Refuser le progrès agricole, est-ce régresser ou progresser ?

Combien savent que dans les années 70, les agriculteurs qui refusaient en France les pesticides et les engrais chimiques étaient traités d’arriérés ; étaient accusés d’être un frein au progrès ?

Refuser. Le refus est un acte de désobéissance civile. C’est le pouvoir de dire NON, le contraire de l’indignation. Certes, l’indigné s’indigne et il n’est pas content, mais il finit toujours par rejoindre le rang la tête basse et la queue entre les jambes. Le bourreau est indigné de couper la tête de l’innocent, mais il lui coupe quand même. Désolé lui dit-il, je suis obligé ? Et être l’obligé d’un système, c’est lui obéir.

Sommes-nous ce que nous mangeons ? En Occident, le progrès a permis de manger à peu près tout et n’importe quoi en très grandes quantités. C’est le progrès, le progrès agricole. Nous pouvons manger dans le même plat : des légumes, des œufs, de la viande, du fromage, du sucre et du gras. Et ça s’appelle un hamburger ! Mais est-ce un progrès de s’engraisser ?

Le lapin et la carotte

Alors sommes-nous ce que nous mangeons comme certains idéologues l’affirment ? Une théorie récente née avec l’abondance de la nourriture dans les rayons des supermarchés ; née avec le progrès agricole 🙂 Alors entre le lapin et la carotte, l’être humain qui mange le lapin, serait-il si différent de celui qui mange la carotte ?

Affirmatif, puisque le gentil mange la carotte quand le méchant mange le lapin. Un méchant quand même gentil comparé à celui qui le mange cru ; c’est-à-dire vivant. Finalement, c’est bien pratique ces idées simples qui consistent à différencier le monde entre le bien et le mal, dieu et le diable ou le gagnant et le perdant.

D’ailleurs le Président Macron ne s’y est pas trompé en déclarant le 29 juin 2017 :

Dans une gare, vous croisez des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien.

Autrement dit, vous croisez des gens bien et des gens mal ; des gens qui ont de la valeur et des gens qui n’en ont pas. Et ces gens dont la vie n’a aucune valeur, ils ne valent rien. Ce n’est pas rien de discriminer une partie de la population au prétexte que la pauvreté est un frein à la Croissance économique. Et que les pauvres sont toujours présumés coupables d’être les auteurs de la dette.

La mort est le carburant
de l’écosystème

Bref, cette doctrine du lapin et de la carotte considère que le lapin est un être sensible mais refuse à la carotte ce même droit, le droit d’avoir conscience d’elle-même. Et pourtant les dernières Recherches scientifiques en la matière tendent à démontrer le contraire. Cf. Les plantes ont-elles une conscience ? Démontrent qu’un être vivant, outre d’être un assemblage cellulaire, 100 000 milliards de cellules qui collaborent pour un humain adulte, est aussi un assemblage d’êtres vivants, un système écologique, un écosystème.

En conséquence, chaque être vivant est un écosystème à part entière. Chaque humain, lapin ou carotte doit être vu en même temps  comme un écosystème et une particule de l’écosystème terrestre. C’est ce qui rend complexe la compréhension des écosystèmes et complexifie autant le travail du scientifique que de l’agriculteur.

Et à la bonne température !

On dit que les écosystèmes fonctionnent à l’énergie solaire puisque son grain, le photon, est le moteur de la photosynthèse. C’est très simpliste de dire les choses ainsi, car les grains de lumière qui bombardent la lune et bien d’autres planètes n’ont jamais fait naître la vie. Et pas à cause de l’eau ou de l’oxygène, mais de la température du sol. Cf. La température, facteur-clé de la fertilité. Aussi, un écosystème fonctionne à l’énergie solaire et à l’énergie terrestre, et il se nourrit de la mort. Désolé, mais la mort est la nourriture du vivant, la mort est son carburant, l’essence de la vie.

Exit la pensée binaire : Le bon, la brute et le truand… Plus à savoir qui est le gentil ou le méchant, tous les humains dévorant la mort par tous les bouts pour rester en vie. Et passer derrière ces bonimenteurs qui nous ont ancré dans le cerveau qu’une carotte est une chose, pas un système écologique, demandera beaucoup de temps car les idées simplistes sont celles qui ont la peau la plus coriace.

 

Le Progrès est-il un progrès ?

