiques permettant de dater avec précision l’origine des métamères. »

Les mots nous parlent, mais que nous dit celui-ci ?

Qu’il prend racine dans une langue vivante, le grec ancien ! Géodrilologie = Géo, la Terre, le sol, drilo, le ver de terre, logie, l’étude, le discours, le raisonnement. Nul besoin d’une explication de texte pour saisir le sens de la sexologie, virologie, toxicologie ou psychologie. Un lombricologie n’en aurait réclamé aucune.

D’accord, l’ichtyologie ne parle pas plus aux pêcheurs que la géodrilologie aux paysans ! Comme si certains scientifiques avaient besoin de se placer au-dessus des gens de terrain au seul prétexte que leurs savoirs intellectuels seraient supérieurs à ceux nés de l’observation. Par ailleurs, ça pose clairement un problème pédagogique : l’intellectualisation d’un mot concourt-il à sa vulgarisation ? Concourt-il à populariser une discipline de niche dont le sujet a toujours été méprisé ?

Le virologue étudie les virus, le lombricologue les vers de terre

Si le vinologue n’étudie pas les vins, le lombricologue se doit d’être aussi pédologue et agrologue, car l’étude d’une espèce n’a pas de sens en dehors du milieu où elle vit et prospère. Agrologue (étude des sols d’un point de vue agricole) et accessoirement agronome. En revanche, si le lombricologue s’intéresse à toutes les espèces de vers de terre, et espèces périphériques comme les enchytréides, le sexologue est hyper-spécialisé, s’intéressant qu’à une seule ! Homo sapiens, l’Humain moderne, puisqu’on réfute aux animaux non humains d’avoir une sexualité ! Eh oui, je ne suis pas peu fier d’avoir été le premier à briser ce tabou en mettant à nue la sexualité du lombric terrestre dans son Éloge. Et elle n’est pas piquée de vers…

Lombricologue ou lombriphisien ?

N’étant ni scientifique, ni universitaire, ni géodrilologue, j’ai cherché un mot pour définir mon travail. Sachant que je suis à la tête d’un média lombricentré, auteur de 2 livres et de quelques dizaines d’articles sur les vers de terre, et d’un manuscrit en attente d’édition. Outre par ailleurs d’écrire 7 jours sur 7 sur le monde des lombriciens et d’avoir porté un projet pour les réhabiliter dans le modèle agricole en 2018 ; projet arrivé en tête des projets nationaux pour la reconquête de la biodiversité. Les mots agronome, agrologue ou agroécologiste n’étaient pas satisfaisants. Aucun ne l’était.

Partant du principe que le célèbre astrophysicien, qui dit tant de belles choses sur les vers de terre, observe l’au-delà en ayant un avis sur l’en deçà, pourquoi ne pas nommer lombriphysicien celui qui observe l’en deçà de sa voûte plantaire ? Le mot physicien étant pris au pied de sa lettre (déf. de 1532) : « Celui qui étudie les choses de la nature » ou « qui a pour objet les choses naturelles. »

Quand les mots retournent leur veste.

Les mots étant des objets de pouvoir, et même les objets du pouvoir, des armes de dissuasion massives, ne dit-on pas le pouvoir des mots, leur définition évolue au fil du temps. Plutôt s’adapte à l’idéologie en cours. Et certains vont jusqu’à retourner leur veste !

À l’exemple de l’agriculture définie en 1694 comme un art, le premier des arts majeurs, l’art de cultiver la terre pour la rendre fertile, et en 2020 comme « l’ensemble des travaux dont le sol fait l’objet en vue d’une production végétale. » (Larousse) Deux paradigmes radicalement opposés. Mais actuellement, nous avons quelques champions hors catégorie, comme le mot agroécologie qui définit en même temps une agriculture sans pesticides, sans engrais chimiques, sans hormone de synthèse et sans OGM, et avec pesticides, engrais chimiques, hormones de synthèse et OGM. Le pouvoir est trop fort.

Bref, entre les mots lombricologue et lombriphysicien, la lombricologie a ma préférence, car le mot parle au plus grand nombre. Et vu l’urgence, autant se comprendre sans entournure.

La drilosphère !

