Les vers de terre sont-ils des animaux comme les autres ?

J’entendais un gars dire qu’il ne comprenait pas ces gens qui doutent encore que certains animaux aient une conscience ! Certains, pas tous, une idée spéciste qui suppose que tous ne sont pas logés à la même enseigne, certains ayant un petit quelque chose en plus. Et à ce jeu-là, le ver de terre part avec un sacré handicap, puisqu’il est supposé avoir quelque chose en moins 🙁

Nous ordonnons et classifions sans cesse le monde qui nous entoure, pour contenir nos peurs, rassurer notre égo et asseoir notre supériorité.

Nous hiérarchisons même le monde des plantes. D’ailleurs, il ne viendrait à personne de mettre sur un pied d’égalité, un pied de maïs et un de chêne. Pourtant deux magnifiques plantes séparées par leur seule concentration en lignine, la biomolécule du bois ! Certains diront que l’arbre est vivace, supérieur, parce qu’il ne meurt pas après sa floraison. Je leur répondrais que la pomme de terre est une plante vivace même si ses parties aériennes meurent après sa floraison. J’ajouterais que la tomate est également vivace dans son milieu originel. Et pour avoir le dernier mot 🙂 il y a aussi des plantes aussi ligneuses que les arbres, comme le chanvre, et qui meurent tous les ans pour renaître l’année suivante.

T’es pas une vivace si tu meurs pendant ta montée en graines…

« Comprendre le règne végétal exige une révolution intellectuelle. » Francis Hallé. Comprendre le monde animal réclame la même exigence, parce que la “Nature” n’est pas un assemblage d’individus, mais d’écosystèmes.

C’est ma posture, celle d’un “sans-dents” qui voit les choses simplement et un monde divisé en 2 ! Excepté le monde des poissons, avec d’un côté les êtres cellulaires autonomes dans leur production de sucres, et de l’autre, ceux qui dépendent de ceux qui les produisent. Et entre les deux, c’est pas simple, car le sucre étant le carburant cellulaire, pas de sucre = pas de développement cellulaire, la compétition est rude. Même les vers de terre en sont fous, raison pour laquelle ils butinent les racines des plantes. Enfin, ils butinent le nectar que les racines suintent. (Cf. exsudats racinaires – Sauver le ver de terre)

N.B. Pour l’anecdote, l’arbre est le seul être vivant programmé pour ne pas mourir de sa belle mort. Jamais un arbre ne meurt de vieillesse.

On pense aux animaux génétiquement les plus proches de nous.

Quant à notre gars qui ne comprenait pas les gens qui doutent, il pensait aux mammifères avec qui nous partageons le même mode de reproduction et d’élevage des bébés. Des bébés élevés aux nichons de leur maman (mamelles pour les animaux non-humains) et dont la part du mâle se résume biologiquement à gicler son sperme dans la maman. On dit déposer sa semence dans un système patriarcal. Mais dans la culture Na, un système matriarcal sans mari ni papa, toujours en vigueur dans la région de Yongning en Chine, on dit que « La part de l’homme est dans la reproduction, comme l’action de la pluie sur l’herbe des prairies : elle fait pousser, sans plus. »

La stratégie de nos cousines germaines va dans le même sens, puisqu’en s’accouplant volontairement avec plusieurs mâles, les mamans bonobos suppriment la filiation paternelle qui est à la source de beaucoup de violence. Tous les mâles de la communauté deviennent par conséquent le père, à l’opposé du lombric terrestre, un animal solitaire qui s’accouple qu’entre voisins et qu’entre mâles ! En savoir + D’accord, toutes les espèces de vers de terre n’ont pas la même sexualité, mais outre de vivre dans un terrier où elle s’aménage une “chambre” ornée de petits cailloux ou graines, celle-ci sait cultiver sa nourriture !

Très rares sont les espèces qui cultivent.

Une seule parmi les mammifères, quelques-unes parmi les insectes sociaux comme les fourmis et les termites, et une peut-être 2 sur les 7 000 espèces de lombrics. Ça interroge que des animaux très supérieurs et réputés pour leur intelligence, comme le loup, l’ours ou le gorille, soient incapables de faire ce que fait un lombric terrestre : mettre à composter les aliments qu’il ne peut pas digérer !

Ou bien stocker sa nourriture pour l’affiner tels de petits fromages afin de la rendre plus digeste ! (Cf. Éloge du ver de terre) Ça pose question de continuer à voir cette espèce comme un simple intestin bouffant la terre, alors que de nombreuses études scientifiques démontrent depuis le 19e siècle qu’il a conscience de son environnement.

Quelle est la différence entre un mammifère sauvage et civilisé ?

La même qu’entre un Sauvage et un Homme civilisé, des mammifères domestiqués reconnus par le législateur français comme doués de sensibilité. Loi n° 2015-177 du 16 février 2015 : « Les animaux sont des êtres vivants doués de sensibilité. Sous réserve des lois qui les protègent, les animaux sont soumis au régime des biens. » Mais le législateur a exclu les animaux sauvages ou vivants en liberté, les qualifiant d’êtres vivants sans conscience. Une manière de protéger la chasse à courre, à la glu, tout court, et même si, reconnaissons-le, cette loi n’a strictement rien changé à la vie des cochons confinés en batterie.

