On achève bien les vers de terre au nom de l’écologie

Pourquoi perdre son temps à vouloir sauver les vers de terre, puisque le samedi 12 décembre, lors de l’émission Climat, chaud devant sur France Inter, la directrice de la multinationale gazière, ENGIE, a dit que toute la nourriture des vers de terre aura été réaffectée en 2050 à quelques espèces de bactéries méthanogènes ! En échange, 100 % du gaz français sera vert et renouvelable.

Bien entendu, elle ne l’a pas dit aussi crûment, et personne ne lui a opposé cette note de l’INRAE publié le 20 avril dernier : La mortalité de vers de terre retrouvés à la surface immédiatement après épandage de digestats de méthanisation est un phénomène qui pose question…

100 % du gaz sera écolo, mais sans nourriture, les vers de terre vont donc mourir, entraînant avec eux toute la vie des sols, leurs prédateurs et les prédateurs de leurs prédateurs. Mathieu Vidard et Camille Crosnier, les 2 journalistes animateurs qui lui faisaient face, ont acquiescé.

On leur apprend en direct qu’on va supprimer les animaux qui fabriquent la nourriture pour les plantes et les arbres, pour les remplacer par des pesticides et des engrais chimiques, et eux prennent ça comme une bonne nouvelle pour le climat ! Parce que si vous supprimez ceux qui créent les sols nourriciers, c’est comme si vous supprimiez l’eau des océans. Une situation bien pire que la ré-autorisation des néonicotinoïdes, mais qui semble satisfaire beaucoup de monde dont celui de l’écologie. Non aux pesticides, mais oui à la fin programmée des sols vivants, faudra m’expliquer.

Alors, comment la multinationale ENGIE a-t-elle pris le contrôle de l’agriculture française avec la bénédiction des écologistes et des pouvoirs publics ? Tout simplement en draguant notre consentement. Et, miam miam caca, en nous faisant avaler que les boues du gaz vert étaient du compost pour fertiliser les champs. Sauf que ces boues, appelées digestats pour l’occasion, se révèlent être un poison en dépit de la loi sur l’orientation agricole. En effet, que dit l’alinéa 17 de l’art. 1 : — De protéger et de valoriser les terres agricoles.

La méthanisation agricole consiste à produire de l’électricité, du gaz ou du carburant à partir des fumiers d’élevages hors sol et de plantes cultivées à cette fin. En consommant ces matières organiques, des bactéries spécialisées (méthanogènes) produisent du méthane et, les « cacas » de leur digestion, une boue vendue à l’opinion publique comme un engrais. Le tout emballé au nom de la transition écologique et de l’économie circulaire. Et d’une bonne dose d’idéologie.

L’idée est que tout produit d’origine naturelle est bon pour la santé de la planète. À l’origine du pétrole sont des plantes 🙂 Du même tonneau qu’un litre de jus de raisin, de vin ou d’eau de vie, au départ, c’est la même chose, mais à l’arrivée, c’est autre chose, même si c’est naturel !

La méthanisation agricole, une énergie pas mieux que le charbon

On impose aujourd’hui aux Français la méthanisation comme on leur a imposé le nucléaire,
2 énergies en apparence « propres ». Antinucléaire convaincu, si on me demandait de choisir entre l’une et l’autre, je choisirais le nucléaire, car avec cette technologie, le pire n’est pas totalement certain.

Avant de rentrer dans le vif du sujet, et comme pour le nucléaire où, 50 ans après, personne n’a trouvé de solution pour recycler les déchets, on a fait l’impasse sur les digestats, les « cacas » bactériens, et tout indique aujourd’hui qu’ils sont toxiques pour les vers de terre et la vie dans les sols. Une note de l’ANSES le pointait déjà il y a 2 ans, des observations sur le terrain vont dans ce sens, certains documents promotionnels suggèrent qu’il faudrait pousser les recherches, aussi l’INRAE de Dijon vient de lancer une vaste étude sur le sujet, alors que près de 1000 installations sont déjà opérationnelles…

Même le glyphosate fait figure d’enfant sage

Outre que souvent ces installations consomment plus d’énergie qu’elles n’en produisent, parfois 2 fois plus, la méthanisation « agricole » cache un modèle de société pathogène pour les générations futures, s’appuyant sur les élevages hors-sol et une industrialisation de l’agriculture.

