DÉSINTOX. Vers géants tueurs de vers de terre : vraie ou fausse nouvelle ?

Attention, ce n’est pas la présence de plathelminthes dont je doute en France, mais c’est le traitement de l’information qui est douteux.

En effet, dans le sillage du succès du projet de sauvetage du ver de terre, une information particulièrement bien orchestrée a envahi tous les médias nationaux en quelques heures. Et aucun journaliste n’a pris la peine de la vérifier, tous l’ont balancée avec des titres pour le moins accrocheur comme pour annoncer une catastrophe imminente.

La picoxystrobine, une vraie tueuse
de vers de terre passée sous silence

En revanche, l’interdiction par l’Europe d’un fongicide reconnu pour avoir décimé les populations de vers de terre depuis 20 ans n’a pas fait une seule ligne dans la presse ! Pas un mot également du côté des ONG qui luttent contre les pesticides. Pourquoi ? Mystère et boule de gomme.

Un fongicide utilisé en culture céréalière, précisément là où les vers de terre sont en voie d’extinction, un fongicide reconnu pour avoir empoisonné toute la chaîne alimentaire. À la foule inquiète, on donna le glyphosate comme un os à ronger. Mais comparé, c’est du pipi de chat ou l’arbre qui cache la forêt. Bref, il y a une relation franche entre l’effondrement brutal de la biodiversité et ces printemps silencieux, et ce fongicide commercialisé à partir de 2000.

Mais le comble est que l’Agence Nationale de Sécurité Sanitaire, l’ANSES, était dès 2010 au courant de ses effets morbides sur la biodiversité comme en témoigne ce document en ligne  signé de son directeur général. Bref, 8 ans après, la France a emboîté le pas de l’Europe en l’interdisant – lire le communiqué -, mais elle a autorisé les agriculteurs à écouler leurs stocks dans la nature jusqu’à la fin de l’année…

C’est grave docteur ?
– Au stade où nous en sommes, non 🙂 Et après, après l’interdiction, la législation française permet d’accorder pendant des années des dérogations exceptionnelles ! 🙁 C’est dire si la législation sait s’adapter aux besoins des marchands… Et elle est si adaptative, que les espèces de vers de terre utilisées pour tester la toxicité des pesticides ne vivent pas dans les sols cultivés ! Lire

Diversibipalium multilineatum, l’une des 5 espèces répertoriées en France. Photo Pierre Gros

Les TITRES

The conversation – 22/05/2018 : « Des vers géants prédateurs envahissent les jardins français. Dans l’indifférence. »

Europe 1 – 24/05/2018 : « Les jardins français envahis par des vers géants… » Et pour enfoncer le clou, le journaliste rajoute : « Des vers potentiellement immortels… »

Libération – 24/05/2018 « Comment les vers plats géants ont colonisé les jardins français »

 20minutes.fr, LCI, La dépêche… 24/05/2018 « Des vers géants envahissent la France et menacent la biodiversité des sous-sols »

Revenons au 22 mai, quand le muséum national d’Histoire naturelle lance une Alerte presse : « Découverte de plathelminthes invasifs géants en France » ; un communiqué où il est écrit qu’ils « sont des prédateurs de la faune du sol, notamment des vers de terre, et représentent donc une menace pour la biodiversité des sols et leur équilibre écologique. » Pourquoi avoir lancé une Alerte presse alors qu’il était si simple d’alerter les services concernés, à savoir la Protection des végétaux ou l’Agence française pour la biodiversité.

Que gagne cette prestigieuse institution à s’inviter dans la société du spectacle ? Bref, le ver ci-dessous n’est pas un ver géant, seulement un ver de terre commun, un ver de terre normal, un lombric terrestre aussi grand que les vers géants !

Que sait-on
sur les plathelminthes invasifs ?

Qu’ils vivent sur le sol
et qu’ils sont sensibles au gel
et à la sécheresse : Lire le dossier scientifique

Des facteurs sacrément limitants puisque la plupart des sols cultivés en France sont soumis au gel et à la sécheresse. Limitants, car les endogés et les anéciques vivent dans le sol et ils sont donc à l’abri. Seuls les épigés seraient en danger mais ils sont très rares dans un sol cultivé ; et à l’occasion les épi-anéciques quand ils montrent le bout de leur nez.

