Pourquoi le labour ne tue pas les vers de terre

Si le labour tuait les vers de terre, sachant qu’on laboure depuis 5 000 ans, il y a bien longtemps qu’il n’en resterait plus un seul 🙂 À cela, les anti-labours répondent : — Mais avant, on ne labourait pas comme ça ! Et ils ont raison, le problème n’étant pas le labour, mais la manière dont on laboure aujourd’hui.

Savez-vous que cette idée, du labour qui tuerait les vers de terre et les sols vivants, a été infusée par des marchands de pesticides soucieux de préserver leur avenir ? À l’inverse, croire que les pesticides sont les premiers tueurs de vers de terre est tout aussi réducteur. L’exemple des abeilles est typique à ce sujet.

« Soutenir que les pesticides jouent un rôle moteur dans la mortalité des abeilles reste une idée séduisante, puisqu’elle débouche sur une autre idée : si on supprime les pesticides, on résout leur mortalité. Et du coup, on résout une grande partie des problèmes environnementaux. C’est flatteur pour l’esprit éclairé à la bougie. Et en ces temps maussades où ces mêmes esprits prédisent une fin du monde imminente, si on y réfléchit bien, l’idée des drones abeilles pour les remplacer n’est pas plus bête que de croire que la Terre est plate… » Extrait de : Et si la mort des abeilles n’était pas due qu’aux pesticides… Bref. 🙂

1881. Charles Darwin

« Les vers de terre se présentent en abondance extraordinaire dans les jardins potagers, là où le sol est constamment remué » DARWIN ayant passé 45 ans à les observer, son avis compte et compte d’autant plus qu’il est l’auteur du concept de Terre animale et du premier ouvrage scientifique sur la formation des sols. Darwin l’agronome, une facette méconnue pour ce précurseur de la science du sol. (Cf. Sauver le ver de terre)

1970. Les terres de ma Saintonge natale grouillaient de vers de terre alors qu’elles étaient labourées !

Autrement dit, il y en avait plein. Du gros, du p’tit, du laid, du beau, du dur, du mou… Bref, des sols giboyeux. Pareil dans le jardin familial qui était labouré une fois par an. En revanche, chaussée et déchaussée plusieurs fois par an, je ne me souviens pas en avoir vu dans la vigne.

Nb. Selon toute probabilité, à cause de la bouillie bordelaise, le seul pesticide autorisé dans toutes les agricultures et qui a fêté ses 150 ans en 2019. Le « bleu » reste virulent et toxique pendant très longtemps dans les sols ; létal pour les vers de terre à cause de sa rémanence. À l’instar du glyphosate, c’est son usage répété et immodéré qui crée durablement le problème.

2018. Joseph Pousset

Le célèbre agroécologiste, auteur de plusieurs ouvrages de référence, dont un sur les Agricultures sans herbicides (2003) préfacé par Hubert Reeves, et un Traité d’Agroécologie (2012), me disait lors du salon de la high-tech agricole, Innov-Agri, qu’enfant, il remplissait en un rien de temps une boîte de conserve de lombrics en suivant la charrue de son père !

Et il ajouta qu’il y en avait de très gros. Et je confirme avoir le même souvenir.

2019. Patrick Lavelle

Le professeur émérite de la Sorbonne et spécialiste mondial des vers de terre écrit dans Sauver le ver de terre : « J’ai été par exemple surpris, il y a un an, au cours d’une sortie de terrain dans des champs de pommes de terre en Hollande, où il y a plus de pommes de terre que de sol au moment de la récolte, de voir une belle densité d’Allolobophora chlorotica et Aporrectodea caliginosa dans des champs sans couverture végétale au mois de juin, mais qui avaient reçu de la matière organique compostée. »

2 espèces d’endogées sensibles au labour et encore plus à l’absence de nourriture. En effet, si un endogé se retrouve le cul à l’air suite au passage du soc, il est bien évidemment exposé à la vue de ses prédateurs et au soleil. Mais il lui faut également peu de temps pour regagner ses pénates. Quant à ceux restés à l’intérieur du sol, peu d’impact, parce qu’ils ne sont pas attachés à leur galerie ; cet apport de matière organique étant par ailleurs, comme pour les enchytréides, une belle opportunité quand elle n’a pas été grillée au préalable au glyphosate. Ce dernier, qui, même à petite dose, reste un perturbateur endocrinien dont on ignore à long terme les effets sur les communautés lombriciennes. Rappelez-vous, le glyphosate ne tue pas les abeilles, il les saoule ! (Cf. Éloge de l’abeille) Écoutez-moi à ce sujet dans l’émission de Jean-Jacques Bourdin sur RMC lors de La journée mondiale des abeilles.

