Se former à la permaculture : où et comment, et quelles compétences attendre en retour ?

D’accord, la permaculture est plus qu’un système agricole, c’est un système de vie, n’empêche qu’un système agricole permanent est déjà un système de vie à part entière. D’ailleurs, le premier livre publié en 1978 sur la permaculture était titré : Une agriculture pérenne pour l’autosuffisance et les exploitations de toutes tailles. Entre l’agriculture et la permaculture, la consanguinité est incontestable.

La permaculture serait plus !

Elle serait holistique, globaliste, l’art de concevoir des espaces de vie et des systèmes qui imitent la Nature !

Mais imiter, c’est copier-coller, reproduire, une règle qui s’oppose aussi à l’un des premiers principes de la permaculture. Xavier Mathias dans Les buttes de culture sont-elles une alternative à la crise agricole ? : « Observer et interagir » ou « Copier/coller » ? Comment l’un des tout premiers des douze grands principes de la permaculture a-t-il pu à ce point glisser ? Comment d’observer et interagir sommes-nous passés à copier/coller ? Mystère. »

À Observer et interagir, je lui préfère Observer avant d’agir. Car l’essence du métier de cultivateur.e est d’observer pour anticiper et agir le moins possible à posteriori. Et encore moins d’interagir. D’ailleurs, copier-coller le fonctionnement de la forêt dans son jardin est le meilleur moyen pour finir par crever de faim si on vise l’autonomie. En revanche, imiter le fonctionnement de la forêt pour faire du pognon à la Bourse fonctionne très bien.

Xavier me dira préférer s’inspirer à imiter la Nature. S’inspirer, c’est garder la colonne vertébrale ou le principe de base. Sans vouloir faire mon coq de basse-cour, même si l’inspiration est juste, je lui préfère le mot accorder pour accorder nos violons, non pas à la Nature, directement à la Terre. À la Terre-mère diront certains. Effectivement, autant se brancher directement à la mère, la source, qu’à ses descendants.

Bref, l’observation est également à la base de tout processus scientifique. Et quand le scientifique n’observe pas, il est mathématicien, statisticien, communiquant ou commerçant. Tous les animaux non-humains passent le plus clair de leur temps à observer leur environnement. C’est un excellent principe pour ne pas finir au menu du jour d’un autre ; ou bien pour préparer son repas. Même le lombric terrestre prend ce temps avant de sortir la tête de son terrier (Cf. Éloge du ver de terre).

Avant, tout le monde observait, aujourd’hui, ce sont les marchés financiers qui nous observent 🙂

Faudrait déjà définir ce qu’est la Nature 

On lit souvent qu’elle est généreuse et parfaite, à l’image de son créateur disent les Créationnistes, ceux qui ne croient ni à l’évolution des espèces ni au temps des dinosaures, croyant que toutes les créatures terrestres sont aujourd’hui telles qu’elles ont été créées. Mère Nature, Dame Nature, raison pour laquelle il faudrait l’imiter. Qu’on y croît ou pas, la Nature ne peut être pas être la mère, au mieux la fille de sa mère.

Que définit réellement le mot Nature ? Définit-il tout ce qui n’est pas humain ? Une montagne fait-elle partie de la Nature ou de la planète ? Sachant qu’il y a des montagnes sur la Lune sans Nature. Autre exemple. Une forêt fait-elle partie du monde des humains ou de la Nature ? Sachant qu’en France métropolitaine, toutes les forêts primaires ont été rasées, toutes sont notre œuvre et non celle de la Nature. Et c’est “presque” normal, puisque nous sommes une espèce invasive comme toutes les espèces sociales.

J’avais écrit : La Nature est un dispositif ou une disposition sociale pour mettre de la distance entre les humains et les non-humains. Autrement dit, c’est une construction mentale qui n’existe pas en dehors de notre cerveau. Une idée spéciste qui différencie l’espèce humaine des autres espèces. Bizarrement, une idée revendiquée par les antispécistes ! Dans beaucoup de cultures indigènes, le mot nature n’existe pas. On ne désigne pas ce qui n’existe pas, comme chez les Navajos ou les Aborigènes.

Tout ça peut sembler de l’ordre du détail, mais ça forge le regard. Considérer la Nature comme une entité, et juger que l’humanité en fait ou pas partie, façonne des points de vue. Mais juger que la Nature n’existe pas en façonne d’autres.

