Le piège de l’agroécologie ou la tentation du diable

Il y a quelques années, j’avais écrit que l’agroécologie était un attrape-nigaud, un piège à l’image de ces attrape-mouches écologiques recouverts de glu, où la mouche, aussi niaise qu’alléchée, vient bêtement s’y engluer !

Et, n’étant pas plus une mouche qu’un perdreau de l’année, j’avais reconnu avoir fait preuve d’une grande légèreté en me faisant cueillir comme le premier nigaud venu, écrivant, dès 2013, qu’une certaine permaculture et une certaine agroécologie, c’était la même chose, comme des sœurs jumelles.

. The French Dream

J’ai même remis le couvert dans mon Éloge du ver de terre : « La permaculture et l’agroécologie conçoivent des systèmes productifs et durables, économes en énergie, qui font dialoguer les pratiques agricoles traditionnelles avec les connaissances scientifiques les plus modernes en agronomie, en écologie et en sciences sociales. » Et c’est vrai.

Mais il est également vrai que beaucoup considèrent que le glyphosate a toute sa place dans l’agroécologie l’agro-écologie. Comme les pesticides et les engrais chimiques. Et la loi du 13 octobre 2014, celle qui définit l’agro-écologie avec un trait d’union, leur donne raison.

Oui, c’est légal, on peut revendiquer pratiquer une agriculture écologique, sens du mot agro-écologie avec un trait d’union, tout en épandant des molécules chimiques dans la Nature. Des molécules qui tuent la diversité biologique au nom de l’écologie et de la conservation des sols !

C’est en quelque sorte le rêve français.

. Alors, que dit la loi ?

Que l’agro-écologie est comme la transition écologique, une aspiration !

Pour info, une aspiration est le déplacement d’un objet par l’usage du vide en technologie ; le contraire d’une inspiration. En effet, l’inspire remplit la coquille vide quand l’expire vide la coquille pleine. C’est une ambition dit le législateur : « L’agro-écologie en France est l’ambition d’une transition du secteur agricole »

On sent l’embrouille.

D’ailleurs, depuis la promulgation de la loi, il y a 5 ans, les épandages de pesticides n’ont pas cessé de progresser… preuve de son efficacité ! Pas stagné ni régressé, le minimum attendu vu l’aspiration, non, les pesticides continuent d’avancer comme une horde de barbares.

Quant aux engrais chimiques, comme le rappelle également la loi, l’agro-écologie doit allier la performance économique avec la compétitivité et la transition écologique, dans un contexte de compétition internationale. Finalement, c’est le marché qui façonne l’agro-écologie, autrement dit, c’est l’argent qui prime sur la Nature.

. Loi n° 2014-11702 du 13/10/2014 : Art. L. 1. – II. Du code rural et de la pêche maritime « II. – Les politiques publiques visent à promouvoir et à pérenniser les systèmes de production agro-écologiques […] « Ces systèmes privilégient l’autonomie des exploitations agricoles et l’amélioration de leur compétitivité, en maintenant ou en augmentant la rentabilité économique, en améliorant la valeur ajoutée des productions et en réduisant la consommation d’énergie, d’eau, d’engrais, de produits phytopharmaceutiques et de médicaments vétérinaires, en particulier les antibiotiques… »

Tout est dit, et effectivement, vu ainsi, vu de manière aussi floue, sans contour défini contrairement à l’agriculture biologique, c’est comme si le législateur avait offert un second souffle aux pesticides, une forme de légalité biologique. Parce que la loi est claire : on réduit les pesticides sans jamais réduire la performance économique. D’ailleurs, contrairement à l’agriculture biologique certifiée AB qui est encadrée, c’est-à-dire qui engage son agriculteur, grâce à un modeste trait d’union, le législateur a fait sauter le cadre. C’est du cas par cas, du petit lait pour les multinationales, le sens de l’aspiration.

Tout est possible. Aussi, quand un agriculteur balance 200 unités d’azote aux pieds de ses blés, même si l’État le considère comme un agro-écologiste, l’est-il ? Oui, au sens de la loi !

. La nourriture bio présente-t-elle
un danger pour l’environnement ?