Quant aux anéciques, “attachés” à leur territoire, en moins de 15 mn, ils ont refait l’entrée de leur terrier. Ils ne sont pas par hasard les troisièmes animaux les plus forts sur cette planète, juste derrière certaines espèces de fourmis, mais loin des bousiers, ces coléoptères pouvant faire rouler plus de 1000 fois leur poids !

PS. Les enchytréides sont des cousins des vers de terre qui fonctionnent comme des endogés, des Annélides Oligochètes qui appartiennent à la mésofaune du sol (100 μm à 2 mm de Ø) contrairement aux vers de terre classés dans la macrofaune (Ø 2 à 20 mm). + d’info dans Sauver le ver de terre.

2020. R. Gatineau

Roland Gatineau, mon père, bientôt 87 ans, continue de labourer son jardin, un jardin aussi grand qu’un petit champ et qui grouille de vers de terre. Et il a encore cette espèce de gros vers de terre devenue rarissime dans les champs cultivés et qui ressemble à un petit orvet, un anécique à tête noire, Aporrectodea giardi. Un jardin qu’il engraisse tous les ans de matières organiques (fumier, paille…) comme le faisaient avant lui son père et son grand-père.

Consentir les risques

Cet article n’a pas d’autre but que de lutter contre l’idée que le non-labour serait plus écologique et en phase avec la Nature.

Sur le papier, sans nul doute, mais sur le terrain, on ne fait que remplacer un l’outil par un autre, la charrue par des pesticides. Parce que ne pas labourer engendre d’autres problèmes, comme la gestion des adventices (en particulier celles à racines pivotantes) et des communautés de limaces et de campagnols contre lesquelles on épand des pesticides.

En agriculture, il n’y a pas qu’une seule vérité, il y a un contexte avec un ensemble de choix et de compromis pour lesquels on consent ou pas les risques. Et mettre un peu d’herbicides, de fongicides, d’insecticides et des engrais chimiques est-ce moins risqué que labourer sans utiliser de chimie ?

Certes, pour les vendeurs de matériel et de produits, le soc de la charrue était le meurtrier idéal pour disculper les pesticides et la fertilisation chimique de leurs effets pervers, des effets pouvant être atténués momentanément par une fertilisation organique et des sols couverts. Durablement, on l’ignore puisqu’on ignore le comportement de ces molécules de synthèse une fois lâchées dans la Nature.

J’ajouterais qu’il y a tellement pire que la charrue, comme les rotovators et autres herses rotatives, comme les gyrobroyeurs, faucheuses rotatives et autres débroussailleuses et tondeuses. Disons qu’au même titre que les pesticides, ils sont rares les outils agricoles compatibles avec la biodiversité.

Nb. À l’attention des jardiniers, on ne gère pas des champs de grandes cultures comme on gère un potager.

Soyons terre à terre,

Si la charrue ne tue pas les vers de terre, qu’est-ce qui différencie un sol vivant d’un autre ? Le nourrissage (fumiers, compost, reste de cultures…) avec les sols couverts et les inter-cultures comme engrais verts et non pour faire du gaz ( + d’info.)

Par ailleurs, quels déséquilibres pourraient entraîner le passage d’une charrue à faible profondeur ? D’accord, les charrues modernes ne sont pas adaptées au labourage de la couche superficielle du sol, conçues pour enfouir profondément la matière organique, à l’opposé de la charrue dite « primitive » qui fouissait le sol comme le groin d’un sanglier !

En effet, avant les herbicides, quand les chevaux n’étaient pas à vapeur, mais à 4 pattes, et le plus souvent avec des cornes ou de grandes oreilles, parce que plus sobres, l’araire est l’outil qui a permis à l’agriculteur de toujours garder une longueur d’avance sur une nature sauvage qui veut sans cesse reprendre ses droits.

