Des vers de terre et des hommes

Des vers de terre et des hommes, une question de température !

Suite logique du précédent, où nous avons vu que l’activité biologique du ver de terre est conditionnée comme celle du sol, par la température. Et que la température idéale de fonctionnement d’un lombric commun est de 12°C.

Vu aussi depuis son changement d’alimentation, d’organique en minérale, qu’il restait souvent le ventre vide dans le champ de l’agriculteur moderne, ce qui par ailleurs, ne l’encourage pas à se reproduire. Comment bander avec le ventre noué ? N’en déplaise aux puritains, oui, Lumbricus terrestris doit bander comme tendre son corps pour se reproduire.

Et enfin, vu que tout est possible dans la Nature, la norme n’étant faite que d’exceptions, le seul point commun à toutes les espèces vivantes, comme un échec cuisant et mortel, c’est la mort. Oui, la vie se termine toujours très mal et, de ce fait, nous sommes bien tous sur le même pied d’égalité.

Des vers de terre et
des hommes

Des vers de terre et des hommes est aussi le titre d’un livre sorti en 2014, le seul publié sur le sujet depuis 1881, soit 133 ans ! Le premier étant celui de Charles Darwin. Mais ce premier a été aussi son dernier, comme pour boucler son œuvre et tirer sa révérence : Rôle des vers de terre dans la formation de la terre végétale.

Donc, à l’usage de l’étudiant, ce sont les 2 seuls livres publiés dans le monde sur le sujet. Mais pour être tout à fait complet, le français Edmond Perrier, préfacier de la traduction française de l’ouvrage de Charles Darwin, en avait publié un sur les lombriciens 9 ans auparavant, en 1872. Un livre technique sur la catégorisation des différentes espèces, un livre aujourd’hui obsolète en dehors de l’intérêt historique.

Mais voilà, autant Marcel B. Bouché est l’auteur de ce livre très convaincant, très documenté et volumineux sur le ver de terre, autant dans sa bible, tout n’est pas à prendre pour du pain béni !

En effet, Mr Bouché porte une théorie générale très personnelle sur la fertilité, une théorie fondée sur le ver de terre mais qui interroge quant à ses chiffres. Des chiffres assénés avec beaucoup de certitude, trop à mon goût, notamment quand il affirme qu’une population moyenne de vers de terre ingère 2,3 tonnes d’azote par hectare ! J’y reviendrai dans un prochain article.


Pas facile non plus d’avaler sa position de
climato-sceptique qu’il justifie une nouvelle fois à partir de sa théorie générale, comme dans son dernier livre où il écrit qu’il n’y a aucune preuve que le réchauffement climatique soit lié aux activités humaines…

Bref, suite à la publication de l’article de Gilles Domenech où il commente une expérience qu’il a lue dans son livre sur les vers de terre, j’ai été obligé d’ajouter ce commentaire :

L’expérience décrite ci-dessous a été réalisée dans les années 80, et seulement sur quelques animaux. Sachant qu’elle n’a été ni reproduite ni validée par la communauté scientifique, nous vous saurions gré de la considérer seulement comme une hypothèse sérieuse.


Tout est possible dans la nature

Et il y a des êtres vivants à sang chaud, et d’autres à sang ou à la sève froide. Des êtres qui peuvent vivre éternellement, c’est-à-dire qui ne sont pas génétiquement programmés pour mourir comme certains arbres, et d’autres dont la vie est aussi brève qu’un vol de luciole.

Il y a des animaux à sang froid qui doivent sans cesse s’alimenter pour rester en vie comme l’abeille, et il y a des êtres vivants à sang chaud ou froid  qui peuvent cesser de s’alimenter pendant des mois. Cf. article précédent

C’est la génétique d’un individu qui rend possibles tous ces possibles. Et la capacité donnée à un individu de vivre au ralenti, parfois pendant plusieurs dizaines d’années comme certaines bactéries, le scientifique nomme ces états d’activité biologique réduite, la quiescence ou la diapause suivant la cause.

La diapause, est-elle une pause ?

