M. le président, les abeilles sont malades

Pourquoi ne veut-on pas sauver les abeilles ? Alors qu’elles sont indispensables pour 4 cultures sur 5. Monsieur le Président, je vous écris une nouvelle lettre


Le 13 mai 2019,

Monsieur le Président,

En réaction à l’extinction lente mais avérée des vers de terre, dont l’éminent astrophysicien Hubert Reeves signalait en 2018 que leur disparition était un phénomène aussi inquiétant que la fonte des glaces, je vous ai demandé audience le 19 janvier dernier.

Le 18 mars suivant, votre chef de cabinet m’a fait savoir qu’en raison d’un agenda très chargé, ma demande avait été transmise aux ministres de l’agriculture et de l’écologie.

C’est logique, puisque l’inaction, synonyme de l’effondrement de la biodiversité et de la disparition des sols nourriciers, relève directement de leur responsabilité.

Pas de suite

M. le ministre de l’Agriculture n’a donné aucune suite. Dommage que la santé des sols ne soit pas l’un de ses sujets prioritaires.

Quant à M. le ministre de la Transition écologique, son directeur de cabinet m’a écrit qu’une personne du ministère pourrait éventuellement m’entendre. Bref, personne n’est dupe de la stratégie administrative.

Ceci étant, c’est pourtant votre gouvernement qui a tiré la sonnette d’alarme au printemps 2018, publiant qu’un quart des sols européens sont victimes d’érosion. Autrement dit, outre l’artificialisation, 25 % de ces sols cultivés sont donc condamnés à disparaître. C’est beaucoup, beaucoup trop et d’autant plus « énorme » qu’un sol part, qu’une fois que la faune qui le fabrique est partie.

Concrètement, ça veut dire que l’avenir des sols est pieds et poings liés au futur du ver de terre. Et pas seulement.

La politique de l’assiette vide

En qualité de père et bientôt grand-père, comment accepter qu’on refuse de prendre un minimum de dispositions favorables pour nos enfants ? Comment accepter que les sols soient vus uniquement sous l’angle des marchés boursiers ?

C’est vrai que nous savons faire sans la biodiversité, sans la vie souterraine, sans la Nature. C’est également vrai qu’en faisant sans, les rendements agricoles ont explosé pour atteindre des sommets. Comme une Formule 1 en vitesse de pointe. En revanche, nous ne savions pas que ça ne durerait pas longtemps. Que l’illusion était limitée dans le temps, que battre des records sur les marchés internationaux éprouve durement la mécanique et réclame beaucoup d’énergie. Et qu’à long terme, une fois les sols vidés de leur substantifique moelle, partis rejoindre les océans de plastique… les assiettes de nos enfants sonneraient creux.

Ne perdons jamais de vue, que les plantes qui nous nourrissent ou nourrissent les animaux que nous mangeons, se nourrissent dans les sols grâce à ses habitants. Et plus ils sont nombreux et diversifiés, plus les sols sont riches en nourriture, donc fertiles. Raison pour laquelle la bio-diversité devait être le moteur de la transition écologique.

Les abeilles sont malades†

À ma lettre du 19 janvier, je vous avais joint mon dernier livre, l’Éloge du ver de terre. Mais mon éditeur avait décidé de lui offrir un compagnon de route, ou plutôt de galère : l’abeille. Alors est né l’Éloge de l’abeille. Et crûment, nous posons la question : Veut-on vraiment les sauver ? Sauver les abeilles dont une bouchée sur trois que nous mangeons, passent avant entre leurs mains, enfin entre les pattes des pollinisateurs.

À mon avis, on ne veut pas les sauver.

Mieux, il y a une réelle volonté de faire sans elles. Un sentiment accentué en voyant comment les semenciers ont magistralement contourné la loi sur les OGM pendant des année†s. Que des milliers d’hectares sont aujourd’hui cultivés en France, des OGM qui se retrouvent au cœur des couvains à côté du glyphosate, cette matière active qui leur fait perdre le nord ! Quel choc de découvrir ça lors de l’écriture de ce livre.

