Ver de terre : homosexuel ou hermaphrodite, il faut trancher

Avant de trancher, une précision importante : les vers de terre sont bien évidemment tous bisexués d’un point de vue holistique (globaliste). Mais n’ayant pas toujours les deux sexes en même temps, ils sont hermaphrodites ; pas au sens strict, protandres ! Nous allons revenir sur ce mot.

Cela dit, quand 2 vers de terre s’accouplent pour s’échanger du sperme, parce qu’ils en giclent comme tous les animaux mâles, on peut voir ce moment comme homosexuel, n’étant ni maman ni papa, ni maman et papa, mais que papa ! Homosexuel, mais pas sodomite, puisqu’ils s’éjaculent mutuellement à la base de l’encolure en comparaison à la morphologie d’un cheval. Et pour les adeptes du détail, ils (pas tous) pratiquent la technique du tête-bêche, autrement appelée position du 69. Voir en dessin ou en vrai 🙂

Pour comprendre la suite de cet article, il faut impérativement avoir lu le précédent.

Ni homosexuel ni hermaphrodite,
ni l’un ni l’autre !

Sur RTL, ils ont tranché, il suffit de leur retrancher la tête pour les reproduire. C’était le 24 juillet 2015 dans l’émission de Jacques Pradel et Didier Van Cauwelaert. Si fiers de leur trouvaille, qu’ils ont même fait une émission spéciale : Quelle est la différence entre l’homme et le ver de terre ? Sous-titré : Quels mystérieux pouvoirs feraient du “noble ver de terre” une créature supérieure à l’être humain ? Extraits :

Nos ADN sont communs à environ 75%. Et les facultés du ver de terre sont pour le moins surprenantes : si on lui coupe la tête, elle repousse en 14 jours avec toute sa mémoire intacte. En juillet 2013, une équipe de scientifiques confirme la découverte en enrichissant la mémoire d’un ver de terre avant de le décapiter. On lui apprend à aller vers une source de lumière pour se nourrir : une fois la tête régénérée, la première chose que fait le ver, c’est d’aller vers la lumière alors qu’il n’y a pas de nourriture !

Le cul-terreux, que je suis, ricane de tant de précisions pour autant de bêtises, mais qu’en pense le scientifique ?

Suffit-il de décapiter les vers de terre
pour les reproduire ?

Patrick Lavelle.Il ne s’agit pas de vers de terre, ni d’annélides, mais de Plathelminthes, des vers marin primitifs et plats dont quelques espèces se sont adaptées au milieu terrestre. Certains sont d’ailleurs de redoutables prédateurs de vers de terre.

Christophe G. — Pour en savoir + sur les Plathelminthes, lire le chapitre qui leur est consacré dans Sauver le ver de terre. Des vers qui ne sont pas des lombrics et qui vivent dans l’eau… Dommage que RTL diffuse cette fake new depuis 6 ans. Rien de tel pour entretenir la croyance de couper un ver de terre pour en faire 2 ! Et pourtant, quand en 2018 ils m’ont posé la question lors de la sortie de L’Éloge du ver de terre, ma réponse a été sans détour : Si on coupe un lombric en 2, d’un côté il y a la tête, de l’autre l’anus ! Et à moins de tomber sur un individu qui a la tête dans le cul… Désolé, j’en rajoute 🙂

C’est inversement le même problème avec la viande artificielle qui ne fait pas souffrir les animaux, alors que leur production réclame d’abattre des vaches enceintes pour leur piquer le liquide fœtal. Désolé, je m’écarte… Voici le lien vers l’étude qui a inspiré nos 2 compères pour faire le buzz. Patrick, si tous les vers de terre ne s’accouplent pas à la manière de notre célèbre cultivateur « homo », comment font les endogés, ces espèces sous-terrines qui ne sortent jamais la tête de la terre ? Sont-ils parthénogénétiques ?

Patrick L. — Mystère, mon cher Christophe, ces endogés sont très discrets et les parthénogénétiques rares, limités à quelques espèces pérégrines qu’on trouve partout. Je les ai pris qu’une dizaine de fois sur le fait en 5 ans de relevés journaliers.

