Lettres d’un paysan aux cultivateurs par Pierre Joigneaux

Qui est Pierre Joigneaux, né le 23 décembre 1815 à Varennes sur la commune de Ruffey-lès-Beaune (Côte d’Or) et mort le 21 janvier 1892 à Asnières dans les Hauts-de-Seine, dont les propos sur la politique agricole n’ont pris aucune ride 150 ans après ?

Un Bourguignon né dans une famille rurale aisée, un agronome dont la conception est taillée dans le même bois que celle de Charles Darwin. Rappelons que Darwin est considéré comme l’un des précurseurs de la pédologie, l’auteur du premier livre sur la formation des sols, un éloge aux vers de terre publié en 1881.

En parallèle, Joigneaux était aussi un parlementaire engagé dans la défense du monde rural, des gens de peu et des paysans, ce qui lui a valu quatre ans de prison. Un républicain qui livrait combat contre les royalistes, le clergé, les bonapartistes et la haute bourgeoisie, un auteur prolifique dont 146 œuvres sont référencées à la BNF.

Comme pour souder la légende, si son fils écrit en 1903 qu’il est tombé « la plume à la main, au moment même où il achevait un article consacré à la défense des intérêts des petits cultivateurs… », pour se faire réélire au poste de député de la Côte-d’Or le 13 mai 1849, il publie en février et mars quelques « Lettres d’un paysan aux cultivateurs. »

Et elles révèlent qu’aujourd’hui à l’égal d’hier, le paysan a toujours fait l’objet de toutes les convoitises. Et ça fait des siècles et des siècles que ça dure, voire des millénaires qu’il est dépossédé des bénéfices de son travail. En complément, quelques mois après la naissance de la célèbre émission de grands reportages, Envoyé Spécial, le 31 janvier 1991, France 2 diffusait un document exceptionnel qui vaut mille mots pour illustrer ce pillage systématique : Paysans : La fin.

D’un point de vue pédagogique, c’est le top pour comprendre pourquoi nous en sommes là, pour comprendre comment les différents gouvernements alliés à la banque agricole les ont saignés jusqu’à en démembrer le tissu rural !

Bilan, plus deux siècles après la Révolution française, on s’affaire toujours d’aller de l’avant pour revenir en arrière, en supprimant la petite propriété et les petits fermiers, et afin de ressusciter ces grands domaines agricoles qui faisaient la gloire de la noblesse et de la grande bourgeoisie, des seigneuries où les mains de quelques-uns en faisaient travailler plein de petites…

Vive le progrès social et
la république en marche forcée vers le Moyen Âge.

Par ailleurs, Pierre Joigneaux a été un grand promoteur de l’enseignement libre, gratuit et obligatoire, 30 ans avant le franc-maçon et raciste Jules Ferry, porteur de la loi sur l’instruction obligatoire pour tous. Raciste quand il déclare devant l’Assemblée nationale le 28 juillet 1885 que la République a le devoir de civiliser les races inférieures, y compris les gens de bas-étage : « Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures… ».

Joigneaux considérait à juste titre que l’enseignement des savoirs était la seule voie d’émancipation des gens de peu, ceux qui ne réussissent pas, les riens ou les sans-dents comme les ont qualifiés deux présidents successifs de la République française au 21e siècle 🙁 Triste, si triste.

Extrait des lettres écrites
par Pierre Joigneaux

7 mars 1849

Il me revient, par tradition, que mes aïeux n’étaient ni ducs, ni marquis, et qu’en leur qualité de roturiers de père en fils, ils acquittaient dans leur temps la corvée, la dîme et les redevances. La meute du seigneur avait le droit de parcours dans leurs pauvres récoltes, et peut-être qu’en cherchant bien, je retrouverais quelqu’un des miens battant l’eau des fossés du château pour empêcher les grenouilles de troubler le repos de la châtelaine de l’endroit.

Aussi, quand j’y songe, je bénis des deux mains cette Révolution de 89 qui nous a délivrés des droits du seigneur, des corvées, dîmes et redevances, et qui, d’esclaves que nous étions, nous a rendus libres…

… On a cherché à reconstituer, dans ces derniers temps, une nouvelle noblesse, celle des capitalistes, c’est-à-dire, des écus.