Vu la conjoncture, l’agriculture bio n’est pas parfaite, car ne pas répandre de pesticides de synthèse ne suffit plus. Elle doit aller plus loin en offrant le gîte et le couvert à la diversité biologique, elle doit nourrir ses sols et ses auxiliaires, elle doit développer sa coopération avec la Nature. Soit.

Mais aujourd’hui, elle fait l’objet d’un bashing savamment orchestré par les multinationales, un dénigrement copieusement relayé par ceux qui croient que leur porte-monnaie à plus d’importance que l’avenir de nos enfants ; la finalité étant d’innocenter toutes les bouillies chimiques (pesticides, hormones de synthèses, engrais chimiques…), à la seule fin de laver les mains de ceux qui les produisent, les vendent, les épandent.

Et le titre de ce paragraphe est celui copié-collé d’un article publié le 15 décembre dernier dans la presse, et qui commence ainsi : « Une étude montre que l’agriculture biologique peut être indirectement mauvaise pour l’environnement. Elle risque d’encourager la déforestation… »

L’agriculture bio encouragerait donc la déforestation, des mots soigneusement choisis pour mettre sur le même plan la bio et la chimique. Et l’opinion publique de se dire : finalement, le problème est ailleurs, ce ne sont pas les pesticides. Bienvenue dans le monde de la propagande ou l’art de désinformer en faisant douter. Et cet article s’appuie sur un autre publié 3 jours avant dans Nature, une étude qui soutient que la bio réclame plus de sols puisque les engrais chimiques y sont interdits. Des sols qu’elle prendrait sur la forêt : « Si nous utilisons plus de terres pour la même quantité de nourriture, nous contribuons indirectement à une déforestation plus importante ailleurs dans le monde ». Les chercheurs ont seulement oublié que ce moins de sols pris par l’agro-chimie, était compensé par plus d’intrants… Des intrants dont le coût carbone, social et environnemental est considérable. Un coût payé très cher par le ver de terre, l’abeille… et toute la biodiversité !

Bref, sur ces entrefaites, le 7 janvier 2019, l’occasion étant trop belle, le célèbre journal des agriculteurs, La France Agricole, titre à la rubrique réchauffement climatique : « L’agriculture biologique aurait un impact négatif.5 » Et la photo qui l’illustre, montre un sol nu et craquelé, victime d’érosion, et légendé : Sol affecté par la sécheresse. Il est manifeste que ce média veut clairement associer l’agriculture biologique à la destruction de la Nature ; une stratégie de communication redoutable pour innocenter les pesticides.

. Qu’est-ce que l’agroécologie ?

D’abord, comment ignorer cet avis qui compterait pour du beurre s’il n’était pas sorti de la bouche d’un ancien Président de la République, qui, pour gratter dans le sens du poil le gratin de l’agrobusiness, déclarait le 3 février 2016 : « L’agro-écologie, des bobos qui font leurs courses à la ferme. » Ignorait-il la loi en vigueur, ou bien la trouvait-il encore trop agro-liberticide ?

À l’inverse, comment croire ceux qui revendiquent que l’agro-écologie c’est l’innovation sans la précaution à l’image de ces nouveaux OGM obtenus par mutagenèse, et rebaptisés pour l’occasion VTH (®) : Variétés Tolérantes aux Herbicides… Quant à ces nouvelles plantes créées pour résister aux herbicides, mais qui ne sont pas considérées comme des OGM par le législateur… donc 100 % compatibles avec l’agriculture dite écologique, il est difficile de connaître les surfaces cultivées en France. Mais si en 2013, 13 % des surfaces de tournesol étaient concernées, elles « auraient grimpé » à 40 % en 2018.

Quid de l’impact sur l’intestin du ver de terre. Quid de l’impact sur les larves d’abeilles quand elles consomment ces pollens. Quid de l’impact sur les buveurs de nectar, les pollinisateurs, un insecte sur 4 en France. Rien n’empêche qu’ils n’aspirent pas les herbicides aspirés par la plante et stockés dans ses cellules.

Quid également de l’impact des hormones de synthèse utilisées parfois pour réguler la croissance de cette plante mellifère, des protéines qui viennent rajouter une belle couche d’interrogations sur la bonne santé des abeilles ; mais des cocktails chimiques toujours 100 % compatible avec le modèle agro-écologique à la Française !