En résumé, nous sommes bien loin de la catastrophe écologique annoncée sans nuance. Par contre, quand les conditions climatiques lui sont favorables, la technique du paillage permanent, chère à la permaculture et au maraîchage sur sol vivant, est une technique à proscrire car elle va favoriser le développement de ces espèces en leur offrant le gîte et le couvert !

Les mangeurs de vers de terre

Qui sont les véritables tueurs de vers de terre ?

Champion toutes catégories, l’humain qui décime les populations avec ses nouvelles techniques agricoles où l’on ne s’encombre, ni de l’environnement, ni de la biodiversité, ni des auxiliaires, aussi précieux soient-ils pour une agriculture soutenable et économe en énergie.

Les autres tueurs tuent pour les manger, à l’instar de la taupe ou du blaireau qui sont de gros mangeurs, mais également du renard, du sanglier, de la musaraigne, du hérisson… Le merle est aussi un prédateur important, et sans oublier la poule qui est un vrai tyrannosaure pour les vers de terre…  Mais des insectes comme le staphylin odorant sont aussi hyper agressifs envers le ver de terre : voir cette vidéo tournée dans mon village.

Conclusion

En lisant que la noble institution soutenait que les plathelminthes représentaient une menace pour la biodiversité des sols et leur équilibre écologique, je me suis dit que ses chercheurs n’avaient pas dû prendre l’air depuis longtemps, car dehors, les équilibres sont comme les amarres, rompus depuis un bon moment !

Quant à la biodiversité des sols, c’est déjà un lointain souvenir puisqu’un quart des sols cultivés Européens sont en voie d’extinction, et beaucoup d’autres se bousculent au portillon pour rejoindre le néant. 🙁 Mais c’est ainsi, c’est un choix de société !


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14 réflexions sur “DÉSINTOX. Vers géants tueurs de vers de terre : vraie ou fausse nouvelle ?

    1. Merci Lo Stas pour le lien, d’autant que je suis l’auteur de l’article… 🙂

  1. Très bon article, merci à vous!
    Du coup, le paillage étant à proscrire, ça demande de réviser tout le concept de mes buttes et jardin paillé…..

    1. Effectivement Romain, tout ce qui concoure à son développement dans les régions propices doit être revu 🙁 Bon courage

  2. Très léger la manière de lire les documents d’autorisation pour la picoxistrobine, vous concluez un peu rapidement à ” un fongicide reconnu pour avoir décimé les populations de vers de terre depuis 20 ans “. Bon, va falloir relire les documents que vous avez mis en lien, parce qu’ils sont loin d’arriver à la conclusion que vous choisissez. C’est peut-être pour cela que les ONG ne se sont pas précipitées sur ce sujet. En gros, la picoxistrobine (arrivée en France en 2002, donc moins de 20 ans) n’a plus d’efficacité aux champs : à partir de là, la firme n’a pas eu envie d’investir de nouvelles études pour approfondir un risque qui est considéré comme faible à moyen dans celles déjà faite (avec des résultats qui interrogent). Comme en plus, les études que vous citez son faites aux doses homologuées rarement appliquées par les agriculteurs, votre phrase initiale est globalement du n’importe quoi.

    1. Bonjour Alan,

      Effectivement, vous avez dû lire entre les lignes car la motivation de la décision européenne est sans appel :

      Les préoccupations suivantes ont été mises en évidence: un éventuel pouvoir clastogène et aneugène du métabolite IN-H8612 formé comme résidu ne peut être exclu et un risque élevé a été identifié pour les organismes aquatiques et les vers de terre en cas d’exposition à la picoxystrobine et pour les mammifères se nourrissant de vers de terre en cas d’exposition au métabolite IN-QDY63.

      Cordialement, Cg

    2. @Cg: vous avez effectivement un problème à lire ce genre de décision et à les remettre dans leur contexte. La phrase qui suit celle que vous citez ” En outre, plusieurs volets de l’évaluation n’ont pas pu être achevés. Sur la base des données disponibles dans le dossier, il n’a pas été jugé possible de mener à bien l’évaluation de la génotoxicité pour la picoxystrobine et, partant, d’établir des valeurs de référence basées sur la protection de la santé aux fins de leur utilisation dans l’évaluation des risques.”