C’est en forgeant qu’on devient forgeron

Extrait de Buttes de culture : Il faut donner du temps au temps, et c’est en cultivant sa nourriture qu’on découvre l’extraordinaire complexité d’un écosystème cultivé ; qu’on découvre que les sols nourriciers sont le produit d’une digestion ; que la vie fabrique son propre humus pour se développer et se survivre à partir de ses déjections corporelles ou ses corps morts. Ce n’est pas très glamour, mais c’est ainsi que vit la vie, par « canibalisation ».

La perma-culture ne s’apprend pas comme on apprend une leçon ou des recettes de cuisine, c’est une sensibilité que l’on développe au fil du temps, tout en restant un métier avec ses savoir-faire et sa manière de poser son regard sur le monde. Et pour celui qui vit en phase avec la planète, la formation est donc permanente.

Et si je devais la définir

Je dirais qu’à ses sources, l’agriculture était l’art de cultiver la Terre pour la rendre fertile, l’art de créer des milieux durablement abondants en nourriture, l’art de cultiver en accord avec la planète. Accordées à ses cycles et ses mouvements, ses filles, la perma-culture et l’agroécologie, conçoivent des systèmes productifs et durables, économes en énergie et qui font dialoguer les pratiques agricoles traditionnelles avec les connaissances scientifiques les plus modernes en agronomie, en écologie et en sciences sociales.

Et enfin, au-delà des mots et de leur volupté, nous avons le choix de vivre en phase ou déphasé avec la Terre ; qu’on cultive ou pas son alimentation.

Où se former et quels acquis
et compétences attendre en retour ?

Une vue d’ensemble des questions que je reçois régulièrement :

  • Les formateurs non-diplômés sont-ils moins compétents ?
  • Quelle est la réalité du diplôme en permaculture ?
  • Quel est le socle commun à toutes ces formations ?
  • Enseignement privé ou public ?
  • Formation gratuite ou payante ?

Un enseignement privé

D’abord, en France comme en Europe, l’enseignement de la permaculture est privé, donc payant. Et les prix varient de 30 à 300 € la journée suivant la notoriété du formateur et de l’école. Si vous n’avez pas ou peu d’argent, comme les 10 millions de Français qui vivent en dessous du seuil de pauvreté, il vous faudra trouver une autre solution. Eh oui, au pays de l’Égalité et de la Fraternité, le pays des Droits de l’Humain, se former est réservé en priorité aux personnes les mieux formées… ou à celles qui peuvent se faire financer des formations parce qu’elles travaillent !

De ce point de vue, le mouvement de la permaculture a su parfaitement s’intégrer au système. Rappelons que cette marchandisation de la connaissance est récente, et qu’elle touche tous les domaines d’activités tout en concourant à produire encore plus d’inégalité. D’ailleurs, un stage d’agroécologie, de vannerie ou d’autoconstruction coûte le même prix, car il s’adresse peu ou prou à la même clientèle. C’est le prix de l’autonomie… où effectivement, mieux vaut être riche que pauvre.

Avec ou sans argent, des besoins différents

Si jardiner est synonyme de se détendre le gland pour les plus aisés, pour les autres, c’est le seul moyen d’accéder à une nourriture de grande qualité, parfois une nécessité. L’autonomie alimentaire est le secret d’une pauvreté bien vécue, une manière citoyenne de mettre du beurre dans les épinards et de garder la tête hors de l’eau. Mais il faut être réaliste, la majorité des personnes qui suivent ces formations onéreuses ne visent pas l’autonomie. Changer le monde, changer les autres, d’accord, mais comment se changer tout en préservant jalousement ses intérêts et privilèges acquis à la sueur du front ou sur le dos des autres ? Y’a que les pauvres qui veulent partager les richesses, pas ceux qui les possèdent 🙂

Une formation chère est-elle de meilleure qualité qu’une à prix plancher ?

Non, puisque le prix dépend de la médiatisation du formateur. En effet, si vous occupez régulièrement la scène Youtubesque, l’augmentation de la demande va décomplexer le prix qui ne demandait qu’à s’élever 🙂 De ce point de vue, la permaculture n’est porteuse d’aucune innovation sociale. En résumé, le prix ne reflète rien d’autre que l’appétit du formateur.

Dans ces conditions, est-ce qu’un formateur diplômé est le gage d’une formation de qualité ?

Pour y répondre, c’est la fonction même du diplôme dans notre société qui doit être regardée. Si pendant longtemps, le diplôme n’était qu’un titre utilisé comme un passe-droit, sa généralisation au 19e siècle a été créée pour imposer le concept de civilisation, ancrer la modernité, et rejeter tous les Savoirs du passé au seul prétexte qu’ils n’étaient que des connaissances primitives.

