Mortalité des abeilles, le problème, c'est le plafond de verre !

Tribune oblige, nous n’irons ni sur le terrain des pratiques apicoles ou agricoles, ni dans le champ politique, car les mots me sont comptés. J’ai donc restreint mon sujet à savoir que les plantes, qui nous nourrissent ou nourrissent les animaux que nous mangeons, se nourrissent dans les sols grâce à ses habitants, et se reproduisent grâce aux insectes pollinisateurs et en particulier aux abeilles.

Un cercle vertueux résumé à sa plus simple expression pour rappeler que le « manger » reste le pilier central de la survie de l’humanité.

Sexuellement dépendants

Et autant les quelques millions d’êtres humains qui peuplaient la terre il y a 10 000 ans pouvaient glaner leur nourriture dans la nature indemne, autant la huitaine de milliards dépend de ces vastes territoires gagnés sur le sauvage.

Notre dépendance à l’agriculture est donc entière. Si souveraine qu’une bouchée sur trois passe entre les mains des abeilles avant d’atterrir entre nos dents, et qu’un tiers de la production agricole mondiale réclame des abeilles pour transporter le pollen des fleurs, les spermatozoïdes, à l’entrée de leur « vagin », le stigmate.

Finalement, l’abondance de notre nourriture dépend des abeilles à miel et des abeilles sauvages, ces facilitateurs sexuels qui fécondent à leur insu les arbres et les plantes cultivées qui produisent les fruits, les graines et les légumes.

4 cultures sur 5 ont besoin de leur service,
c’est du lourd, de l’humanitaire.

Pourquoi préciser abeille à miel ?

Parce qu’un millier d’espèces d’abeilles vit en France ! Et la plupart nichent dans le sol et font très peu de réserves de nectar et de pollen, même si elles s’en nourrissent. Raison pour laquelle elles ne sont pas exploitées. Mais pour la pollinisation, toutes sont complémentaires et indissociables. Et l’abeille à miel n’est pas la meilleure pollinisatrice, car elle n’a pas été sélectionnée à cette fin, mais pour sa capacité à « pisser » un maximum de miel en un minimum de temps.

De ce fait, sauver l’abeille des ruches sans sauver la grande famille des abeilles n’aurait pas plus de sens qu’un sens giratoire à double sens. Mais comme rien n’est simple dans la Nature, cette abeille existe également en « versions » sauvage et domestique.

Une sélection raciale

Comme pour les plantes cultivées où toutes les espèces se déclinent en des variétés sauvages, anciennes, hybrides, F1 ou OGM, comme pour le chien, le chat ou le cheval, l’abeille à miel se décline donc en différentes variétés, des races géographiques ou créée par l’Homme.

Née avec la domestication, et plus encore avec l’agriculture, la sélection génétique découle du bon sens, car, entre reproduire une bête forte et une bête faible, le choix ne souffre pas du doute. Dans ce cadre, la sélection ne s’est pas attardée sur ses qualités de paresseuse, et encore moins sur sa capacité à défendre sa colonie ou ses provisions de miel. Qui aime se faire piquer ? Et au début du 20e siècle, la première abeille hybride voit le jour à l’abbaye de Buckfast en Angleterre. Ses qualités : douce et travailleuse.

Mais dans la mémoire collective, il n’y a qu’une seule abeille ! Mieux, il y a quasiment 10 000 espèces d’insectes pollinisateurs dans l’Hexagone, mais notre cerveau bloque : pollinisation = abeille = miel = ruche = apiculture.

Et nos meilleurs scientifiques, à l’exemple du Dr Bernard Vaissière, chargé de Recherche au Laboratoire Pollinisation & Écologie des Abeilles à l’INRA d’Avignon, ont beau sonner de tocsin pour dire que ce cercle vertueux est vicié, ils ne sont pas entendus. Chacun dans sa sphère, apicoles, agricoles, sylvicoles ou civils, des univers qui ne dialoguent pas, emmurés dans leur tour d’ivoire et réfractaires à l’idée d’un monde bio-diversifié. « Pour maximiser les rendements et la pollinisation, il faut des abeilles domestiques, et des abeilles sauvages. »

Pour illustrer brièvement la pluralité de la biodiversité, rien qu’en France, elle s’exprime de la manière suivante : abeilles, 951 espèces dont 45 de bourdons ; coccinelles, 130 ; vers de terre, 150… Mais il y a ce frein invisible qui nous empêche de poser un regard écosystémique sur le monde qui nous entoure, et cette idée reçue que le miel est un cadeau de la nature.

Des abeilles en compétition

Publié le 12.06.2019 dans The Conversation, les scientifiques pointent cette compétition entre les apicoles et les sauvages ; des sauvages toujours perdantes face à une apiculture galopante : « Si l’environnement produit trop peu de fleurs pour alimenter toutes les ruches, ce sont d’abord les abeilles sauvages qui se trouveront sans ressources. »

Et le Dr Vaissière dans l’Éloge de l’abeille : « Nos abeilles (sauvages et domestiques) constituent un riche patrimoine dont nous avons la charge. Car s’il existe beaucoup d’insectes floricoles (qui visitent les fleurs), ce sont bien les abeilles qui réalisent l’essentiel de la pollinisation. »

Et les Drs Geslin et Rankovic dans The Conservation du  18.02.2017 : « Le manque de connaissance (et de reconnaissance) de cette multitude d’abeilles sauvages est problématique. […] Et l’idée reçue selon laquelle l’installation de ruches serait systématiquement une action bénéfique pour « les » abeilles doit être, par exemple, fortement nuancée…»

Il ne peut être reproché à l’apiculteur de privilégier le miel à la pollinisation, c’est son gagne-pain, mais la diversité des espèces de pollinisateurs est essentielle à la qualité de la pollinisation, une qualité tout aussi importante que celle de l’air ou de l’eau. En outre, elle ne se limite pas aux cultures agricoles, plus de 350 000 espèces de plantes à fleurs sur la planète (Ollerton et al., 2011) dépendent pour survivre de cet accord privilégié avec le monde animal.

Un plafond de verre

Sur le papier, les hommes et les femmes ont les mêmes droits, mais sur le terrain, les femmes sont « freinées » dès qu’elles veulent accéder à des postes élevés dans la hiérarchie. Un plafond de verre, invisible mais bien réel. L’expression date des années 1970.

La Recherche n’a jamais été aussi audacieuse, la Connaissance jamais aussi éclairante de ses savoirs, mais dès qu’il s’agit d’éclairer les décisions politiques, elle se heurte au plafond… commercial.

En attendant, ce monde féminin pluriel des abeilles s’effondre tous les jours un peu plus, cloué au sol par un environnement intellectuel hostile.

Pour en savoir plus, lire : Éloge de l’abeille

En complément sur les drones pollinisateurs, la conclusion des scientifiques : « Se reposer sur la pollinisation robotisée pourrait en fait nous conduire à une situation d’insécurité alimentaire majeure. » (Potts et al., 2018) Lire : Pourquoi les drones ne remplaceront jamais les abeilles ?

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