À une époque où nous devrions réduire notre consommation de viande et de lait pour « sauver la planète », cette énergie « verte » et « renouvelable » réclame d’en consommer beaucoup et d’élever les animaux en batterie. Autrement dit, elle est incompatible avec le bien-être animal.

Par ailleurs, même le glyphosate fait figure d’enfant sage pour l’environnement, puisqu’on invite même les agriculteurs engagés dans la transition écologique à exporter dans les méthaniseurs leurs intercultures !!! L’interculture, fabuleuse technique héritée du Moyen Âge et qui consiste à cultiver entre 2 cultures pour nourrir les humains, une culture pour nourrir les êtres vivants dans le sol. Baptisées du doux nom de Cives quand elles sont destinées à finir en gaz plutôt que dans le gésier des vers de terre. Oui, ils ont un gésier comme les poules, mais c’pas le sujet 🙂

QUI SUIS-JE ? Les CIVES !

Comme pour les buttes de permaculture, où l’objet a été de faire croire aux jardiniers qu’elles permettent d’améliorer les rendements et la fertilité, avec la cive, on détourne le sens de cette culture ancestrale qui était de nourrir la nature sauvage et conserver la fertilité des sols.

En effet, traditionnellement, entre 2 cultures pour nourrir les humains, l’agriculteur.e cultivait pour engraisser ses sols. Dans le premier livre d’agronomie publié au 18e siècle, on parle même de cultiver des plantes succulentes. Et cette culture n’est que du bénéfice pour l’agriculteur.e et l’environnement : lutte contre l’érosion des sols, pièges à nitrate, phosphore et autres nutriments minéraux, stimulation de l’activité biologique du sol et engraissage des vers de terre, nourrissage des insectes et des oiseaux, apport de matière organique, apport d’azote atmosphérique via les légumineuses, diversification des rotations, rupture de certains cycles de ravageurs…

Mais voilà, le gazier ENGIE a expliqué aux agriculteurs qu’ils pourraient en faire du gaz pour faire du fric.

L’agriculteur.e lui a répondu : — « Mais je vais perdre tous les bénéfices de cette culture » Alors, le gazier lui a cloué le bec : — « Mieux, d’un côté tu fais du fric et de l’autre un merveilleux compost. Et cerise sur le gâteau, tu passes pour un écolo… »

Sauf que ce n’est pas l’agriculteur.e qui fixe le prix de vente de son gaz, mais l’acheteur… Regardez comment l’acheteuse Lactalis met aujourd’hui à genoux ses producteurs de lait. Sauf que la nature ne fonctionne pas comme La Bourse, sauf que ce compost est une boue qui empoisonne les vers de terre, les sols vivants, les sources et les nappes phréatiques. Bref, la CIVE est la culture intermédiaire à vocation énergétique, et elle consomme aujourd’hui des sols nourriciers, des pesticides et des engrais chimiques. Et on appelle ça de l’agro-écologie

Outre de contribuer à la dégradation du tissu rural en réduisant le nombre de fermes, et d’accroître la dépendance de l’agriculture française aux firmes, la plus grande menace qui pèse aujourd’hui sur le devenir de l’humanité, ce n’est pas l’artificialisation des sols, même si c’est grave, mais que ces sols pour nous nourrir, nous chauffer, nous habiller soient détournés pour produire des bio-carburants, du bio-gaz et de la bio-électricité, participant ainsi à accélérer l’épuisement des ressources nutritives terrestres. Extrait de Sauver le ver de terre, l’un des premiers marqueurs de la biodiversité :

« La guerre de la calorie, une guerre impitoyable où la voiture gagne tous les jours du terrain, 60 % des terres vendues à grande échelle dans le monde étaient destinées ces dix dernières années à la production d’agro-carburants. Des terres agricoles pour nourrir des voitures, des paysans expropriés de leurs terres, et des multinationales qui perçoivent des subventions publiques au titre de l’aide au développement ! En France, la transformation de la matière organique en énergie pour faire de l’essence, du gaz ou de l’électricité, via des centrales à méthanisation, presque 1000 sont déjà opérationnelles quand 1 200 autres sont en projet, procèdent de la même intention.

