Pourquoi trouve-t-on des vers de terre sur les routes ?

Aiment-ils pour autant le goudron ? Non. Nous voyons les vers de terre comme des sédentaires, absorbés par une vie ingrate de mineur de fond, mais les voyons-nous bien ? Nous voyons ce que nous croyons, alors nous voyons dans leur vie que sombreur, abnégation et stupidité.

Bref, quand le temps est propice, gris et humide, ou pluvieux, en avant toute et qu’importe les obstacles, un ver de terre qui a décidé de tracer la route n’y va pas par 4 chemins 🙂 J’en observe même qui enjambent ma serre ! 7 mètres de plastique à franchir avec une façade nord bien abrupt et une piste noire au sud.

À leur décharge,

Le nez dans le guidon, difficile pour eux de prendre de la hauteur pour estimer l’étendue de ces no man’s land. Une fois embarqués, on observe qu’ils cherchent par tous les moyens à y échapper, reniflant la moindre fissure comme un éventuel passage secret, palpant avec leur gueule chaque creux ou aspérité goudronnée, explorant minutieusement feuilles et petits morceaux de bois dans l’espoir d’y découvrir une porte dérobée. Cf. vidéo. Ils réagissent finalement comme tous les êtres rampants, qui, à découvert, vulnérables, cherchent à tout prix une solution.

À leur décharge, ces verrues sont récentes dans leurs milieux naturels. Par ailleurs, toutes les espèces ne se déplaçant pas sur la surface du sol, à l’image des endogés qui se déplacent dessous, combien de générations faudra-t-il avant qu’elles intègrent ces milieux artificiels comme des éléments de leur territoires ? Une hypothèse voudrait que l’immense majorité les ait déjà intégrés, et que ces vers trouvés sur le goudron ne soient que des casse-cous ou des marginaux… Je plaisante, je plaisante à moitié.

En effet, toutes espèces confondues, vu le peuplement moyen de 30 à 150 individus par m² de sol, les lombrics qui se retrouvent finalement sur le goudron ou le béton ne représentent qu’une infime minorité. Et sans rentrer dans des calculs d’apothicaire, ça concerne à coup sûr moins de 0,01 % des individus vivants dans les parages.

Les vers de terre victimes de beaucoup de préjugés.

Par exemple, sont-ils aussi cons qu’on le dit ? En regardant le court-métrage de 1973, tourné par l’Institut pour le film scientifique de Göttingen en Allemagne, on peut déjà voir qu’ils sont moins cons qu’un manche à balai ! C’est déjà ça… 🙂

En 1842, Werner Hoffmeister écrit : « Pour sa nourriture, le lombric terrestre ne se contente pas de la seule terre végétale (à l’époque, on croyait que les vers de terre ne mangeaient que de la terre et des racines…), il recherche les débris végétaux, et à défaut, il prépare son repas en entraînant dans son trou tout ce qu’il trouve. Chacun sait que les brins de chaume, les plumes, les feuilles, les bouts de papier qu’on trouve épars le matin dans les cours et dans les jardins, comme si un enfant les y avait plantés, sont entraînés pendant la nuit par ces vers. » Extrait de l’Éloge du ver de terre.

Il décrit ce que certains ont récemment pris pour être des cabanes à vers de terre ! Croyant que ces amas végétaux, organisés spatialement autour de l’entrée de leur terrier, étaient construits par les vers de terre pour se protéger. Mais le film balaie cette idée et montre qu’il ne s’agit que d’une étape d’un travail. Oui, j’ai bien utilisé le mot travail de travailler pour désigner, non pas une activité humaine, mais une activité lombricienne : le lombric terrestre étant une des rares espèces animales à savoir cultiver sa nourriture.

Et ce n’est pas de l’anthropomorphisme, puisque ce lombric récolte tous les matériaux dont il a besoin, avant de les positionner au dessus de sa porte d’entrée et de les tirer de l’intérieur. Raison pour laquelle il les positionne spatialement (les uns sur les autres) pour ne pas être obligé de ressortir à chaque fois. C’est pas con si on n’y réfléchit bien… 🙂 Dire qu’on continue de voir cette espèce comme un simple intestin sans cervelle, alors que nous savons depuis le 19e siècle qu’elle a conscience de son environnement.

Vus comme des ploucs !

On continue de les voir comme des cul-terreux jamais sortis de leur trou ; des ploucs dénués de toute intelligence comme tous animaux inférieurs, raison pour laquelle ils erreraient sur les routes comme des débiles. Et tous réagiraient pareils ! Un comportement uniforme, inné et strictement génétique comme tous les animaux sauvages. Sans personnalité, sans conscience, sans intelligence, doués d’aucune sensibilité, doués de rien. Nos propres Sauvages ont été vus pendant longtemps du même œil. L’œil du mépris et du dédain. Et ce regard est toujours d’actualité. Nos propres paysans également. L’illustre Voltaire s’est avant tout illustré par son mépris pour la classe paysanne : « Bon sens paysan, raison grossière, raison commencée, première notion des choses ordinaires, état mitoyen entre la stupidité et l’esprit. » L’agribashing ne date pas d’aujourd’hui…

