La drilosphère ou l’aire d’influence du ver de terre

Synthèse. Les vers de terre stimulent la croissance des plantes. Mieux, leur présence entraîne une augmentation de 25 % des rendements selon une étude publiée dans Nature le 15 septembre 2014.

L’article ci-dessous est la suite logique de :

Et il est plutôt requis de les lire quand on les a zappés 🙂

Ce n’était pas une première, car plus de 200 essais ont été auparavant réalisés dans le monde pour évaluer si les vers de terre font de l’effet aux plantes ! Et les plus vieux datent d’une vingtaine d’années, parfois plus, et leurs résultats vont tous dans le même sens. À ce sujet, faisons référence au professeur émérite de la Sorbonne, Patrick Lavelle, l’une des figures mondiales du ver de terre, directeur du laboratoire d’Écologie des sols tropicaux de l’IRD, abonné à ce blog, et qui m’écrit cette semaine : « À ce sujet, votre thèse selon laquelle les vers suceraient (butineraient) les exsudats racinaires riches en sucre, mais pauvres en protéines, est un sujet de controverse. Des marquages au C13 sur de la canne à sucre peuvent en effet soutenir cette hypothèse, ainsi qu’une étude de Marcel Bouché, mais d´autres travaux, en particulier ceux d’Anne Zangerlé avec des expériences en pots, montrent que ce sont plutôt les plantes qui recherchent les turricules frais pour utiliser les nutriments…»

Patrick Lavelle : « Il y a sans doute ici plusieurs vérités, en fonction du type de plantes et de vers de terre. Anne Zangerlé montrait par exemple que si les racines de trèfle poussaient systématiquement dans les turricules de vers, les racines de plantain les évitaient. »

Et le Dr Zangerlé d’écrire dans sa thèse :

« Dans un milieu complètement homogène et non structuré, ont été introduit des graines de plantes et des vers de terre afin de tester comment, lors de la structuration du sol, se forment la rhizosphère et la drilosphère… Une interaction entre les deux acteurs, plante et ver de terre, a pu être mise en évidence par une signature spectrale propre aux macroagrégats produits dans des microcosmes, contenant plantes et vers de terre. Ceci nous montre que les racines et vers de terre n’ont pas produit des macroagrégats en isolation mais qu’ils ont additionné leurs effets dans la construction d’un macroagrégat aux origines mixtes. »

Qu’est-ce que la drilosphère ?

Un concept propulsé par Marcel B. Bouché, c’est la sphère, l’aire ou la zone d’influence d’un ver de terre. Et elle est caractérisée par les parois de ses galeries qui sont imprégnées de ses mucus et urines, et ses matières fécales appelées turricules pour les espèces classées anéciques.

Le professeur Lavelle me précisa :

« Au départ, c’était les galeries des aneciques et leurs parois, milieu très particulier pour la microflore du sol.

Ensuite, je l’ai étendu à toute la partie du sol qui est contrôlée par les vers de terre, la terre et la matière organique en transit dans leur tube digestif, les galeries et les turricules, tous ages et espèces productrices confondues.

On parle ainsi de “domaine fonctionnel” et la drilosphère se juxtapose ou se mêle dans le sol à la rhizosphère des racines, la termitosphère des termites, la myrmecosphère des fourmis.

On reconnaît ainsi que les “ingénieurs de écosystème” du sol organisent le sol en une mosaïque de domaines dans lesquels ils activent la microflore du sol de manière sélective. Cette vision du microbe comme ouvrier sans initiative a du mal a être acceptée par les microbiologistes qui pensent que les microbes sont autonomes. »

Tellement vrai

Extrait de l’Éloge du ver de terre : « Dans cet écosystème intestinal – parce qu’il est fondamental de considérer qu’un sol vivant fonctionne comme un intestin inversé, un gigantesque digesteur où les racines des plantes aspirent leur nourriture à l’image de notre paroi intestinale –, le ver de terre est la colonne vertébrale, le poumon, la tête pensante et le cœur du système. »

Néanmoins, il est également pas plus qu’un rouage du système. “Personne” n’est autonome. Ni la bactérie, ni la plante, ni vous, ni moi, puisque « je », ou « moi je », n’est pas moins que l’assemblage génétique d’un groupe d’entités qui coopèrent à la cohérence qu’une autre appelée le corps humain.