Outre d’imposer (indirectement) une industrialisation de l’agriculture française et d’accélérer (indirectement) la défertilisation et l’érosion des sols, la matière nutritive est détournée à d’autres fins que de nourrir la vie du sol et en particulier les populations de vers de terre. Et quand elle y revient, c’est sous forme de déchets, de boues appelées digestats, des restes de digestion bien indigestes pour l’intestin de nos laboureurs. Le comble est atteint quand l’agriculteur finit par cultiver des plantes pour nourrir l’usine électrique du canton ! »

Qu’allons-nous faire ?

Qu’allons-nous faire si cette étude de l’INRAE confirme que les digestats sont toxiques pour la biodiversité et la vie dans les sols ; d’autant que les pollinisateurs sembleraient également impactés. Allons-nous démanteler tout le parc existant, sachant que des firmes comme ENGIE ont investi gros et ne voient que midi à leur porte ?

Sur le site de l’ADEME, parmi les nombreux avantages de la méthanisation, on peut lire : « Une diminution des émissions de gaz à effet de serre par substitution à l’usage d’énergies fossiles ou d’engrais chimiques. » Comment est-ce possible que des gens bardés de diplômes finissent par écrire ce genre d’ânerie ?

Et si on broyait les forêts pour faire de l’électron !

Après la vache électricité, l’arbre électrique, la dernière trouvaille d’ENGIE, faire de l’électricité avec les arbres, pardon, avec les forêts gérées éco-responsable, pardon, avec les vieux meubles, les vieux papiers et les palettes usagées

Questions. Qui décide de nous enfumer sans cesse comme un essaim d’abeilles ? Quand cesseront-ils de nous prendre pour des cons ? Au nom de quel droit, ces apôtres de la fin du monde prennent-ils les commandes de notre futur ?

Mais une chose est, en achevant les vers de terre, ils achèvent aussi nos derniers espoirs d’échapper à un effondrement rapide et généralisé. D’autant plus que, si les objectifs de 2050 sont atteints, 2/3 des sols agricoles français seront alors consacrés à la production de gaz renouvelable…



Lire la suite publiée le 21 février : — « La méthanisation est l’avenir du gaz en France et un complément de revenus important pour les agriculteurs. » Déclaration du Président Emmanuel Macron le 27 novembre 2018. Mais le 11 janvier dernier, le pétrolier Total est devenu le n°1 de la méthanisation agricole française ! No comment.

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6 thoughts on “On achève bien les vers de terre au nom de l’écologie

  1. Bonsoir Christophe,

    – Sur le retour du CO2 dans la biomasse: données GIEC qui se base sur l’analyse d’études scientifiques internationales (plus de 60): 44% du CO2 émis reste dans l’atmosphère (quelle que soit son origine, gaz naturel, pétrole, charbon ou biogaz), 28% revient dans les océans et les acidifie (ce qui ennuie beaucoup les mollusques marins et coraux, car ils ont besoin de capter CO2 pour former le CaCO3 de leur coquille, et en milieu acide c’est moins simple), 28% reviennent sur terre. Mais dans ces derniers 28 % tout ne revient pas dans la biomasse à méthaniser (il faut aussi de la biomasse alimentaire, des prairies, des forêts, des dépôts divers …). La neutralité carbone de la méthanisation est une hypothèse de travail fausse.

    – Sur l’article de Julie Lallouet: Il s’agit de la surface d’un département Français moyen, soit 6400 km2. C’est entre 3 et 6 équivalents-départements, sans routes, habitations, fleuves etc, juste la surface.
    Uniquement pour les 10% de biogaz de la PPE 2015, soit 50 TWh annuels.
    Avec ou sans CIVES ça ne change pas le calcul, même si on prend un facteur 2 c’est inacceptable. Les Cultures Intensives Vont Epuiser les Sols …