Christophe G. — Effectivement, tu n’es pas très productif 🙂 5 ans d’observations quotidiennes pour en voir 10…

Patrick L. — Il y a une espèce dans les savanes humides de Lamto en Côte d’Ivoire, le Dichogaster terrae nigrae qui mesure pas loin d’un mètre de long à l’état adulte et qui vit entre 10 et 40 cm de profondeur dans le sol. Jamais plus de 2  individus par m², plus souvent un seul dans 5 m2… Et pourtant on retrouve leurs cocons, en moyenne deux produits par an et par adulte. Et comme ils s’accouplent dans le sol, tu imagines le problème pour repérer dans un espace compact à 3 dimensions un mâle adulte disponible… et qui en plus lui plaisent ! Et où chacun doit creuser de son côté jusqu’à faire galerie commune ! Des auteurs suggèrent que certains ne s’accoupleraient pas, dispersant dans le sol des spermatophores, petits granules visqueux bourrés de spermatozoïdes, que les vers de terre récupéreraient pour se féconder. Mais c’est pareil, comment font-ils pour les repérer et les utiliser ? Mystère total !

Christophe G. — Pour éviter que les esprits s’échauffent, comme lors de la publication sur leur gay-attitude, rappelons que tu utilises le terme « mâle » uniquement parce qu’ils sont dépourvus d’organes femelles à cette période. Des organes qui se développeront une fois qu’ils ont été (ou se sont) inséminés. Tiens, un petit florilège des messages reçus pour avoir titré qu’il était gay… :

Extraits Ce que vous appelez « homosexualité » fait partie du mode de reproduction inné de l’espèce. Sans aucun mépris, ni déconsidération, ni jugement dans mes propos, pour l’homme, l’homosexualité est une “déviation” singulière du comportement… Ma réponse : « Pour rappel, la diversité des orientations sexuelles n’est pas une déviance, et elle touche tout au moins un grand nombre d’espèces de mammifères. »

Rien à voir avec l’homosexualité. Là, on touche le sommet de la connerie dégénérative compulsive qui reflète la tendance du monde actuel. Il n’avait lu que le titre de l’article. Le suivant a lu un peu plus…À lire l’intro de l’article, pardon, mais je m’arrête là. Entre le titre et l’intro, et ben tu nous as pondu une belle publication de merde !

Patrick L.C’était juste pour rappeler que la nature est diverse et souple, et que les humains se ridiculisent à vouloir encadrer dans des normes et des règles de vie, des comportements dont ils ne comprennent pas la raison d’être.

Christophe G. — Je sais… le syndrome Dunning-kruger fait des ravages sur les réseaux sociaux. À propos de la sur-confiance, puisqu’il s’agit de cela, Charles Darwin (encore lui) en parlait déjà au 19e siècle : «  L’ignorance engendre plus souvent la confiance que la connaissance. » Au niveau des enchytréides, des espèces apparentées aux endogés, Céline Pélosi de l’INRAE d’Avignon me disait : reproduction par fragmentation (quelques espèces), biparentale (amphimixie) ou uni (parthénogenèse).

Connaissons-nous si bien les vers de terre ?

Il y a environ 7 000 espèces, des animaux aux mœurs et régimes alimentaires aussi diversifiés et variés que celui des mammifères (végétariens, omnivores, carnivores…), mais combien ont réellement fait l’objet d’études poussées ? Aucune selon Céline, hormis Eisénia foetida, l’espèce des composts, celle dont on fait commerce. Comme pour les abeilles, 1 000 espèces en France, 2 000 en Europe, 20 000 dans le monde, et toutes les études sont concentrées sur UNE ! La vache à miel ! Céline m’a précisé qu’une dizaine ont tout de même été étudiées, dont le célèbre lombric terrestre « de » Charles Darwin, Aporrectodea caliginosa (endogé), Aporrectodea longa (anécique), Lumbricus rubellus (anécique), Pontoscolex corethrurus (endogé)…

Patrick L. Bonne question ! À part l’Eisenia foetida (4418 réfs. dans web of science) et Lumbricus terrestris (3317 réfs.), Aporrectodea caliginosa (1176 réfs.) et le pantropical Pontoscolex corethrurus (364), assez peu d’espèces ont fait l’objet d’études biologiques et écologiques détaillées. Et ce type d’étude ne se fait plus de nos jours.