Celle-là est, comme était l’autre à peu près exempte de l’impôt ; les rentes sur l’État, les billets de banque et les gros sous ne doivent rien au fisc ; le chambertin, que les riches achètent 4 ou 5 francs la bouteille, né paye pas plus de droits que la piquette ou le vin bleu du pauvre à 4 ou 5 sous: aucune charge lourde ne pèse sur eux ; ils ont de larges épaules pour ne rien porter ; avec de l’argent, ils s’exemptent du service militaire, ils achètent la science pour leurs enfants, ils achètent les privilèges ; presque tous les bons emplois sont pour eux : ils ne payent pas l’impôt, ils n’ont que la peine de le manger.

Quant aux travailleurs du sol et de l’atelier, on ne les ménage pas ; l’impôt commence leur ruine, et l’usure l’achève… Comme républicain, je le condamne ; comme paysan, je l’exècre et lui fais la guerre par instinct de race. La cause des cultivateurs c’est la mienne.

Je tiens au sol par toutes mes racines : par mes souvenirs, mes sympathies et mes espérances. Je la défends donc comme on défend son bien propre ; c’est mon coin de terre, mon jardin, mon pré que je protège contre l’empiétement de la haute finance. Elle veut que toutes les charges soient pour nous et tous les bénéfices pour elle ; cela n’est pas juste…

Dans sa première lettre aux paysans écrite un mois plus tôt, le 10 février 1849, il décrit une situation toujours d’actualité :

On nous a promenés de mensonge en mensonge, de promesse en promesse, de déception en déception. Depuis la nomination de M. Louis Bonaparte à la présidence, nous ne sachions pas que le blé se vende cinq francs le double décalitre, que l’impôt soit diminué, que les 45 centimes soient remboursés, que les contributions indirectes soient abolies et que le pauvre ait conquis pour son bétail le droit de pâture dans les taillis de quatre ans. On nous avait fait cependant espérer de belles choses. Qu’avons-nous eu ?

La réduction de la taxe du sel, et encore nous ne devons en remercier ni M. Louis Bonaparte ni ses ministres, qui ont voté contre. Par le temps qui court, ceux qui promettent le plus sont les ennemis de la République. Comme ils sont bien décidés à ne pas tenir parole, les promesses ne leur coûtent rien…

Travailleurs du sol, ne soyez pas dupes, et pour ne pas l’être, faites-vous ce petit raisonnement. Il n’y a pas deux moyens de soulager ceux qui souffrent, de réduire leurs contributions, il n’y en a qu’un seul, c’est d’imposer le revenu, de mesurer le fardeau à la largeur des épaules et de reporter sur les gros ce qu’il y a de trop sur les petits. Un gouvernement, quel qu’il soit, ne vit pas de l’air qui court ; il faut qu’il trouve sa nourriture quelque part.

Allez, les loups plaideront toujours mal la cause des moutons ; et pourtant les moutons ont habituellement la faiblesse de les choisir pour avocats. D’où vient cela ?

De l’ignorance des uns et de la perfidie des autres. Il y a deux manières de tromper le pauvre monde. On sonde hypocritement ses plaies, on lui parle de ses douleurs, on pleure sur ses misères, on lui promet du baume, beaucoup de baume, en échange de ses votes.

Le second moyen consiste à jeter la peur dans les campagnes et à leur présenter leurs véritables soutiens comme des terroristes, des pillards, des socialistes, des républicains rouges, des hommes de sang en un mot.

Le 17 février suivant :

Nous ne devons pas nous étonner de ce qui se passe, en songeant que les pères nourriciers de notre jeune République sont les mêmes hommes qui, sous la royauté défunte, faisaient la pluie et le beau temps, les mêmes qui vivaient des impôts et n’en payaient pas. Ils voudraient ramener au monde cette royauté qui les fit gros et gras ; c’est pour cela qu’ils rusent, qu’ils intriguent, qu’ils manœuvrent souterrainement, qu’ils creusent leurs terriers dans nos domaines.