Diapause : forme de vie ralentie déclenchée par des conditions défavorables (sécheresse, froid, durée ou lever du jour…) Pour Bernard MAUCHAMP, c’est un des mécanismes biologiques d’adaptation au milieu les plus élaborés. Lire la suite

Mais si la diapause est déclenchée avant l’apparition de facteurs défavorables, elle n’est pas levée par la seule disparition de ceux-ci… Et elle se distingue de la quiescence, autre forme de vie ralentie déclenchée par des facteurs défavorables du milieu et qui cesse dès le retour des conditions favorables. Universalis

Ainsi, quand un ver de terre se met en pause, il s’enroule pour limiter sa déshydratation et attendre des jours meilleurs. Et en dehors de la diapause, les 2 moments qui l’obligent au repos forcé sont : quand la T° est élevée et le temps sec ; quand la T° est basse et qu’il gèle.

Quand les vers de terre
sont-ils en activité ?

Pour ce faire, je vais donc me référer à Marcel B. Bouché qui écrit à la page 95 de son ouvrage, que tous les anéciques sont soumis à une DIAPAUSE pendant la saison estivale. Représentant 80 % du poids vif des lombriciens présents dans un sol cultivé, ils seraient la seule catégorie de vers de terre soumise à un repos végétatif génétiquement programmé. Et d’écrire page 94 :

La surprise fut grande de découvrir que les anéciques, quoique aveugles, tenaient compte de la durée du jour… / J’observais la même année, que les anéciques dont j’étudiais l’activité dans une prairie, entraient en diapause quelque soient les conditions de température et d’humidité du sol, le 28 mai à plus ou moins quelques jours…


Pour le 28 mai, j’ose croire que Mr Bouché a de l’humour tant cette précision est hasardeuse, un peu comme les saints seins de glace qui n’ont pas le même sens à Lille, Marseille ou Alger, outre de n’avoir aucun sens par ailleurs. Et puisque que nous versons dans la numérologie, le diction du 28 mai : Tant que mai n’est pas au vingt huit, l’hiver n’est pas cuit. Encore un adage populaire qui confirme que tout est une question de température…

Emporté dans son élan, il écrit à la page 95, que Lumbricus terrestris, n’est pas soumis à la diapause. En d’autres mots, le plus célèbre représentant de ce groupe, les anéciques, est en même temps l’exception qui caractérise ce groupe. On finirait par en perdre son latin !

À cela, Daniel Cluzeau, enseignant-chercheur à l’université de Rennes, m’explique que le lombric commun n’est pas tout à fait un anécique…

Les anéciques stricts (A.giardi en est le modèle : tête noire avec aussi les espèces de grande taille du genre Scherotheca) sont soumis à une diapause, alors que les épi-anéciques dont fait parti le lombric commun et 5-6 autres espèces, sont soumis à une quiescence comme les endogés.


C’est à n’y plus rien comprendre !

Jusqu’au 20 janvier dernier, bêtement, j’ai cru les documents scientifiques comme celui-ci de l‘université de Rennes, où il est écrit clairement qu’il y a 3 catégories de vers de terre : les épigés qui vivent à la surface, les endogés qui vivent dans le sol, et les anéciques qui vivent dans des terriers, et qui font la navette entre les profondeurs du sol et la surface où ils viennent brouter ou ramasser des matériaux pour le composter ! Comme ici.

En bon cul-terreux de base, je me suis dit que tout cela manquait sérieusement de rigueur. Parce que même ce dessin pédagogique produit par une autorité scientifique est faux !

Je sais. On va m’expliquer que pour le grand public, il faut simplifier l’information. D’accord, mais à force de simplifier, ne prend-on pas trop les gens pour des cons ?

Rappelons-nous qu’en 2012, François Hollande avait tellement simplifié l’information, que quand il nous a dit que la Finance était son ennemi, nous trop cons, on l’a cru. Bref, effectivement en grattant, on découvre qu’il n’y a pas 3 catégories mais 6 !  


6 catégories de vers de terre !


Cocorico, les 6 catégories pour ranger tous les vers de terre sont une création française très récente ; des boîtes qui s’appellent épigée, épi-endogée, endogée, épi-anécique, endo-anécique et anécique.

Comment dire ? Cela me rappelle une personne qui se vantait de pouvoir cligner des deux yeux en même temps ou cette ancienne professeure de français gauchère qui voulait créer une association de femmes gauchères ouverte aux droitières ! À quand une 7ème catégorie des épi-endo-anéciques.