Progrès : accroissement, amélioration, avancée, processus évolutif. Le progrès fait progresser mais le mot ne précise pas à qui profite l’amélioration. Autrement dit, qui se met dans la poche les gains, les profits ou les bénéfices du progrès. Le gain, est-il social, c’est-à-dire pour le plus grand nombre ou pour quelques-uns ? L’amélioration, est-elle : plus de bien-être, plus d’égalité, moins de souffrance ? Ou bien le progrès est-il victime de notre impossibilité à partager comme vu dans cet article ?

Déjà, la modernité agricole est-elle un progrès pour les animaux ? En regard aux élevages concentrationnaires comme à la consommation immodérée de viande, beurre et fromage, un droit réclamé par tous au nom de l’égalité d’en avoir tous les jours dans son assiette comme les aristocrates, on peut en douter.

Sur la ferme familiale, chaque vache avait un nom et une histoire. Mais le jour où elles ont été bouclées, outre de perdre leur nom, leur identité a été réduite à un numéro, une chose, un produit et un prix au kg. Outre de perdre leur existence sociale, leur existence juridique s’est résumée à une marchandise. C’est le principe même de l’esclavage humain tel qu’il a été légiféré dans Le Code Noir en 1685.

Ça fait mal au cul

Avant l’avènement du gas-oil et du tracteur, l’agriculture reposait donc sur l’exploitation humaine comme je l’ai développé dans l’article sur les micro-fermes sans pétrole. Quant à l’agriculture chimique, l’agriculture innovante, celle qui a innové en travaillant avec des molécules chimiques créées à partir des énergies fossiles, elle est très économe en énergie musculaire puisque ses agriculteurs s’apparentent plus à des chauffeurs routiers vu le temps qu’ils passent derrière un volant. Ceci dit, on leur doit l’abondance dans les supermarchés.

J’avoue que ça fait un peu mal au cul de découvrir que si nous mangeons tous à notre faim depuis la Seconde Guerre Mondiale, en France, en Europe et dans les pays dits développés, c’est grâce aux progrès de l’agriculture… Et même mieux, grâce à l’agriculture chimique !

Qu’on le veuille ou non, c’est grâce au pétrole et à son réchauffement climatique, grâce aux engrais chimiques et aux pesticides, grâce aux F1. Bref, grâce à tout ce que je combats !

Que mangeait-on avant ?

Jusqu’à la fin du 19eme siècle, le régime alimentaire des paysans était quasi végétarien en dehors des œufs et de maigres laitages, en dehors de certains dimanches ou jours de fêtes où la viande était au menu.

En dehors de ces moment exceptionnels, on se calait l’estomac avec des soupes et des bouillies de céréales. Un vieux Limousin du Plateau des Millevaches me disait que pendant l’hiver, quand les récoltes avaient été faibles, les gens mangeaient les corbeaux et toutes les bestioles qu’ils trouvaient. Combien de nous ont envie de revenir à ce régime ? Peu. Et même probablement moins.

Refuser le progrès agricole,
est-ce régresser ou progresser ?

Le progrès agricole a diminué la pénibilité. C’est indéniable. Mais aujourd’hui, la pénibilité physique a été remplacée par une pénibilité psychique due au stress et à la pression économique.

L’autre progrès, c’est l’abondance de la nourriture. Mais cette abondance créée par l’agriculture chimique et qui s’appuie sur la consommation des énergies fossiles et des réserves nutritives des sols, montre ses limites. Aussi, nous finissons d’épuiser nos réserves naturelles et nous déléguons aux générations futures de trouver des solutions. À chacun sa merde comme dit mon voisin ! 

Notre vrai problème, c’est notre absence de cohésion sociale. Et pour des êtres sociaux, c’est un sacré handicap !

Mais pour revenir sur ce progrès agricole, bien avant le tracteur, c’est la faucheuse à sections qui a mis le feu à la poudre. Venue d’Amérique et tirée au départ par des bœufs ou des chevaux, cet outil a permis un gain de temps fantastique pour la fenaison et la récolte des céréales. À suivre

7 réflexions sur “Refuser le progrès agricole, est-ce régresser ou progresser ?

  1. Christophe, connais-tu cette association qui propose aux agriculteurs de créer leur machines : http://www.latelierpaysan.org/
    Des exemples de leurs réalisations ici : https://www.youtube.com/channel/UCPiHkHuvop9C0l5uLjLtMng/videos
    A mon sens, la question n’est pas tant d’accepter ou de refuser le progrès, mais que chacun puisse définir lui même ce qu’il considère comme un progrès.
    Refuser certains progrès peut aussi ouvrir la porte à la créativité et à la recherche d’alternatives. Des pistes pour réduire la pénibilité du travail ET la diminution de l’utilisation d’énergie fossile.