1 insecte sur 4
est un pollinisateur

En France, 1 insecte sur 4 est un pollinisateur. Il y a donc 10 000 espèces de pollinisateurs dont 1 000 espèces d’abeilles. Et ce sont ces 999 autres espèces d’abeilles sauvages qui sont réellement en voie d’extinction. Et pour elles, comme pour tous les pollinisateurs, il n’y aura pas de ressuscitation possible une fois exterminées.

Je vous joins un exemplaire de leur éloge, et j’espère sincèrement que votre emploi du temps vous permettra de lire au moins les deux passages suivants : Glyphosate mon amour, et des Z’amours d’OGM.

Parce que les faits sont aujourd’hui clairement établis par la communauté scientifique, nous ne pouvons plus continuer à les ignorer si nous voulons offrir un avenir apaisé à nos enfants. Je ne vous demande pas de renverser la table du jour au lendemain, seulement qu’on puisse s’asseoir autour pour trouver des solutions, parce qu’il y en a, et ainsi repousser les limites d’une famine annoncée. Oui, nous devons cela aux enfants qui naissent.

Une famine annoncée

J’ai lâché le mot, celui que personne ne veut entendre. Et je ne l’ai pas lâché par hasard… Pourquoi ?

En agronomie, nous en sommes toujours au point mort de la connaissance ! Au degré zéro, car tout le monde ignore encore aujourd’hui comment maintenir la fertilité et les rendements d’un champ cultivé sans en dé-fertiliser un autre. Dé-fertiliser veut dire appauvrir. Et plus un milieu s’appauvrit, plus il doit être enrichi artificiellement avec des engrais chimiques qui consomment beaucoup d’énergies fossiles, des énergies fichtrement préjudiciables au climat !

Et cette technique ancestrale du déshabiller Pierre pour habiller Paul, qui a permis bon an mal an de maintenir une bonne fertilité des champs cultivés, s’est faite au détriment des autres milieux (prés, forêts…), par un gigantesque détournement de la matière organique. Et quand l’agriculture a basculé d’une fertilisation organique à chimique, elle a conservé ce principe hérité de ses premiers balbutiements.

Et la recherche fondamentale a déserté ce pilier fondateur de l’agriculture, alors que nous devrions y investir massivement. À noter que le système ancestral est resté durable, uniquement parce que la pression démographique était faible.

La pression démographique

Il y a 10 000 ans, la population mondiale était estimée entre 5 à 10 millions, 250 millions il y a 2 000 ans, le milliard au début du 19e siècle, 2 milliards en 1927, 3 en 1960, 4 en 1974, 5 en 1987, 6 en 1999, 7 en 2011, 8 en 2022… Et chaque seconde, 4 êtres humains naissent quand 2 meurent. (source INED)

Et c’est cette pression démographique qui rend obsolète le système agricole en vigueur. Et l’effondrement de la biodiversité est d’autant plus brutale, que la pression est grande, parce que l’agriculture met sous pression les écosystèmes pour nourrir toutes ces nouvelles bouches.

Il faut de toute urgence réagir car la population mondiale augmente à un rythme affolant, 1 milliard ces 10 dernières années… Et rien ne semble pouvoir l’arrêter.

Monsieur le président, comme un appel au secours, nous connaissons le rôle indispensable des pollinisateurs pour quatre cultures sur cinq. Et tout est mis en œuvre pour les faire disparaître, car l’inaction vaut action et droit donné jusqu’à liquidation totale.

Idem pour les vers de terre. Alors que nous connaissons leur rôle dans la formation des sols depuis le 19e siècle, tout est mis en œuvre pour les faire disparaître.

Dans l’attente, je vous prie d’agréer, Monsieur le Président de la République, mes sentiments les plus distingués.

@Jean-Luc Cerbelaud
Notre éloge de l’abeille est en rayon !

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