      En clair, si la firme avait eu envie de défendre son dossier, elle aurait approfondi le sujet, fait plus d’expérimentations. En effet, quand on remonte à l’autres décision que vous citez (Anses), on voit bien que la plupart des études sont non conclusives et aurait mérité de faire un plus grand nombre d’essai.
      Pourquoi la firme n’a pas approfondi le sujet? Pour vous, avec un esprit complotiste, c’est parce qu’il y avait un truc caché. Pour moi, avec l’habitude de voir défiler des produits qui disparaissent rapidement, j’y vois plutôt la fin du produit pour les cultures où il était utilisé en Europe : cette matière active, essentiellement utilisé sur céréale n’a jamais montré une plus grande efficacité que ses concurrentes et ce d’autant plus que les strobilurines ont vu se développer des résistances. L’ensemble de la famille est sur sa fin en Europe pour ses usages (résistance sur céréales, sur betterave…). La réaction de la firme dans ce cas là est clairement d’arrêter tout investissement.
      Un indice: le produit est encore autorisé (sans retrait annoncé) aux US et en Suisse. Ces derniers ne se préoccupe pas moins que nous des vers de terre.

    3. Effectivement Alan, je comprends votre position, vous défendez votre employeur et c’est bien normal puisque vous êtes payé pour cela.

      Les lecteurs du Jardin-vivant apprécieront en toute liberté votre point de vue. Bien à vous

  3. A propos des prédateurs des vers, sur la video nous voyons un ver de terre en surface du sol ; ce qui déjà n’est pas normal …, mais depuis votre page nous arrivons à un lien qui mentionne l’alimentation du STAPHYLIN : l’adulte se nourrit d’insectes, de limaces  et d’escargots. Donc ce n’est pas écrit que le ver de terre est mangé par cet insecte.
    Il y aurait une cinquantaine d’espèces de staphylin et sur des sites internet nous pouvons lire que c’est un chasseur qui élimine de nombreux nuisibles :  acariens, cochenilles, mouches, limaces… et qui participe au recyclage de la matière organique. Dans un ouvrage intitulé « Agroforesterie – des arbres et des cultures » de Christian Dupraz et Fabien Liagre, 2008, un tableau signale l’impact possible de certaines essences d’arbres sur les populations d’auxiliaires pour la protection des cultures intercalaires (d’après CIFL 2000 et ACTA 1999) : sous érable champêtre nous trouvons les chrysopes staphylin, coccinelles, cantharides (auxiliaires abrités) et les pucerons (proies consommées) et les maïs, fruitiers, betteraves, céréales, tournesol (cultures bénéficiaires).
    Sur un site je lis : certains staphylins sont nécrophages et se nourrissent de cadavres, d’autres apprécient particulièrement les mousses et les champignons, d’autres se repaissent de divers insectes, de larves, de gastéropodes, de mouches (notamment celle du chou), de chenilles et de vers.
    Voici quelques années, on nous disait que des coccinelles « exotiques » envahissaient nos champs et prairies au détriment des indigènes, après en avoir tué une seule j’ai su que c’était en fait une indigène, qui m’était inconnue. Depuis lors, je ne tue plus des insectes que je ne connais pas car chaque semaine j’en aperçois de nouveaux et le staphylin sera également épargné. S’il mange des vers, il semble que ce ne soit la base de son alimentation. Nous avons encore beaucoup à apprendre sur nos alliés qui peuplent la nature terrestre.

    1. Josiane,

      Pour vous répondre.

      Qu’un lombric terrestre soit à la surface du sol au lever du jour n’est pas anormal pour un épi-anécique.

      Quant au staphilin, je m’en tiens à la vidéo filmé quelques jours avant. L’avez-vous vu ?

      Les animaux ne vivent pas dans des boites étanches à l’exemple du ver de terre qui aime la viande… comme la limace et tous les omnivores 🙂 Belle journée

    1. Bonsoir,

      Comme indiqué dans l’article.

      Toutefois l’usage est autorisé jusqu’à la fin de l’année… Et peut-être plus suivant le régime des dérogations exceptionnelles. 🙁

  4. Bonjour,
    Lorsque j’ai entendu parler de cette bestiole, je n(y avais pas vu de “malice” mais presque de l’amusement: le ver de terre devenait un enjeux pour l’équilibre de la nature et il était mis en péril par ces vers plats.
    Je n’en ai plus entendu parlé, mais le battage médiatique de ces derniers temps (que je n’ai pas perçu pour ma part) est en effet bien commode sur le mode “c’est pas moi m’sieur, c’est lui” et pendant ce temps répandons nos innocents pesticides, pardon phytosanitaires.
    Bonne journée

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