Certains me reprocheront de mettre sur le même plan ces deux outils aux orientations diamétralement opposées, l’araire ne possédant pas de versoir pour retourner la terre, mais finalement, n’est-ce pas cela que l’on recherche ? Mettre les racines des plantes en l’air pour contrôler les couverts avec un minimum d’énergie tout en laissant la matière organique à la surface.

Sauf qu’elle est associée à une agriculture archaïque. Et dans une société du progrès, c’est un problème de revenir en arrière. Pour ma part, je reste convaincu de sa haute valeur agronomique. Ceci dit, les nouvelles charrues déchaumeuses, conçues pour cultiver la surface du sol sans enfouir la matière organique, vont à mon avis dans le bon sens.

En attendant, si pour une raison ou une autre vous êtes obligé de ressortir la bonne vieille charrue, on peut aussi atténuer ses effets indésirables en modifiant ses réglages pour éviter le retournement de la matière organique à 180 °, et en diminuant sa vitesse de travail et la profondeur, ce qui réduira d’autant les patinages et le carburant. D’autant plus si l’on possède une charrue portée ou semi-portée compatible avec un labourage hors raies, pour diminuer la dégradation du sol dans le fond de la raie, là où les roues accentuent la semelle de labour et abîment le sol quand elles frottent contre la muraille. « Reste » qu’il reste cette fameuse semelle qui a tendance à couper les plantes d’une bonne partie de leurs réserves nutritives en contrariant le développement racinaire !

Ensuite, ce qui ne fait pas du bien aux vers de terre, c’est d’intervenir avec un matériel lourd sur un sol détrempé. Et d’intervenir au printemps et à l’automne quand ils sont en pleine activité. L’idéal serait donc de labourer quand le sol est sec ou quand ils sont en pause – diapause ou quiescence –. Un idéal toutefois difficile à atteindre. Mais le mieux étant l’ennemi du pire, mieux vaut réduire au minimum le travail du sol, puisque tout chamboulement crée du stress et désorganise l’écosystème, outre de réduire son potentiel productif.

Extrait de Sauver le ver de terre :

Nous savons tous que la cohésion d’un groupe repose sur des idées simplifiées ; l’adhésion du plus grand nombre réclamant cela. On ne soulève pas les foules avec des textes philosophiques, mais avec des schémas simples : Voilà les méchants, nous sommes les meilleurs, sus aux moins bons, sus à l’ennemi.

C’est le plus petit dénominateur commun qui remplit les stades. Alors, quand le soc de la charrue est pointé par ses opposants comme le meurtrier des sols nourriciers, outre d’être effectivement un coupable idéal pour disculper les pesticides et la fertilisation chimique, un bouc émissaire, même s’il ne fait pas du bien aux communautés de lombrics, il ne leur fait pas si mal comparé à d’autres outils, mécaniques comme chimiques.

Extrait de l’Éloge du ver de terre :

« Difficile aujourd’hui de s’atteler au labour sans s’attirer les foudres des partisans du non-labour, dans une agriculture manipulée comme une marionnette par les lobbys de tous poils. De tous poils comme de tous bords, chacun y allant de sa ritournelle pour défendre sa tribu comme un camp retranché pendant que les industriels de la finance tirent les ficelles. Et à l’exemple de New Holland ou Monsanto, curieusement, personne ne s’étonne que des multinationales soient aujourd’hui les premiers promoteurs de l’agriculture du non-labour et du labour ! Mais cette politique du grand écart est dans l’ordre des choses. Qui sont les premiers promoteurs de la guerre ? Les marchands d’armes puisque la guerre est leur meilleur consommateur. Qu’importe le camp puisque tous les belligérants sont de potentiels clients…

Qui a alors intérêt à cette guerre fratricide qui oppose les tenants du labour à ceux du non-labour ? Et qui a intérêt à diviser pour mieux régner ?