Alors, j’ai pris la décision de m’adresser au sein des saints de la catégorie, la maison-mère du traducteur de Charles Darwin, le graal de la classification reconnue par toute la communauté internationale. Et le scientifique Tarik Meziane de me donner cette réponse autant précieuse qu’éclairante :

La classification fonctionnelle (habitat / mode vie) est utile pour les scientifiques du sol, mais elle n’est pas une classification au sens classique du terme ; c’est-à-dire réalisée par des systématiciens et basée sur des caractéristiques anatomiques ou génétiques des espèces.

La caractérisation fonctionnelle peut être hâtive. Par exemple, juvéniles et adultes de la même espèce peuvent avoir des habitats et des modes de vie différents. Ou une même espèce peut avoir un mode de vie différent selon le lieu (adaptation).

Depuis un moment,  j’avais un drôle de sentiment au sujet de ces catégories, comme si elles avaient été édifiées à la va-vite.

Ceci étant, j’avoue avoir arrêté mes études en protection des végétaux pour précisément les mêmes raisons, parce qu’à force de nous faire avaler des couleuvres, j’en avais choppé une indigestion. Et en l’espèce, l’opinion de Mr Meziane est loin d’être isolée dans la communauté scientifique.

À mon avis, il serait raisonnable de les supprimer pour les retravailler, sauf à rester à 3 catégories si elles ont réellement un sens. De plus, ce serait bien de les définir clairement une fois pour toutes.

 


Quiescente ou diapausique

Comment ne pas être désarçonné quand Mr Bouché nous apprend à la page 92 de son livre, que dès septembre, les endogés et les anéciques sortent de leur léthargie !

– Diapausique pour certains, quiescente pour d’autres. Ce qui revient à dire que du 25 mai au mois de septembre, tous les vers de terre sont en pause. Une fois son livre refermé, je suis resté sur ma faim de savoir. Quand les savoirs partent dans tous les sens, à quel sein saint se vouer comme dit l’expression populaire  ?

Bref, j’ai demandé l’avis à Celine Pélosi, spécialiste du ver de terre et chargée de recherche à l’INRA de Versailles-Grignon, auteure d’une thèse sur la « Modélisation de la dynamique d’une population de vers de terre Lumbricus terrestris au champ. Contribution à l’étude de l’impact de systèmes de culture sur les communautés lombriciennes. »

Et comme je m’y attendais, elle ne partage pas les certitudes de Mr Bouché sur le sujet :

Je ne saurais me prononcer aussi fermement, car je pense qu’on ne sait pas très bien. Je peux seulement dire que lors de prélèvements au champ, nous avons creusé à 1,50 m en pleine canicule (humidité du sol 6-15% selon la profondeur) et j’ai vu des adultes Lumbricus terrestris très en profondeur qui n’étaient pas en diapause.

Par contre, les juvéniles, qui se comportent davantage comme des endogés, étaient en diapause dans les 3  premiers centimètres de sol​.


En conclusion

Je partage l’avis de Mme Pélosi dont les observations confirment mes conclusions quant à l’obsolescence des catégories qui nous embrouillent tous.

En effet, si Daniel Cluzeau affirme que le ver de terre commun, lumbricus terretris, est un épi-anécique, Céline Pélosi ne dit pas le contraire, mais ajoute qu’il se comporte comme un endo-anécique au stade juvénile, confirmant par ailleurs la justesse de l’avis de Mr Meziane du MNHN. À croire que mon idée de créer une 7ème catégorie n’était pas si idiote…

Bref, la nécessité de clarifier le contenu de toutes ces boites s’impose donc une fois pour toutes. Si 3 suffissent, pourquoi en créer d’autres ? Pourquoi compliquer quand on peut faire simple ? Par exemple, pourquoi avoir créé un mot aussi peu parlant qu’anécique ? Même Universalis s’est trompée quant à sa définition : Ver de terre qui vit dans le sol et se nourrit de feuilles mortes…

Le temps passe vite, et le grand chapitre : Quelles applications sur le terrain, fera l’objet d’un prochain article. En attendant, on peut retenir que les 2 grandes saisons d’activités des lombrics dans nos sols cultivés, sont le printemps et l’automne.

Cela ne veut pas dire que l’hiver ou l’été ils sont inactifs, mais c’est fonction de la température, de l’humidité, du terroir et aussi de vos pratiques agricoles. Je détaillerai prochainement ces techniques permettant de stabiliser la température et l’humidité d’un sol afin d’en allonger l’activité biologique.

 

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