. Finalement, c’ quoi l’agroécologie ?

Peut-être l’art de retourner sa veste plus vite que son ombre ! Bref, mieux vaut s’attarder sur la parole de Miguel Altieri, un agronome d’origine chilienne qui la définit comme : « Une science qui conçoit des systèmes agricoles productifs et durables […] et qui fait dialoguer les pratiques agricoles traditionnelles, employées depuis des centaines d’années par les paysans, et les connaissances modernes en agronomie, écologie et sciences sociales. » L’agroécologie vue ainsi, j’adhère.

. Aux sources de l’agroécologie

Il faut être audacieux dans la vie pour réussir à dépasser ses ambitions. C’est pourquoi je me demandais si l’avenir de l’humanité reposait toujours sur le retour massif des populations à la culture. Comme autrefois. La question est cruciale et tout le monde l’évite comme la peste, puisque chacun sait qu’une agriculture sans pétrole réclame beaucoup de main d’œuvre ; autrement dit, énormément d’huile de coude ou d’énergie musculaire. Mais écrire cela, c’est également balayer sans ménagement la sulfureuse théorie sur l’abondance bienveillante de la Nature.

Longtemps, j’ai servi sa cause, ne ménageant pas ma peine, jusqu’à ce beau matin. L’un de ceux où les rayons du soleil, filtrés par l’écume des feuilles des arbres, se reflètent sur les brumes de la prairie qui surplombe mon jardin. Et cette image, autant banal que d’Épinal, jamais je ne m’en lasse. Et toutes ces milliers de toiles d’araignées, mises en valeur par la lumière des rayons du soleil levant, me rappellent que les 8 de pattes sont des auxiliaires aussi précieux pour l’agriculteur que les autres. Du coup, je me suis dit qu’en faisant la promotion de l’agroécologie, je servais aussi la soupe à tous ces courants auxquels je suis totalement étranger puisqu’ils sont fortement ancrés dans une conception dogmatique du monde.

De Pierre Rabhi, qui, yeux dans les yeux, m’a dit avoir nourri toute sa conception agroécologique dans l’agriculture spirituelle de Rudolf Steiner, à la conception étatique, dans aucune, que tout oppose, je me retrouve. Mieux, je les renvoie dos à dos, et au-delà des mots, quand l’agriculture, la permaculture ou l’agroécologie coopèrent avec la Nature pour construire durablement des milieux productifs, pauvres et économes en eau et en énergie pour être soutenables par les générations futures, ça, ça me va bien, ça me suffit, car, si le projet de l’humanité est de durer, elle n’a pas d’autres choix que de collaborer avec son environnement.

Vive une agriculture sans Dieu ni maître à penser, sans chapelle idéologique, sans dogme. Et même si personne n’est dupe sur la concomitance sonore entre l’agroécologie avec ou sans trait d’union, une tromperie voulue par le législateur et qui finit par tous nous duper.

Dommage, l’idéologie a encore triomphé sur le bon sens.

6 réflexions sur “Le piège de l’agroécologie ou la tentation du diable

  1. Les multinationales sont de toutes les réunions avec les ministères concernés et viennent en général les bras chargé de cadeaux, le véritable problème et scandale est bien la, les politiques de tous bords protègent le monde de la finance qui leur offre de gros avantages, la santé publique, la santé de la planète, ils n’en ont rien à foutre, après eux le déluge.
    Amicalement
    Claude

    1. Bonjour Claude,

      Que les lobbyistes fassent leur boulot, c’est normal, on ne peut pas leur reprocher.

      Quant à ceux qui nous représentent, qu’ils succombent aux chants de ces sirènes, moi, c’est ça qui me gêne, car, sur le papier, leur travail est de représenter nos intérêts et non des intérêts particuliers. Belle journée

  2. Bonjour Christophe,
    Merci pour ton engagement inépuisable. Je tenais juste à t’indiquer que les araignées n’ont que 8 pattes, et pas 16 comme tu nous le dis. Je t’assure, j’ai compté.
    Je te souhaite une bonne fin de journée.
    Vincent

    1. Merci Vincent,

      C’est bien la preuve que la connerie n’épargne personne… 🙂 Belle soirée. Christophe

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