Bref, que les vers de terre soient des abrutis finis, repose sur la croyance créationniste, cf. l’article sur les coulisses de la vie sur la terre ferme, pas sur la science et l’observation. Bref extrait de l’Éloge de l’abeille : «  On s’imagine vite, trop vite à mon goût, que les insectes n’auraient aucune « personnalité », uniquement celle de leur espèce, un ensemble de comportements innés et génétiquement transmis par la femelle pondeuse… Quant à s’imaginer, comme chez le cheval, la vache, le chien ou l’humain, que chaque individu pourrait avoir son petit caractère, c’est un champ d’investigation complètement vierge. »

L’exemple des abeilles à miel

Chez l’abeille mellifère, là où la majorité des études scientifiques sur les insectes se concentrent, on sait qu’elles ont en même temps une conscience sociale et individuelle, raison pour laquelle les femelles adultes savent mener des débats contradictoires pour prendre une décision. Et s’il y a débat, de surcroît contradictoire, il n’y a pas à tortiller 🙂 Soit les abeilles d’une même colonie n’ont pas le même inné, soit elles n’ont pas les mêmes idées… Ou alors, elles font semblant de débattre pour faire les malines devant la caméra…

Depuis les années 30, on sait aussi que certaines ouvrières peuvent se prendre pour des reines, ou que d’autres se planquent pour ne pas travailler. Karl von Frisch, le Darwin des abeilles, ce professeur de zoologie autrichien, prix Nobel de physiologie en 1973 pour ses travaux sur l’éthologie, et qui l’a étudiée pendant plus de 30 ans, écrit que nous voyons uniquement les abeilles qui butinent : «… celui qui observe la vie qui se déroule à l’intérieur de la ruche, s’apercevra de tout le temps que les ouvrières y passent à ne rien faire…» Puis il ajoute : « Chez les abeilles, l’harmonie du travail existe donc en grande partie grâce aux paresseuses…» Cf. son Éloge.

Les vers de terre naviguent

Le monde n’est pas tel que nous aimerions qu’il soit, et ceux qui se lèvent avant le soleil savent qu’à la faveur de la rosée, il est courant de rencontrer des vers de terre sur le sol. Les renards le savent aussi, eux qui peuvent en manger jusqu’à 4 par minute.

Patrick Lavelle — « Les vers se baladent beaucoup, mais comme c’est le plus souvent la nuit, quand le chercheur dort, il ne s’en rend pas compte. Un jour, dans les serres du centre IRD de Bondy, deux étudiants avaient installé des expériences en pots pour étudier leur effet sur la croissance des plantes et je ne sais quel autre effet. Ils utilisaient des espèces différentes, et au démontage, ils se sont aperçus que les vers étaient sortis de leurs pots pour aller dans le pot du voisin. Le grand problème, non avoué dans les publications sur les effets des vers sur la croissance des plantes en milieu naturel, est que les vers s´échappent tandis que ceux du dehors entrent visiter. »

N.B. L’IRD, l’Institut de recherche pour le développement, est un établissement public français placé sous la double tutelle des ministères de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, et des Affaires étrangères.

Le monde n’est pas tel que nous aimerions le voir

Nous voyons ce que nous croyons. Alors voyons qu’il y a une limace de mer qui se « nourrit » comme les plantes de l’énergie du soleil via la photosynthèse, comme il y a un poisson qui, lorsqu’il décide de rejoindre son lieu de reproduction situé à 10 000 km, en mer des Sargasses, entre la Floride et les Antilles dans l’Atlantique Nord, n’hésite pas à sortir de l’eau pour ramper dans l’herbe s’il rencontre un obstacle. Un poisson rampant qui adore se délecter de gros vers de terre (cf. paragraphe sur les vermées) et de limaces.

Il peut toujours y avoir des circonstances extérieures et exceptionnelles qui poussent certains vers de terre à prendre la route, mais ça ne concerne toujours qu’une infime minorité non représentative.

En conclusion,

De la bactérie à l’Homo, de la plante aux champignons, de la fourmi à l’éléphant, la colonisation est innée au monde des êtres vivants. Toutes les espèces, qui sont par nature colonisatrices, tendent à progresser avant de régresser, comme l’inspire appelle l’expire, tendent à se développer et à repousser les limites de leurs territoire. Un écosystème ne fonctionne pas autrement.

C’est par ailleurs le seul moyen pour une espèce de brasser son matériel génétique et d’éviter la « consanguinité ». En plus, comme tous les animaux à prédominance végétarienne, le déplacement est requis chez les vers de terre pour se nourrir. Sauf pour les vers vivants dans les composts, mais ce ne sont pas des vers de terre au sens littéral.

Comme pour l’abeille, dont nous avons fini par croire qu’elles bossent toute leur vie comme des ouvrières à la chaîne, enchaînées aux rendements, pourquoi certains vers de terre, en dehors de leurs périodes de dormance et une fois repus, n’auraient-ils pas le droit d’aller se balader pour se dégourdir les pattes ?

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One thought on “Pourquoi trouve-t-on des vers de terre sur les routes ?

  1. Bonjour.
    Peu de rapports avec le sujet (quoique…) mais après avoir passé quelques heures à éplucher le site (et au passage commander quelques livres, dont un des vôtres) je profite des commentaires de ce dernier billet pour vous conseiller de lire ce bouquin (si ce n’est déjà fait) :
    https://www.editionsparole.fr/produit/thermodynamique-de-levolution-un-essai-de-thermo-bio-sociologie/

    Merci pour vos articles et votre bon sens (paysan, bien sûr).
    Amitiés

    Gab

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