Revenons au Moyen Âge où les animaux domestiques pouvaient être traînés devant la justice et condamnés à la prison ou à mort suivant les délits commis ! Michel Pastoureau, historien médiéviste :

Avant de la pendre, on l’a habillée avec des vêtements de femme, et le juge bailli de Falaise a eu deux idées extraordinaires : d’une part il a demandé à ce qu’une grande peinture soit faite pour l’église de la Trinité de Falaise… et de l’autre, il a demandé aux paysans qui vivaient alentour de venir voir l’exécution de la truie avec leurs cochons pour que ça leur fasse enseignement. Il y a l’idée que les cochons étaient capables de comprendre et se comporteraient dorénavant beaucoup mieux dans cette région…

Mais tous les animaux n’avaient pas la chance de posséder une conscience… à une époque où on torturait les cochonnes habillées avec des vêtements de femmes pour les faire avouer : « Le greffier note qu’elle a avoué. Elle a fait quelque chose comme : grrr grrr… », on croyait aussi que les vers de terre et les abeilles naissaient de la pourriture, de la décomposition des animaux, raison pour laquelle les scientifiques les avaient classés comme de la ver-mine, avec les crapauds, les rats et les chauves-souris !

C’est dingue le nombre de morts fait par le virus de la croyance.

Traite-t-on mieux les cochons aujourd’hui ? Non. Même pire. Traite-t-on mieux les vers de terre ? Non. Pas mieux. Comme au Moyen âge où on les accusait de manger les racines des plantes, au Canada, on accuse aujourd’hui notre cher lombric terrestre de manger les racines des arbres de la forêt boréale et de participer ainsi au réchauffement climatique. Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage, disait-on. Le poids des croyances, le lourd boulet de l’humanité. Nous allons droit dans le mur, mais comme on croit que le mur n’existe pas, tout le monde croit qu’on va passer au travers comme on passe entre les mailles d’un filet.

Pour le cultivateur, la matière ne périt jamais, elle se réincarne en d’autres matières, et c’est la base même de la fertilité !

Quant à l’âme, se réincarne-t-elle ? Personne n’étant revenu de la mort pour en témoigner, nul ne peut le soutenir en dehors de la croyance. Bref, Darwin est le seul scientifique à avoir interrogé l’intelligence du ver de terre, citant 20 fois le mot dans son éloge aux vers de terre. Et, Ont-ils une âme ?

Pour le Larousse, l’âme est le principe de vie et de pensée de l’homme. Pas de la femme, NON, de l’homme sans H majuscule, le mâle dominant… Le mot prend racine dans anima (le vent, le souffle, la respiration) et il précise notre part d’éternité et d’immortalité dont seule notre espèce serait bénéficiaire ! Pourquoi nous et pas les autres ? Pourquoi nous et pas les bonobos et les chimpanzés, puisque nous descendons de la même grand-mère ? C’était il y a longtemps, très longtemps, 5 millions d’années environ. Mais si notre grand-mère n’avait pas d’âme, pourquoi l’Évolution nous aurait-elle depuis dotés d’une conscience éternelle ?

L’âme des vers de terre

Personne ne peut contester l’apport considérable de Darwin dans la reconnaissance des vers de terre. Par exemple, il a observé pendant 30 ans avant de mettre en évidence que, grâce à leurs crottes, les anéciques avaient rapporté 1/2 cm de terre par an sur le sol, soit 5 cm en 10 ans ou 15 en 30. C’est d’autant plus considérable, qu’aucune autre bestiole, machine ou technologie, n’est capable de le faire : pétrir en permanence les sols pour les rajeunir.

Nous savons que Darwin était un pragmatique qui a dû faire face à la violence des croyants, puisqu’il remettait en cause l’ordre établi avec ses théories sur l’Évolution des espèces et la Terre animale. Sont-ils ce qu’on croît, bêtes à bouffer du foin ? Pas les croyants, les vers de terre 🙂 Précisons que la grande disparité « intellectuelle » qui règne chez ces animaux, nous empêche de les mettre tous dans le même sac.

En effet, il est manifeste qu’un endogé, qui passe sa vie à ouvrir le bec pour bouffer de la terre, ne peut être mis sur le même plan qu’un lombric terrestre. Et c’est précisément cette espèce dont Darwin décrit le comportement. Quant à l’âme, il a écrit :

Chez les animaux supérieurs, quand l’attention se concentre sur quelque objet jusqu’à faire négliger les impressions que d’autres objets doivent produire sur eux, nous attribuons cela à ce que leur attention est absorbée, et l’attention implique la présence d’une âme. Tous les chasseurs savent que, pendant que le gibier paît, se bat ou est empressé auprès de l’autre sexe, il est beaucoup plus aisé de s’en approcher. L’état du système nerveux des animaux supérieurs diffère donc beaucoup en des temps différents ; un cheval, par exemple, est beaucoup plus disposé à s’effrayer à un moment qu’à un autre. La comparaison que ceci implique entre les actions d’un animal supérieur et d’un autre placé aussi bas que le ver de terre dans l’échelle des êtres organisés, pourra paraitre forcée ; car nous attribuons par là au ver de l’attention et quelque faculté mentale, mais néanmoins je ne vois pas de raison de douter de la justesse de cette comparaison.