Nb. Ne se fait plus, car ces études sont longues et coûteuses, et les financeurs réclament des retours rapides sur investissement, outre qu’un chercheur.e doit régulièrement publier pour rester dans le circuit. Une étude statistique (méta-analyse de données) réclame quelques mois de travail, quand une sur le terrain, quelques années voire plus.

Dans un article de synthèse que j’ai écrit en 1981 sur les stratégies de reproduction des vers de terre, la fécondité était connue pour à peine 21 espèces 🙁 , dont une douzaine de Lumbricidae européen, plus 3 espèces de l’Inde et 8 des savanes de Lamto où j’ai fait mon travail de thèse. Depuis, une douzaine d’espèces d’Espagne, d’Afrique de l’Ouest et de Colombie s’y sont ajoutées, mais c’est très peu en regard des 7000 existantes (des travaux récents suggèrent même qu’il pourrait y en avoir deux fois plus).

Ces études demandent un suivi très lourd des populations sur le terrain complété par des élevages pas toujours faciles à réaliser. Beaucoup d’espèces n’aiment pas la captivité !!! Mais les travaux existants donnent une idée assez précise de ce qu’on peut attendre en fonction de la taille du ver, de son régime alimentaire, de son mode de reproduction parthénogénétique ou fécondation croisée.

Christophe G. — 7 000 espèces, peut-être 14 000, 20 000 espèces d’abeilles, 10 000 espèces d’insectes pollinisateurs rien qu’en France, 130 espèces de coccinelles encore rien qu’en France… que de mondes à découvrir quand certains résument la bio-diversité à quelques espèces de mammifères, d’oiseaux et d’insectes. Et au pays des réseaux sociaux, comme en 14 dans les tranchées, on tranche dans le lard sans état d’âme, humour ou recul !

Planqués et masqués, nombreux sont les grand-sachants à prendre la confiance… Des experts autoproclamés et prêts à imposer leur loi comme une vérité dans de pseudos groupes d’échanges présentés comme des espaces collaboratifs. Et nul besoin de lire un article : un titre, un mot ou même une virgule mal placée suffit largement pour qu’ils enfilent leur cape de zéro Zorro. Ah, le monde manque cruellement d’humour dès qu’il s’agit de ce qui le mène : le cul et l’argent, ou l’argent du cul…

Le ver de terre serait hermaphrodite
protandre comme l’escargot !

Pas “serait”, pas un conditionnel, mais hermaphrodite protandre selon la nomenclature en vigueur. Alors, j’ai ouvert mon Larousse pour y lire : « PROTANDRE, se dit des fleurs hermaphrodites chez lesquelles les étamines arrivent à maturité avant le pistil. HERMAPHRODITE, se dit d’une fleur ayant à la fois étamines et pistil, ou présence normale et fonctionnelle des deux sexes dans le même individu, animal ou végétal. » Et dans L’Internaute, un site en ligne de qualité : « En botanique, une plante protandre est un végétal dont les organes mâles sont mûrs avant les organes femelles pour éviter l’autofécondation. En zoologie, l’adjectif renvoie à un animal d’abord mâle puis femelle. »

Quant au dictionnaire de l’Académie française : « PROTANDRE. 1.  botanique. Se dit, par opposition à Protogyne, d’une plante bisexuée dont les étamines arrivent à maturité avant le pistil. La fleur de sauge est protandre. 2.  zoologie. Se dit d’un animal hermaphrodite dont les spermatozoïdes arrivent à maturité avant les ovules. Les lombrics, les escargots sont protandres. Se dit aussi, par opposition à Protogyne, de certains animaux qui sont mâles dans la première partie de leur vie, avant de devenir femelles. La daurade royale et le poisson-clown sont protandres (on dit aussi Protérandre). HERMAPHRODITE, se dit d’un être présentant à la fois les organes des deux sexes (on dit aussi Bisexué). L’escargot, le ver de terre sont hermaphrodites. »