Extrait de Sauver le… : « Un concept propulsé par Marcel B. Bouché, la drilosphère est la sphère, l’aire ou la zone d’influence d’un ver de terre. Et elle est caractérisée par les parois de ses galeries qui sont imprégnées de ses mucus et urines, et ses matières fécales appelées turricules pour les espèces classées anéciques. »

Patrick Lavelle — « Au départ, c’était les galeries des anéciques et leurs parois, milieu très particulier pour la microflore du sol. Ensuite, je l’ai étendu à toute la partie du sol qui est contrôlée par les vers de terre, la terre et la matière organique en transit dans leur tube digestif, les galeries et les turricules, tous âges et espèces productrices confondues. On parle ainsi de “domaine fonctionnel” et la drilosphère se juxtapose ou se mêle dans le sol à la rhizosphère des racines, la termitosphère des termites, la myrmecosphère des fourmis. On reconnaît ainsi que les “ingénieurs de l’écosystème” du sol organisent le sol en une mosaïque de domaines dans lesquels ils activent la microflore du sol de manière sélective. »

Tous les êtres vivants ont leur sphère, mais ils sont dans le même temps les acteurs de multiples autres sphères, raison pour laquelle je soutiens que la “Nature” n’est pas un assemblage d’individus, mais d’écosystèmes. Même la bactérie trucmuche est reine en sa demeure et sujet de plein de royautés. Ce qui complique d’autant plus la définition des mots, obligée d’être précise, de préciser sans enfermer le mot. Exemple avec les récentes classifications fonctionnelles des vers de terre.

Classification : épigés, endogés, anéciques.

Extrait de Sauver le… : « Pour le ver de terre, c’est un casse-tête, et récemment de nouvelles catégories dites fonctionnelles ont été créées. Des boîtes censées ranger tout le monde à sa place en fonction de sa niche écologique. Mais ça ne marche pas. Trois boîtes, trois critères : les épigés vivants à la surface du sol, les endogés exclusivement dans le sol et dans des galeries horizontales, et les anéciques dans des galeries verticales appelées terriers. Au regard de cette nouvelle classification, le héros de l’Éloge est donc un anécique. Mais pendant les neuf premiers mois de sa période juvénile, le lombric terrestre vit dans le sol comme un endogé, et une fois adulte, il se nourrit à la surface du sol comme un épigé. Sachant qu’il peut vivre jusqu’à huit ans, la force du nombre faisant loi, certains scientifiques ont donc décidé de le ranger comme un épi-anécique, mais c’est une vue de l’esprit. Vu sur la totalité de sa vie, le lombric terrestre serait un épi-endo-anécique, ce qui revient à dire qu’il est un ver de terre !

Patrick Lavelle — « Ça marche si on raisonne avec souplesse, car ce sont trois pôles extrêmes comme le sable, l’argile et le limon le sont dans la texture du sol. Et le ver de terre se localise dans ce triangle, avec des variations possibles au cours de sa vie. »

Bien vu. Merci pour cet éclairage tamisé et plein de bon sens paysan. Pour clore, je reviens sur la hiérarchie des savoirs, car de la même manière qu’il y a une pyramide sociale ou animale, avec des animaux supérieurs aux autres, il y a des savoirs en haut de l’échelle et d’autres au ras des pâquerettes. Des nobles et des misérables. A mon avis, un des nerfs de la guerre est dans ce conflit intellectuel. Extrait d’un texte de Céline Pelosi, lombricologue de renom, publié dans Sauver le… :

« Que nous conseillerait Darwin, s’il était là ? Probablement de retourner les pieds dans les
champs et de repartir du début pour observer, soulever des questions, comprendre, s’interroger
encore. L’idéal serait de ne pas être seul dans ce champ, mais accompagné de son exploitant. Ainsi, ce serait l’occasion non seulement de partager les savoirs, mais également de faire émerger des questions communes. Car il est bien certain que nous avons beaucoup à apprendre les uns des autres. Chercheurs et agriculteurs sont des producteurs de connaissances, plus ou moins empiriques ou théoriques. C’est sans doute déjà à ce stade qu’il faudrait progresser, puisque sans parler le même langage, comment s’enrichir mutuellement… »

Quant à la lombrisphère, elle rassemble tous les gens qui complotent pour le ver de terre… 🙂

Pour nous soutenir, n’hésitez pas à acheter nos livres ou faire un don à l’association qui soutient notre travail pédagogique.