    – Sur l’article de Sophie Chapelle: c’est simple, 3 départements moyens pour 50 TWh annuels (10% des 450 TWh annuels consommés en France en 2018). Donc pour 100%, il faut la surface de 30 dept moyens. Maintenant rajoutons les routes, les villes, les fleuves … donnons à manger au gens, gardons quelques forêts (la pyrogazeification va les amputer aussi …), disons qu’au dessus de 1500 m d’altitude c’est dur de faire pousser, … tu vois, rapidement la surface Française est insuffisante à vouloir lui faire assumer toutes les tâches nécessaires.
    Depuis, on veut nous faire croire que dans les scénarii 2050 il est prévu 200 TWh annuels de consommés en moins (meilleurs isolements thermiques des logements). Ah ah ah ! Mais dans le même temps, entre 2018 et 2020, la conso de gaz a augmenté plus que la production de biogaz et biométhane ! 30TWh annuels consommés en plus, pour quelques TWh annuels de biogaz (et biométhane) ! Pour 900-1000 méthaniseurs ! Et on veut nous faire croire à ce scénario !
    Des faits: GrDF a annoncé 10000 méthaniseurs pour 2050, avec Solagro, un tous les 4-5 km de SAU Française ! Et des distances de chalandises et d’épandages de digestats supérieures à 20 et 10 km respectivement. La concurrence à la surface est déjà là, des paysans et des éleveurs se plaignent.

    Le modèle voulu par le gouvernement et les gaziers est voué à l’échec. Les énormes subventions ne serviront qu’à développer les tuyaux de gaz, et la biomasse devra venir d’ailleurs, de trop loin pour être éco-logique. La méthanisation ne doit utiliser que des déchets-vrais, et l’énergie qui en est issue en circuit court.

  2. La Méthanisation industrielle n’est pas de l’écologie. Faire disparaître les vers de terre ce n’est pas de l’écologie. Les producteurs d’énergies ne sont pas des écologistes, ce sont des prodeuctivistes qui recherchent le profit. Tous les moyens sont bons pour atteindre cet objectif, y compris la manipulation idéologique.
    Ce n’est pas de l’énergie verte, c’est la tombe de l’humanité que ces entreprises creusent.
    Claude Hanquez

  3. Et encore, ce que ne dit pas Mme ENGIE, ou Mme GrDF, ou Mme GRTGaz, c’est qu’en 2050 les ressources biomasse françaises ne suffiront pas à alimenter les méthaniseurs … il faudra trouver cette biomasse ailleurs, en Amazonie ou dans l’huile de palmes ou que sais-je encore, et la rapatrier par bateaux qui flotteront jusqu’à nous … au gaz !
    Toutes nos ressources biomasse métha-passeront pour la sacro-sainte neutralité carbone. Mais attention, tout le CO2 émis ne reviendra pas sur les plantes, il restera en très grande quantité dans l’atmosphère, et acidifiera les océans.

    1. Bonjour Daniel,

      Au Collectif scientifique que tu diriges, avez-vous des données précises sur le sujet ?

      Ce serait d’ailleurs une donnée essentielle pour comprendre les enjeux, sachant qu’1/4 de l’alimentation animale qui alimente la production de gaz écolo est importée, dont environ 3 millions de tonnes de tourteau de soja.

      Déjà, l’indépendance énergique de la France dépend des importations de biomasse… Et des importations qui ont un coût carbone fâcheusement élevé. Bref.

      Quelle surface agricole doit consacrée la France pour accéder à son autonomie gazière en 2050 ? Telle est la question. Belle journée

    2. En complément… 🙂

      1. Dans l’article de Julie Lallouët-Geffroy publié en janvier 2019 par Reporterre.net, l’agronome Pierre Aurousseau, membre de votre collectif, dit : « Nous avons fait le calcul à partir des projections de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe). Si les objectifs gouvernementaux sont atteints, l’équivalent de trois départements seront consacrés à 100 % aux cultures intermédiaires (avoine, orge, etc.) pour alimenter les méthaniseurs. »

      Mais je ne comprends pas bien s’il s’agit de la surface agricole de 3 départements ou de leur superficie totale. Et cela concerne-t-il uniquement les cives ? Merci

      2. Par ailleurs, dans l’article de Sophie Chapelle publié en février 2020 par Bastamag.net, tu soutiens qu’il n’y a pas assez de surface agricole en France pour atteindre les objectifs de 2050.

      Ajoutant : « Soit ces prévisions sont fondées sur des calculs erronés, soit on dissimule le projet de transformer très profondément l’agriculture française en la détournant de sa vocation alimentaire au profit d’une agriculture majoritairement énergétique. »

      Tu soulèves des points qui régulièrement m’interrogent, mais as-tu de nouveaux éléments depuis ?

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