Quant à ceux qui se demanderaient ce que vient faire le labour dans un livre sur le ver de terre, la réponse est simple. Il y a une idée couramment admise qui le pointe comme la première cause de leur mortalité. C’est vrai que la destruction d’une partie de leur habitat, d’autant plus accentuée par la technologie et la puissance des tracteurs qui ont encouragé l’agriculteur à labourer de plus en plus profondément, ne leur fait pas du bien. D’ailleurs, le labour n’est pas moins qu’une aberration agronomique quand il est pratiqué de la sorte, car on ne remonte pas la fertilité comme on remonte l’eau d’un forage, la fertilité d’un champ se fabriquant à sa surface.

Mais de là à en faire le péché originel de l’agriculture comme le soutiennent beaucoup, il ne faut pas exagérer… Bref, labourer a été pendant longtemps remuer la terre, mais avec le progrès agricole, remuer s’est mué en retourner la terre. Et chavirer le sol pour mettre la matière organique dessous et la matière minérale dessus, c’est comme pisser debout face au vent, c’est pas le bon sens, sauf à se pisser dessus ! »

Je ne peux terminer sans faire référence à cette méta-analyse de 62 études scientifiques publiée en 2016 par ScienceDirect, et qui, en comparant les pratiques avec et sans labour, a conclu ce qu’elle cherchait à prouver 🙂 À savoir la supériorité agronomique du semis direct sans labour mais avec des pesticides.

Et parmi les conclusions des scientifiques, le labour stimulerait l’apparition de bactéries porteuses de maladies pour les plantes ! Et sans surprise, le non-labour stimulerait l’apparition de bonnes bactéries pour la santé des plantes… Hum, on sent. Bref 🙂 Pas mieux qu’au Moyen Âge où on croyait que les vers de terre et les abeilles naissaient de la pourriture, de la décomposition des animaux, raison pour laquelle les scientifiques de l’époque les avaient classés avec les crapauds, les rats et les chauves-souris, comme de la vermine !

Nb. Si vous relevez une erreur dans cet article, veuillez m’en faire part, car mon objet n’est pas de délivrer une vérité, mais un point de la vue ; sachant qu’un point de vue n’est pas plus que la vue d’un point à un moment donné.

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4 thoughts on “Pourquoi le labour ne tue pas les vers de terre

  1. Le problème de la culture avec labour (laquelle n’inclut pas seulement le labour, mais aussi des travaux d’émiettement du sol qui peuvent impliquer la herse rotative) est qu’elle rend le sol beaucoup plus sensible à l’érosion, ce qui cause, petit à petit, la disparition du lieu de vie des vers de terre. Alors, suivant le type de sol et les conditions climatiques, cela peut se passer en 1 an (conditions équatoriennes) ou en 10000 ans, mais reste que cela cause bel et bien la disparition des vers de terre, via la disparition de leur habitat, la terre. Le mot qui manque dans votre article, c’est le mot “érosion”.

    1. Bonjour JM !

      D’abord, l’article que j’ai écrit ne répondait qu’à la question posée par son titre. Rien de plus.

      Et mon propos n’est pas d’être pour ou contre le labour ou le non-labour, mais uniquement sur l’impact de l’action de labourer sur les communautés lombriciennes. Et les faits sont là.

      Ensuite, bien entendu que la charrue peut participer à l’érosion des sols, de la même manière que le non-labour peut participer à la destruction de la biodiversité en épandant des souricides qui empoisonnent la chaîne alimentaire. Mais elle peut aussi ne pas y participer, c’est rare, tout dépend de son agriculteur.

      Alors quand tu m’écris que la charrue reste bel et bien une cause de la disparition des vers de terre, via la perte de leur habitat et sous l’action de l’érosion, en un an ou sur 10 000 ans… Effectivement, sachant que tous les sols cultivés se dégradent plus vite qu’ils ne se refont une santé, dans 10 000 ans…, mais le problème n’est pas l’outil charrue, ce sont nos œillères 🙂 Belle journée

  2. Bonjour. Dans les années 90, je jouais en foot loisir. Un jour, face au nombre important de turicules sur le terrain, et donc une pelouse moins dense, un joueur a dit qu’il faudrait mettre de l’engrais pour tuer les vers. C’était apparemment une pratique courante. Qu’en penser?

    1. Bonjour Bouis,

      J’en pense que les turricules salissant les ballons comme les balles de golf, des pesticides anti vers de terre sont encore épandus en France. Ce que j’en pense, vous devez vous en douter… Belle journée

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