 Le DIPLÔME, une sombre histoire

Il a été officialisé à une époque où nous étions convaincus de prendre le contrôle de la Nature. Et sauf erreur de ma part, nous en sommes toujours persuadés, toujours dans cette dynamique esclavagiste et d’apartheid à l’égard d’une partie de l’humanité, la moins civilisée, et de la planète. Alors, quand certains diplômés de la permaculture me brandissent leur diplôme comme un passe-droit, j’avoue que les bras m’en tombent. Et je ne parle pas de ceux qui voudraient me la boucler au seul prétexte d’en être dépourvu. Extrait de La Permaculture de 1978 à nos jours :

C’est tout de même formidable qu’un mouvement qui conteste le système étatique et qui appelle d’une
certaine manière à la désobéissance civile, singe l’un de ses symboles les plus perfides du conditionnement
et du formatage social : le diplôme. Un bout de papier bien mérité, mais sans beaucoup plus de valeur que la médaille épinglée au veston d’un ancien combattant.

En agriculture, nul besoin de diplômes pour certifier des compétences, elles s’expriment par les récoltes, car seule cette finalité compte. Évidemment, je taquine ceux qui en sont bardés, ceux qui ont souffert pour les avoir, ceux qui se sont pliés à ce système monolithique qui broie et discrimine ceux qui ne veulent pas s’y conformer, alors qu’en définitive, ce n’est pas le titre qui importe. Certes je titille.

Bref,

Comme l’argent, les diplômes sont de petits bouts de papier qui catégorisent les individus suivant leur cerveau. Ainsi, ils certifient un niveau de savoirs et de compétences en fonction de la performance de cet organe. Et les gens les plus méritants sont ceux qui ont obtenu les plus grands diplômes : professeurs, docteurs, hauts fonctionnaires, directeurs de société, banquiers, ministres… Tous sont bardés des meilleurs diplômes ; des cerveaux hors normes qui prennent sur le terrain les meilleures décisions pour nous. Ils créent le futur de nos enfants, puisque selon eux, ils sont les meilleurs d’entre nous ! Mais selon moi, ils créent des mondes imaginaires pour s’attribuer les meilleures places… »

En résumé, un diplôme de permaculture a la même valeur qu’un faux diplôme, puisque juridiquement ce diplôme n’en a aucune. Et sans pousser le bouchon trop loin, on est en droit de se demander si la délivrance de faux diplômes est une activité légale, puisqu’au final, le titre vendu est du vent. Et comme aucun diplôme n’intègre cette capacité d’un individu à donner du plaisir à apprendre, entre un professionnel de la formation sans expérience du terrain, et un professionnel du terrain sans pédagogie, convenons que diplômé ou pas, les résultats ne se feront pas ombrage.

Par ailleurs, apprendriez-vous à conduire avec un moniteur d’auto-école qui n’a jamais conduit une voiture ? Prendriez-vous la mer avec un skipper qui n’a jamais navigué ? Apprendriez-vous avec un formateur qui n’a cultivé que des stages ? Comme ces ingénieurs.es agronomes qui apprennent aux futurs agriculteurs.es alors qu’eux-mêmes n’ont jamais cultivé autre chose que les bancs des écoles. Et ça, ça pose souci.


Et les formations gratuites !

Dans un monde idéal, un monde égal où un homme = une femme = un enfant, le partage des savoirs serait libre et gratuit. Mais dans le nôtre, quand c’est gratuit, c’est que ça ne vaut pas plus cher.» Autrement dit, ça n’a aucune valeur. Exemples. La Nature n’a aucune valeur, raison pour laquelle elle n’a pas de prix. La planète n’a aucune valeur, la preuve, dites-moi combien elle coûte ? Bref, la gratuité n’est synonyme de rien. Rien…

Quelles compétences attendre ?

Il ne faut pas se leurrer, l’art agricole est le chemin de toute une vie. Et une semaine ou un mois de formation ne sont pas plus qu’une mise en bouche. Aussi, je terminerai par cet aphorisme énoncé par Hippocrate il y a 2 500 ans, et qui convient parfaitement à l’apprenant permaculturel :

La vie est courte,
l’art est long,
l’occasion fugitive,
l’expérience trompeuse,
le jugement difficile.