« La planète est un gigantesque écosystème fait d’une multitude d’écosystèmes où chacun n’est pas plus qu’un simple composant interchangeable comme tous les composants. D’accord, c’est à l’opposé du discours des religions censées nous relier, mais ce ne sont pas les êtres qu’il fallait relier, mais les espèces ! Parce que dans un système biologique, seuls les rouages comptent, seuls les écosystèmes font sens, … »

Atmosphère ! Atmosphère…

Drilosphère / Rhizosphère…

Extrait de la Permaculture de 1978 à nos jours.

« Quand j’écris le mot atmosphère, chacun se représente aisément la sphère gazeuse qui enveloppe la Terre. Difficile de s’imaginer autre chose. Mais quand j’écris le mot rhizosphère, ça vous évoque quoi ?

Quand j’écris le mot biosphère, après une courte gymnastique intellectuelle pour rapprocher la bio de son vivant et la sphère de la rondeur de la Terre, chacun se représente l’espace où se manifeste la vie. Saperlipopette, pourquoi le mot rhizome a-t-il été choisi à la place du mot racine ?

C’est un mystère.

Imaginons un nouveau mot : la racino-sphère, là où les tiges souterraines des plantes prospèrent. Et plus elles s’y développent, plus les tiges aériennes prospèrent dans l’atmosphère. C’est l’effet racino-causal.†††

Un peu de poésie bordel

Les rhizomes de la vie, ça résonne en vous ? Tandis que les racines de la vie, les sources, nos origines… Qu’est-ce que la racinosphère ?

C’est la partie de la croûte terrestre où se développent les racines des végétaux. Un écosystème dont la profondeur peut atteindre plusieurs dizaines de mètres chez certains arbres alors qu’un « sol » de laboureur est de 40 cm au maximum : la hauteur de son soc. On visualise aisément que la vie et la nourriture sont limitées dans un lit de rivière de 40 cm de profondeur, contrairement à un profond lit de plusieurs mètres.

Et la racinosphère est un espace collaboratif, où, à chaque étage ou horizon, les espèces cellulaires logent en fonction de leur besoin en oxygène, et coopèrent 🙂

Suite et fin au prochain numéro !

7 réflexions sur “La drilosphère ou l’aire d’influence du ver de terre

  1. Prise 3- j’avais pas compris comment valider mon commentaire.
    Donc pour commencer merci pour votre site super intéressant.
    Je suis à la recherche d’informations et de références sur l’impact de l’importation, par les colons européens, de leurs vers de terre en sol canadien. En effet, suite à quelques articles parus il y a deux ans, il semblerait que ces derniers soienf considérés ici comme une espece invasive à contrôler plutot que comme un allié naturel à protéger. En tant que directrice d’un parc comprenant une reserve naturelle (incluant de petites poches d’écosystemes forestiers exceptionnels) Les commentaires ci-dessus me laissent sur ma faim. Auriez-vous des pistes à me suggérer? Merci d’avance. Patricia, de Sutton

    1. Patricia,

      La seule piste scientifique et sérieuse que je peux vous proposer, c’est de prendre contact avec Patrick Lavelle, il a répondu à un commentaire, car c’est une des références dans ce domaine. Bien à vous

  2. Bonjour Jean Pierre… les vers de terre natifs d’Amerique du Nord etaient plutot discrets, pas comme leurs cousins Lombricidae d’Europe qui apres avoir envoye en eclaireur le ver rouge du fumier (Eisenia fetida injustement renomme ver rouge de Californie par des marchands sans scrupules) ont suivi avec les gros transformeurs d’ humus Lumbricus rubellus et terrestris. Ils ont entrepris de consommer la matiere organique accumulee dans le sol de surface des forets transformant des humus epais appeles moders en “mull” beaucoup plus actifs. Un nouvel equilibre se met en place… pas de panique. Le sol continuera a stocker du carbone et la vegetation pourra changer avec la colonisation de plantes plus exigentes car ces vers liberent beaucoup de nutriments.
    C’est l’ouverture des espaces forestiers a l ‘agriculture et le rechauffement climatique qui ont permis cette mutation.
    Et vous savez quoi? Des businessmen canadiens recoltent ces vers et on les trouve en vente en France chez Decathlon au rayon des articles de peche…. well done. Retour payant a l’envoyeur.