Épilogue.
Sols inondés, quid des vers de terre ?

Que deviennent-ils sous l’eau ? Mystère et boule de gomme. Qu’il y ait un taux de mortalité important, c’est très probable comme il n’est pas improbable que les espèces, qui vivent en zone inondable, aient également développé des stratégies de défense.

On sait que certains montent dans les arbres, que d’autres ferment à double tour l’entrée de leur terrier ! Si vous habitez dans une zone inondée, pouvez-vous vérifier dans les arbres, les arbustes ou les plantes hautes ? Et observer une fois l’eau retirée. Vos observations pourraient être précieuses, car les données scientifiques sont rares en pareil cas. N’hésitez pas à faire des photos et à nous adresser vos observations.

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3 thoughts on “Que veulent dire les mots : géodrilologie, lombricologie, drilosphère, lombrisphère ?

  1. Salut Christophe,
    c’est bien inondé dans le marais en bas de chez moi, et j’ai pu faire quelques premières observations de vers de terre fuyant la subite montée des eaux. +30cm en une nuit, et dés le lendemain les vers étaient très faciles à observer : ils étaient nombreux sur la route. J’ai pu l’observer pendant deux jours, et puis l’eau a cessé de monter et le phénomène c’est arrêté. plusieurs explications possibles : ils ont compris que les voitures ne leurs voulaient pas du bien, ils ont trouvés refuge au bord de la route ou dans un terrain plus propice (bord de route, tertre), soit ils se sont fait mangés par une cigogne (elles sont de retour depuis peu, pour celles qui migrent encore). J’ai pu observer de nombreux trous de terrier ouverts prés de l’eau, pile là que les cigognes viennent souvent se poser (coïncidence ? je ne pense pas), et d’autres terriers en cours de construction plus en amont.
    Quant à les voir grimper aux arbres, pour l’instant je n’ai rien observé de tel, mais les frênes têtard pourraient faire des abris sympas, vu la quantité de matière organique qui s’y accumule.
    J’ai également observé, le 1er novembre 2020, qu’ils étaient très actifs pour creuser des terriers sur les talus jouxtant les fossés, alors qu’au milieu des parcelles l’eau commençait déjà à s’accumuler. Cette même parcelle avait déjà été inondé en mars 2020, et pourtant ils étaient bel et bien présents 6 mois plus tard. Cette parcelle est situé à 1Km des terres qui n’inondent pas, alors s’ils migrent par la terre, ça doit leur faire un sacré bout de chemin, sans compter qu’il faut contourner les fossés…
    Bref, la décrue n’étant pas pour tout de suite, je vais continuer mes investigations en terrain sec, et en canoë. Et pour te rassurer, notre maison est situé 5 mètres au dessus du niveau d’eau actuel, j’ai bien pris soin de vérifier avant d’acheter : je suis peut-être un peut dingue, mais je ne suis pas fou.
    Belle soirée Christophe.
    PS : depuis ton appel à témoignage, je commence à faire des photos de terrain, je pourrai t’en envoyer pas courriel.
    à +
    Manu

    1. Merci Manu, superbe témoignage, c’est dans ces moment-là que les réseaux sociaux prennent tout leur sens. Bon courage et à bientôt.

  2. Merci pour vos billets passionnants. J’adore votre ton iconoclaste ! 🙂

    J’ai entendu l’appel de la terre il y a 3 ans environ; je débute dans ce champ du vivant. Commençant de zéro, je me suis dit que démarrer avec un keyhole-garden serait un bon observatoire pour les plantes potagères et aromatiques. La zone compostage intégrée m’interrogeait pas mal. Le compost est un art et une science. Remuer, pas remuer ? L’été, je découvre, l’hiver je le chapeaute. Je n’y mets que des végétaux, des résidus de fruits, de légumes non cuits, du carton PQ (je délaisse volontiers les feuilles de maïs séchées que ma mère utilisait autrefois dans sa jeunesse campagnarde), du thé, des bouts de bois humides…
    Hier, je n’ai pas pu résister car je voulais savoir ce qui se passait dessous. J’ai pris un bâton que j’ai enfoncé dans le compost et en le retirant un grosse grappe de vers longs, dodus et rouges y étaient accrochés. Je suis très contente. Donc je continuerai de ne rien faire, sauf arroser de temps en temps l’été.

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