Et quand l’art est court, on finit même par lire sur des forums de permaculture qu‘il vaut mieux avoir des limaces que des vers de terre dans son jardin… Lu le 1er jour de cette année : La meilleure formation, pour vivre de cet art ou accéder à l’autonomie, reste à mon avis le compagnonnage, car il permet de multiplier les expériences afin d’affiner la sienne. Quant à la pire, il y a Facebook et YouTube. C’est gratuit, mais c’est déjà trop cher 🙂

Nb. Si vous relevez une erreur dans cet article, veuillez m’en faire part, car mon objet n’est pas de délivrer une vérité, mais un point de la vue ; un point de vue n’étant pas plus que la vue d’un point à un moment donné.

5 thoughts on “Se former à la permaculture : où et comment, et quelles compétences attendre en retour ?

  1. Salut Christophe

    Voici le point de vue des permaculteurs certifiés, adhérant au mouvement de la permaculture créé par Bill Mollison et David Holmgren :

    Le contenu d’un cours de permaculture certifié, c’est le contenu du livre PERMACULTURE A DESIGNERS MANUAL.
    Comme son nom l’indique, ça parle de design. Il ne s’agit en aucun cas de transmettre le jardinage ou l’agriculture.

    Les diplômés en perma sont donc diplômés en design, et non en jardinage ou en agriculture.

    1. Salut Moilamain,

      Je sais bien…

      En 2014, j’écrivais : Le cerveau de la permaculture, le design, est la version occidentale du feng shui, un pâle copié-collé de cet art millénaire chinois né il y a plus de six mille ans, science ou croyance selon le point de vue : le feng shui est l’art d’aménager un espace pour vivre durablement en harmonie avec la nature ou l’art de concevoir un territoire sans contrarier le vent et l’eau, sans entraver la fluidité de l’énergie. Ainsi, le design est l’architecture comme principe d’organisation d’un espace. En réalité, il est la prise en considération du monde extérieur à nous-mêmes en prenant en compte tous les êtres vivants et les écosystèmes qui font le territoire. De ce point de vue, la permaculture comme l’agroécologie, sont des méthodes empathiques là où les autres sont antipathiques à l’égard du vivant. Extrait d‘Aux sources de l’agriculture

      En 2015 et au sujet du livre auquel tu fais référence : C’est la bible de la permaculture où Bill Mollison précise et motive son enseignement à destination de ses adeptes et de ceux qui ont pris la charge de colporter sa parole. Même s’il écrit : « Sans agriculture permanente, il n’y a pas de possibilité d’un ordre social stable », ses propos ont changé. Il s’est éloigné de l’agroécologie et de la permanence de l’agriculture pour jouer sur les peurs : on va tous mourir, nous devons sauver l’humanité. Son discours est quasi christique et sa prêche use de certains leviers bien connus dans le domaine du conditionnement : « Il y a aujourd’hui beaucoup trop de preuves démontrant une catastrophe écologique qui me scandalise, et qui devrait vous faire peur, à vous aussi. Notre mode de vie consumériste nous conduit à l’anéantissement… »

      – « Celui qui est qualifié pour enseigner la permaculture appliquée ou qui se revendique être un adepte de la permaculture, doit se revendiquer de la pensée de Bill Mollison » m’a-t-on dit.

      BEN FALK est un designer et formateur américain : « La permaculture est un ensemble d’outils et de techniques qui n’ont rien de nouveau, certains remontent à plusieurs milliers d’années. Beaucoup de ce que nous étudions et appliquons, provient de savoirs très anciens, mais également de connaissances plus récentes, basées sur les avancées scientifiques des deux siècles précédents et plus spécifiquement des 20 dernières années. »

  2. Merci Christophe pour ce papier qui remet bien des dérives actuelles des donneurs de leçons permaculturelles.
    Je suis responsable d’une association de jardiniers qui œuvre à La Ferté Saint Aubin dans le Loiret, Association Jardin et Vie, avec des apprentis jardiniers, et plus confirmés, de 2 ans à 106 ans, doyen de nos jardiniers sur la ville.
    Nous pratiquons la permaculture comme Monsieur Jourdain pratique la prose “sans en avoir l’air” en nous inspirant de vos travaux et aussi de ceux de Xavier Mathias sans oublier d’écouter nos amis Croqueurs de pommes de Touraine et les excellents professionnels pépiniéristes et maraichers du Val de Loire inscrits dans une démarche de respectueuse de la nature.
    Luc Beunier

    1. Que dire de plus Luc, merci à vous. Belle journée

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