Nos pères, ceux qui ont fait 89 et 92, ont bien autrement souffert que vous. Ils ont eu froid, ils ont eu faim, ils ont eu sur les bras les deux cent mille royalistes de la Vendée et les armées étrangères. Ils ont été injuriés, traînés dans la boue, calomniés à outrance et maudits. Et cela, ne l’oubliez pas, parce qu’ils ont arraché le peuple à la domination du château, de l’église et de l’abbaye; parce qu’ils nous ont délivrés de la dîme, des redevances et des corvées ; parce qu’ils nous ont taillé des petites propriétés dans les grands domaines des émigrés ; parce qu’ils ont rendu le sol à ceux qui le cultivaient depuis des siècles pour le compte de leurs seigneurs et maîtres…

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9 thoughts on “Lettres d’un paysan aux cultivateurs par Pierre Joigneaux

  1. Cher Monsieur Gatineau,

    Même si certains détails mériteraient des clés de lecture pour bien en saisir la portée, j’ai pris beaucoup de plaisir à lire ces lettres que vous mettez à l’honneur.
    “Je tiens au sol par toutes mes racines : par mes souvenirs, mes sympathies et mes espérances. Je le défends donc comme on défend son bien propre ; c’est mon coin de terre, mon jardin, mon pré que je protège contre l’empiétement de la haute finance. Elle veut que toutes les charges soient pour nous et tous les bénéfices pour elle ; cela n’est pas juste…”

    L’injustice dont il parle est bel et bien d’actualité… Les paysans seront-ils donc toujours et en tous lieux sacrifiés pour nourrir les intérêts des puissants ?
    Encore en Europe, avons-nous l’illusion de bénéficier de droits qui nous paraissent inaliénables. Et pourtant ! Le système ne les garanti qu’à la condition qu’on marche dans les clous ! Et il est bien pernicieux, Monsieur Gatineau, ce système qui nous mène par le bout du nez. Quand ce n’est pas la PAC qui impose son dictat, ce sont les normes d’hygiène qui vous rattrapent. Quand vous pensez vous être débarrassé du ministère de l’agriculture, c’est le fisc qui revient au galop…

    Je vous partage un petit exemple personnel vécu très récemment dans mon exploitation (toute petite ferme de 10ha en Ardenne belge, production de céréales, de farine et de pain artisanal). En cette fin d’année 2019, notre comptable remarque que nous avons gagné trop d’argent (ce devrait être une bonne nouvelle, non ?), et que nous allons donc être beaucoup plus taxés que l’année précédente. Seule solution: investir. Nous nous retrouvons alors, en urgence, à chercher à dépenser de l’argent, à tout prix. Pour finir, nous décidons d’acheter une voiture pour remplacer celle qui semble arrivée en fin de vie. Oui mais monsieur voilà, cette voiture doit être achetée neuve, sans quoi elle n’est pas considérée comme un investissement. Moi qui m’étais toujours jurée de n’acheter que des voitures d’occasion, me voilà fourrée chez un concessionnaire à signer un contrat faramineux pour un petit bijou de technologie dont je n’ai pas réellement besoin…

    Tout cela parce qu’en 2019, suite à un bel élan de solidarité, des citoyens de ma région ont souhaité financer l’achat de notre nouveau four à pain via un financement participatif. Taxé comme un revenu, le système n’est pas fou ! Et bam, même là où le citoyen pense soutenir le paysan, en réalité il ne fait que l’aider à entretenir et faire tourner le système…

    Alors dites-moi, comment protéger mon pré contre l’empiètement de la haute finance ? Parfois, j’ai l’impression d’être entrée, malgré moi, à deux pieds dans le système. De faire le jeu des banques, en suivant comme une brebis… Et l’envie me rattrape de tout plaquer et de vivre en nomade, dans un vieux camping-car, à boire du vin et à fumer des pétards en bord de plage… Faut être bien accroché, pour continuer ce métier ! Bien à vous, Monsieur Gatineau !

    1. Bon courage Manoëlle,

      Oui je sais, leur technique pour passer la corde au cou des agriculteurs est bien connue et approuvée… Bien à vous

  2. Article intéressant. Sauf la remarque décontextualisée sur Jules Ferry totalement hors de propos, inutile. Dans ce cas, on peut rappeler que Victor Hugo est colonialiste et raciste aussi, que la répression des ouvriers de la Commune fut un “mal nécessaire” pour revivifier le sang de Paris selon Emile Zola, que la moitié des Communards déportés en Nouvelle-Calédonie ont traité les Kanaks en inférieurs, que le suédois Carl von Linné, père de la classification du vivant, a également classé les races, que De Gaulle a dit que les couleurs de peau différentes en France, c’est bien, mais qu’il n’en faut pas trop non plus.
    Bref, on peut se réjouir de la fraicheur et de la modernité d’un Pierre Joigneaux, on peut s’attrister ou s’indigner de l’archaïsme de certaines idées qui reviennent en vogue aujourd’hui, mais on ne peut pas condamner quelqu’un qui pense la même chose que la quasi totalité des gens de son époque. C’est juger le passé à la lumière des combats d’aujourd’hui et c’est tellement, tellement, facile.