  2. Bonjour Christophe, merci pour tous ces articles si riches et porteur de réflexion.
    J’adore le bon sens commun et le plus simple pour ne pas trop me tromper j’écoute le plus attentivement possible les miens de sens. Quand j’arrache une carotte de mon jardin, je ne distingue aucun cri qui peut m’émouvoir. Alors que lorsque j’essaye de tuer un lapin, son cri me déchire les tripes. Donc je préfère manger une carotte que j’aurai ramassé tranquillement sans stress et sentiment de culpabilité envers ce lapin.
    Ma grand mère Yvette qui a 93 ans me raconte que sa mère cueillait les plantes en bord de route et faisait brouter leur chèvre en même temps. Mais à cette époque il n’y avait pas de gaz d’échappement et pas de round up pour empoisonner ces lieux de cueillette facile.
    Quand je vois tous ces proches ou famille d’amis qui souffrent d’un cancer je m’interroge sur l’alimentation que cette agriculture progressiste nous vend. Et si cette agriculture a supprimé la pénibilité , elle a surtout supprimé la main d’œuvre et dans notre société dont les valeurs sont basées sur le travail, ce n’est pas vraiment ce que j’appelle un progrès social…
    Amicalement.
    Patrice

    1. Patrice,

      Je partage à 100 % votre avis et ce sera l’objet de mon prochain article. Qu’avons-nous gagné en échange de moins de pénibilité physique ? Bonne soirée.

  3. Comme d’habitude, ton raisonnement nous amène à se poser les bonnes questions…..Tu as raison sur toute la ligne bien qu’il existe une ligne de fuite à mon sens. Avec un minimum de lien social, il est possible de produire ce dont chacun à besoin, et ce dont chacun est en capacité de produire…. Pour ma part, il m’est impossible d’élever un cochon pour le manger, mais j’aime le cochon. Nos contradictions sont elles inéluctables et insolubles? Je pense, peut être à tort, que le progrès s’inscrit dans la prise en compte, à chaque époque, de ce qui peut être intéressant, donc une forme de repli sr soi tout en étant à l’affût de progrès intéressants. le plus difficile étant de distinguer le vrai progrès du faux progrès….Mais cependant, il me semble qu’il faut un sacré recul pour être en mesure de pouvoir distinguer les « vraies » améliorations et pour ne pas dépendre de l’agriculture chimique. Il faut une vraie volonté pour ne pas dépendre des banques, des supermarchés, et du reste…. Donc sur le fond tu as raison, et je te rejoins car j’essaie de vivre d’une agriculture vivrière (au sens propre), mais il me semble que cette notion est relativement inaccessible à la grande majorité… Donc, ma grande question est « comment fait-on bouger et y a-t-il un espoir de ne plus dépendre de cette agriculture chimique? » Constater nos carences sociales est-il suffisant et satisfaisant?

    1. Salut Gallagher,

      Pour répondre à ta question, ne plus dépendre à titre individuel de l’agriculture chimique, c’est possible mais pas d’un point de vue sociétal. Pourquoi ?

      Parce que la société civile est pour le développement de l’agriculture chimique, et les élus qu’elle élit, encouragent et subventionnent cette agriculture.

      Quant à ta seconde question, le constat est la base de la prise de conscience ; son minimum requis au changement. Belle journée

  4. A propos de progrès, le 11 mars 2009 j’écrivais : Si vous regardez autour de vous, vous ne pouvez que constater, dans les campagnes , la disparition des paysans ,des artisans ,des commerçants, des écoles , des postes, des curés . Et, j’en oublie très certainement.

    Est ce cela le progrès ?

    Les organismes, les collectivités responsables de cette situation s’ingénient à trouver des solutions pour ne pas disparaître à leur tour.

    Taxes nouvelles , nouvelles normes, nouveaux services , fusions ,tout est bon .
    Pour notre bien soit disant.
    Constatez le .Notre société ne survit que grâce à  » l’autoparasitisme » .
    Pour combien de temps encore ?

    1. Bonjour Paillé,

      Vous employez un mot qui m’inquiète. L’auto-parasitisme.

      Pouvez-vous le définir ? Merci

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