Contrairement au monde des mammifères qui est sexué, ce qui n’empêche pas certains d’être bisexuels, n’en déplaise aux détenteurs de la morale, dans celui des Lumbricina – qui exclut les enchytréides, ces endogés assez grand pour faire partie des Annélides, mais trop petit pour être des Lombrics – il n’y a ni mâle ni femelle, mais des individus tantôt l’un, l’autre ou les deux.

La suite au prochain numéro. Peut-être un spécial endogé, ceux que l’on ne voit jamais sur le sol, les véritables boss pour Patrick. D’ici là, si vous avez des questions, n’hésitez pas, comme n’hésitez pas à acheter nos livres ou faire un don à l’association qui nous soutient.



# É p i l o g u e

Citée dans l’article, Céline Pélosi est l’auteure d’une remarquable étude sur les résidus de pesticides dans les sols et les vers de terre. Publiée le 1er janvier dernier, que disent ces travaux ?

  • 100 % des prélèvements de sols contenaient au moins un pesticide, dont 83 % par cinq ou plus !
  • 92 % des vers de terre étaient contaminés par au moins un pesticide, dont 34 % par cinq ou plus !
  • 79 % des vers de terre contenaient un néonicotinoïde, l’imidaclopride.

Quand on sait que les néonicotinoïdes tuent autant à petit feu les vers de terre que les abeilles, comme l’a révélé le 17 septembre 2014 une méta-analyse basée sur les conclusions de quelque 800 études publiées dans le monde ces 20 dernières années, ça devrait nous interroger sérieusement.

Mais sur la page Lumbricina de Wikipédia, où je suis sur la liste noire des personnes bannies ai-je appris cette semaine, on apprend que les vers de terre auraient le don de détoxifier les sols des pesticides : — « On comprend de mieux en mieux certains facteurs qui modifient les effets des produits chimiques dans les écosystèmes, et donc sur l’exposition réelle des vers de terre, ainsi que la mécanique de la toxicose et des phénomènes de détoxication chez les vers de terre… »

On apprend aussi que les vers de terre peuvent contaminer les bécasses et les sangliers lors de retombées radioactives ! Probable contribution à la Grande encyclopédie libre d’un chasseur antinucléaire 🙂 Grâce à un schéma, niveau maternel du Moyen Âge, on apprend aussi que les vers de terre sont des détritivores ! Vu que la page est gérée par des grand-sachants devant l’éternel, et que Wikipédia est un abreuvoir fortement fréquenté par les jeunes générations, il y a urgence, il y aurait urgence 🙂

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5 thoughts on “Ver de terre : homosexuel ou hermaphrodite, il faut trancher

  1. En ce moment pour que le monde se penche sur les vers de Terre je ne vois qu’une solution: ils doivent chopper le virus maudit! Je trouve dingue que RTL ne corrige pas sa bêtise …
    Bonne journée et merci pour ton travail 🙂

  2. Bonjour
    Que faire? pour qui voter? Continuez a publié a informé il faut y croire, restons positif il y a 30 ans on était pas sensibilisés a tout cela. Bon dimanche

  3. Faut quand même être très optimiste pour ne pas déprimer , ou éviter de s’intéresser à ce qui nous entoure. Bien peur que ce soit l’attitude du plus grand monde. Le déni est très protecteur.

    Quand je vois comment je fais ch.. le monde si j aborde la catastrophe en cours ! belle journée quand même

    1. Bonjour Lucas,

      Pas une seule bonne nouvelle pour notre planète depuis 200 ans, nous prenons un milliard d’êtres humains en plus tous les 10 ans, maintenant ils vont faire du gaz et de l’électricité avec les forêts et la nourriture de la bio-diversité, tu as raison, il faut rester positif pour ne pas déprimer 🙂 Belle journée

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