    1. Bonjour Michel Joseph Auguste,

      D’abord, m’écrire ne vous dispense pas des formules de politesse.

      Ensuite, votre message me conforte dans ce petit rappel historique.

      Vous me dites que c’était l’époque qui voulait ça… Soit, mais Joigneaux purgea 4 ans de prison parce qu’il luttait contre ces idées discriminantes.

      Et ici, dans ma commune limousine et les communes environnantes, les paysans, armes à la main, luttaient contre ces humiliations. Les paysans, cette race inférieure pour les dominants. Le blason de ces communes était : Ni dieu ni maître, la libre pensée. OUI, les races inférieures voulaient la liberté de penser, nous voulions la connaissance et les savoirs sans l’instruction 🙂

      Bien à vous.

    2. Pas parce que le besoin d’inférioriser autrui pour assez se sentir d’essence supérieure pour justifier les droits que l’on s’arroge sur ses congénères (colonisés et prolétaires notamment) est, de tous temps bien trop partagé qu’il se justifie.

      Mais merci de m’avoir fait découvrir que Zola, dont tout ce que j’ai lu est la critique d’un tel travers, y aurait succombé.

      Même que… preneur de vos sources.

  3. bonjour Christophe ,au fond rien n’a change,a part les milliers de morts de la revolution ,mais aujourdhui nous avons des saigneurs qui remplacent le roi et la cour,puis les saigneurs des régions ,présidents et toutes leurs cours,ils ont reinstalle la feodalite et nous les petits ,les serfs motorises certes,mais serfs meme si la plupart ne s’en rendent pas compte,bientot ils nous interdiront nos jardins,nous feront payer un loyer pour nos habitations pour lesquelles avons bosse toute notre putain de vie ,dans ce pays ou les petits travaillent pour que les gros s’enrichissent de plus en plus,quand la bourse fixe prix du ble bœuf ,porc ,ect et c’est le pauvre paysan qui se retrouve a avoir bosse pour des clopinettes,sans compter que l’on leur donne mauvaise presse aupres du public sur orange une connasse qui parlait des paysans qui se plaignaient et qui roulaient tous avec de gros4/4 et résidaient dans de grosses baraques,c’est dire l’imbecilite environnante,peut etre restait elle a cote d’un gros eleveur ou cerealier,je l’ai reprise en lui disant de ne pas jalouser qu’elle aussi ,si elle avait le courage de bosser 90 heures par semaines pour 350 euros ,personne ne l’empêcherait.bravo pour vos billets que je ne manque jamais de lire et qui sont du bon sens paysan merci a vous

    1. Merci à toi Raymond. Merci vraiment, car, quand on écrit, les retours font du bien. Belle journée pluvieuse… 🙂

  4. Fière de ton travail Christophe ,de ton abnégation et du courage de tes propos . Excuse moi mes silences ,c’est ma nature … Pas l’énergie nécessaire pour espérer changer le monde . J’ai passé une partie de mon enfance au bord de l’eau ,je me souviens que j’aimais essayer d’arrêter le cour de l’eau sur des touts petits ruisseaux . L’eau avait cette gentillesse de me laisser croire que j’y arrivais mais immanquablement sa nature reprenait le dessus et sa marche en avant emportait tout … Il me semble qu’il en est ainsi de la nature de l’homme et sa fuite en avant . Je n’ai pas la force de Geronimo ,même si des fois j’ai la rage et l’envie de radicalité .Par contre comme Geronimo j’aime l’idée que “forcir mon âme” soit le choix de cette vie . A très bientôt Christophe ,de tout coeur avec toi ,avec vous . J Luc .

    1. Merci Jean-Luc, tes mots me touchent.

      Tu seras toujours pour moi comme un vieux frère, plus prés qu’un cousin éloigné 🙂

      Je n’ai aucun mérite. Certains croient en Dieu pour survivre, d’autres que la nature est bienveillante, moi je crois avoir l’envie de sauver la monde, mais ça reste une croyance aussi imbécile qu’une autre…

      Que ta route soit belle. Bises

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