FACULTÉS MENTALES. Il y a peu de chose à dire sur ce point. Les vers, nous l’avons vu, sont timides. Il est permis de douter que lorsqu’on les blesse, ils souffrent autant qu’ils paraissent l’exprimer par leurs contorsions. A en juger par leur avidité pour certaines sortes de nourriture, ils doivent ressentir du plaisir à manger. Le penchant sexuel est chez eux assez fort pour surmonter pendant quelque temps leur crainte de la lumière. Peut-être ont-ils une trace de penchant social, car cela ne les dérange pas de ramper l’un sur l’autre et quelquefois ils gisent au contact l’un de l’autre. […] Bien que les vers soient si imparfaits sous le rapport des différents organes des sens, cela ne prouve pas qu’ils soient nécessairement dépourvus d’intelligence ; nous l’avons appris par des observations comme celles de Laura Bridgman, et nous avons vu que, leur attention une fois occupée, ils négligent des impressions dont ils auraient sans cela tenu compte ; or, l’attention implique l’existence d’un pouvoir mental de quelque espèce […] Un de leurs instincts les plus puissants est celui qui les porte à tamponner d’objets divers l’ouverture de leurs galeries ; des vers encore tout jeunes agissent déjà de la sorte. Mais, comme nous le verrons dans le prochain chapitre, on voit percer, dans ce travail, un certain degré d’intelligence, chose qui m’a surpris plus que tout le reste de ce qui a trait aux vers […] 

Extrait de l’Éloge du ver de terre publié en 2018 chez Flammarion grâce à Aymeric Caron.

L’auteur. — On ne pourra jamais empêcher certains idéologues de continuer à faire croire aux foules que la conscience est une spécificité humaine qui nous distingue des animaux, comme on ne peut rien contre ceux qui s’obstinent à se persuader que la Terre est plate… comme on ne peut rien contre la pensée pyramidale qui met l’humain en haut et les autres en cascade. N’empêche que notre animal possède un moi à partir duquel il organise un savoir cohérent du réel.

Le ver de terre. — Merci pour ce rappel camarade, je suis touché d’apprendre que l’auteur de la théorie de l’évolution des espèces a été émoustillé par notre intelligence. Bref, mesurez-vous réellement l’idée novatrice et révolutionnaire qu’il a posée sur le monde du vivant il y a 150 ans ?


N.B. Article publié il y a un mois et qui a fait un bide 🙁 il a été réécrit pour lui donner une nouvelle chance… Si vous y relevez une erreur, merci de m’en faire part, car mon objet n’est pas de délivrer une vérité, mais un point de la vue, vu qu’un point de vue n’est pas plus que la vue d’un point à un moment donné.

4 thoughts on “Les vers de terre sont-ils des animaux comme les autres ?

  1. Bonjour, j’aime beaucoup ce que vous dites, c’est d’un sens juste que vers lequel beaucoup croient tendre mais s’en éloignent. Le ver de terre comme énormément d’autres espèces, négligées et pour causes, sa petite taille et son allure peu flamboyante. L’évolution ne nous a pas complètement transformé du jour au lendemain, et donc évidemment qu’aussi loin qu’ils puissent paraître, tous les êtres ont une vitalité similaire.
    Merci et bien à vous.

  2. Merci Christophe, je m’amuse aussi à les regarder faire les nuits d’orage et à l’automne voir se dresser des brindilles dans le sol qui à cet endroit là est un chemin empierré à proximité d’arbres.

  3. Le mot humain puise sa racine dans le mot “humus”. Tout n’est peut-être pas complètement perdu pour tous qui réintègreront le Un.
    Sinon, que dire des taupes qui boulottent des centaines de kg de vers entre autres mets de choix ? Mon jardin en est envahi. J’ai essayé pleins de trucs bio pacifiques/répulsifs qui ne marchent pas;
    j’ai donc déclaré forfait en me disant qu’il y a bien de la place pour tout le monde.
    En compensation, je récupère la magnifique terre toute tamisée de leurs mottes, mais je reste inquiète pour les vers.

    1. Visiteuse,

      Juste une précision, l’HUMUS, HUMUM, un mot féminin qui désignait à l’origine une terre, un pays, une contrée ou une nation, mais détourné aujourd’hui par les évangélistes pour le relier à humain, homme, humanité, humilité…

      En revanche, même si les mots homo et humanus prennent effectivement racine dans celui d’humus, c’est bien l’ensemble du monde du vivant qui est enraciné dans l’humus de la Terre, là où se trouve sa nourriture. Bien cordialement.

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