  3. Suceurs de suc… diantre ! Ah les petits salopards ! 

    J’avais donc bien raison de vouloir vous faire part de mes soupçons à l’égard des miens, notamment ceux que je retrouve suspendus en grappe sous les godets de plants que je pose sur le substrat (mélange de terre de forêt, terreau et, surtout, d’accumulation de la transformation de plus de cinq années d’épluchures de cuisine que offertes quotidiennement en pâture à “mes” chers vers, colemboles, fourmies et autres animalcules et bactéries)*.

    Pourquoi ces soupçons ? Parce que le même plant (en fait certains de certaines espèces et pas d’autres de la même où d’autres) qui végète dans son godet s’épanouit** dès qu’inséré dans le substrat pourtant surpeuplé de tout ce qui me passe par la tête d’y faire pousser (et je ne manque pas d’idées à commencer par celle consistant à prendre quasi systématiquement le contre-pied des prescriptions courantes en matière d’associations !).

    Bref… me suis dit qu’il fallait que je vous demande si mes vers (essentiellement de fumier mais semblent survivre aussi quelques maousse-costauds (gros comme des orvets) que, pour en avoir introduits,  je suppose, sans preuve, être de l’espèce des fouisseurs des grandes profondeurs) au lieu de faire du bien à mes jeunes plants ne les privaient pas plutôt de la matière nourricière du terreau de leurs godets pour en exporter la matière minéralisée au profit de ceux installés, ou venus par semi directs ou spontanés, dans ma “jardinière”. Car ma parano n’allait pas jusqu’à les soupçonner de téter le sang de mes tout petits.

    En attente de systématiser les expériences (pas simples sur moins de 2 m tous squats d’appuis de fenêtre confondus), MERCI par avance pour votre avis sur cette hypothèse d’exportation. Mais aussi quant à des suggestions de protocole expérimentaux (par quelles espèces, voire variétés, commencer, exclures, etc… notamment pour isoler autant que possible du facteur suce-sucs, voire d’autres risques d’artefacts auxquels je ne pense pas).

    * Une vingtaine de cm d’épaisseur sur une trentaine de large et cent quarante de long dans un bout de bâche d’ensilage coincé derrière une planche coincée elle-même entre les persiennes et percée quelques cm du fond pour faire trop plein à l’eau reçue d’une pompe immergée dans ma chasse d’eau et commandée par une prise programmable  (ben quoi…  jamais trop paresseux  !).

    ** Je simplifie outrageusement car en fait j’ai parfois des plants qui déperrissent dont certains tout ce qu’il y a de systématiquement (à commencer par le cerfeuil qu’en une décennie de tentatives entêtées, dont une avec un plant acheté, je n’ai vu se développer qu’une seule année pour ne plus jamais réapparaître, spontanément ou pas, mais aussi les carottes même aussi courtes que les Marché de Paris, et quelques autres).

    1. Béotien,

      Oui, je vous le confirme, vos vers de terre ne volent pas la nourriture à vos plantes… Mieux, ils l’affinent pour leur rendre digeste 🙂 Belle journée

  4. Bonjour
    Je vous remercie de cet autre article sur le ver de terre, animal si utile à nos contrées. je voulais avoir votre opinion sur le rôle du ver de terre en Amérique du nord.
    Sous nos latitude, le lombric a tout a fait son rôle dans la constitution de la fertilité des sols; il semble, d’après certains articles que j’ai lus, que cela ne soit pas le cas dans les forêts du nord de l’Amérique.
    Accélération de la consommation de la litière de feuille et de la matière organique du sol qui résulte en un amincissement du sol et son érosion.
    Chamboulement aussi de la composition floristique des forêts.
    Ce sont des vers européens qui font tout ce remue ménage (Lumbricis terrestris et Rubellus).
    Sont-ils réellement, finalement , à leur place ?
    J’avoue lu des expériences d’introduction de lombrics européens en Nouvelle Zélande avec un effet positif sur la densité de pâturage et l’éradication de maladie touchant le nez des moutons.
    C’est vrai que c’est difficile de comprendre ces différences : climat, type de ver, type de sol ??
    merci de votre réaction éclairante
    Bien cordialement
    jean-Pierre

    1. Jean-Pierre,

      Je peux avoir une opinion sur le sujet, mais ne connaissant pas le milieu, je m’abstiendrai.

      Ceci dit, d’un point de vue écologique, le Canada est loin d’être un modèle, très loin de l’image qu’il véhicule. Au Moyen Âge, et même pendant les Lumières, on croyait en Europe que le ver de terre était un parasite… Et beaucoup le croient encore, comme au Canada, et pas seulement 🙂 Belle journée

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