Le ver de terre nous le dit, écoutons-le !

Gilles Domenech a souhaité ajouter sa pierre à notre travail de fourmi sur le monde des lombriciens.

Mais avant, approchez et dressez l’oreille. Vous l’entendez ?
Non !
Essayez encore…

ver-art3Que nous dit
le ver de terre ?

« À force de croire, vous avez fini par prendre vos croyances pour des Savoirs. »

Ce jour-là, j’avoue être tombé sur un intellectuel, qui, sans complexe, m’a pris de haut. Ceci dit, le bougre avait raison, car nous croyons savoir beaucoup plus de choses que nous en savons. Pour revenir à notre serpent, que sait-il que nous ne savions pas ? Il dit que nous croyons tout savoir sur l’azote, alors que lui court-circuite le cycle… Ouah, l’enculé !


Communiqué du 16 décembre 2016

Depuis la publication de cet article, plusieurs éléments nous ont été adressés au sujet de l’expérience décrite ci-dessous.

Réalisée dans les années 80, et sur seulement quelques animaux, elle n’a été ni reproduite ni validée par la communauté scientifique. Aussi, nous vous saurions gré de la considérer seulement comme une hypothèse sérieuse.

De plus, quand l’auteur indique qu’il y a eu un transfert direct de l’azote ingéré par le ver de terre vers la plante, il ne s’agit que de la part métabolisée qui se retrouve dans ses mucus. En effet, d’autres expériences conduites par l’équipe de M. B. Bouché nous ont appris que le ver de terre assimile moins de 20 % de la nourriture qu’il ingère.


Et si les vers de terre révolutionnaient
notre approche de la fertilisation ?

gilles-domenech-2015
Gilles Domenech est l’un des meilleurs spécialistes des sols vivants en France, pédologue et microbiologiste, formateur agricole et auteur de livres, directeur de la société Terre en sève.

Il est bien connu que pour que les plantes poussent bien, il faut qu’elles aient à disposition des éléments minéraux qu’elles puisent dans le sol. Parmi ces éléments, le plus important en terme quantitatif est l’azote, le fameux « N » du trio « NPK » (Azote, Phospore, Potassium).

Dans cet article, nous allons nous cantonner à l’azote et découvrir comment les vers de terre viennent perturber notre compréhension de la nutrition azotée des plantes.

Pour ce faire, je vais me baser sur une expérience menée par Marcel Bouché et qui est décrite dans son livre « Des vers de terre et des hommes » aux pages 200 à 203. Pour ceux qui préfèrent les vidéos, je vous invite à visionner la conférence qu’il a fait aux Rencontres Maraîchage sur Sol Vivant 2015 à Baerenthal en Moselle.

En résumé, il a utilisé des vers de terre pour suivre l’azote dans le sol. Pour ce faire, il a nourrit des vers de terre avec de l’azote 15 qui est un isotope non radioactif de l’azote très rare dans la nature – le chiffre 15 signifiant que cet azote possède 7 protons et 8 neutrons dans son noyau, soit 15 nucléons, contrairement à l’azote 14 beaucoup plus commun qui lui ne possède que 7 neutrons et donc 14 nucléons au total – . Cet azote 15 a donc remplacé l’azote 14 qui était présent dans les vers de terre initialement.

Puis il les a réintroduit dans une vieille prairie et a suivi l’évolution de cet azote 15 dans les vers de terre, le sol et les plantes. Les résultats sont résumés par le schéma qui suit, simplifié et établi d’après celui de Bouché (p203)

azote-15nQu’observe-t-on ?

Tout d’abord, et c’était prévisible, une baisse rapide de la teneur en azote 15 dans les vers de terre, ce qui est logique puisqu’ils perdent l’azote 15 qu’ils contiennent à travers leurs urines, mucus… et le remplacent par de l’azote 14 venant de leur nourriture.

Une partie de cet azote part logiquement dans le sol et les turricules, mais curieusement au-delà de 20 jours, il n’y a plus trace de cet azote dans le sol… Mais alors, où est-il donc ?

Dans les plantes tout simplement, et notamment dans les racines d’où il est progressivement transféré dans les parties aériennes. Cela veut donc dire qu’en à peine plus d’un mois, la quasi-totalité de l’azote contenue dans les vers de terre se retrouve dans les plantes ! Et ce quasiment sans être passé dans le sol, ni même les turricules ! Comme s’il y avait un transfert direct ou presque depuis les vers de terre vers les plantes.

Pas de perte

Et on remarque ici un autre fait amusant : au début de l’expérience, la teneur en azote 15 décroît, ce qui avait été attribué dans un premier temps à une volatilisation, comme cela s’observe très communément suite à une fertilisation azotée classique. Or ici, contre toute attente, à partir du 14ème jour, la teneur totale remonte et au bout de 40 jours, la quasi-totalité de l’azote 15 initial se retrouve dans la végétation, indiquant qu’il n’y a eu aucune perte d’azote au cours de l’expérience !

L’interprétation montre que c’est de l’azote qui avait été libéré par les vers de terre en profondeur, au-delà des 50 cm étudiés lors de l’expérience, et qui a été remonté par les végétaux via leur système racinaire. Cette remontée devient perceptible sur les courbes à partir du 14ème jour.

CONCLUSION

Les agronomes ont l’habitude de considérer, pour qu’une plante puisse se nourrir en azote, qu’il faut que cet azote soit sous forme minérale dissoute (nitrates…) dans l’eau du sol.

Or on voit ici, que l’azote contenu dans les vers de terre est presque entièrement utilisé par les plantes en 40 jours seulement. Cela signifie-t-il que pour avoir des cultures abondantes, il suffit d’avoir plein de vers de terre en bonne santé dans sa terre ?

Cela implique-t-il que la seule action nécessaire pour la fertilisation est de prendre soin des vers de terre en réduisant le travail du sol et en leur fournissant de la matière cellulosique à manger ? L’affirmer de façon abrupte semble un peu rapide mais c’est bien la direction qui est suggérée ici.

Bien sûr, l’expérience présentée ici a été faite sur prairie. Aussi rien ne dit que les résultats seraient identiques dans un champ de céréales ou dans un potager, mais cette piste vaut d’être suivie, et d’autant plus qu’elle va dans le même sens que les observations faites par les praticiens qui cultivent « sol vivant » au potager, en maraîchage ou en grandes cultures.

En tous cas, il est clair que les vers de terre n’ont pas fini de nous étonner !

7 thoughts on “Le ver de terre nous le dit, écoutons-le !

  1. Le ver de terre n’a pas fini de nous etonner avec sa facon de digerer la matiere organique indigeste du sol ou par sa vie sexuelle compliquee: 2 sexes alternatifs et un accouplement homosexuel entre males qui donne des petits!! De quoi faire reflechir les humains et leurs pense es parfois etriquees sur le theme du genre!!!
    Pour revenir a l’azote et au phosphore, on mesure dans les turricules frais des teneurs elevees en ammoniaque (utilisable par les plantes) et en phosphore asimilable. Ca corresponde a la digestion de 9% de la matiere organique ingeree (par le ver geophage que j’ai etudie en milieu tropical). Cet ammoniaque est disponible pendant 24h avant de disparaitre du turricule. En partie recupere par l’augmentation des bacteries du turricule mais aussi expulse avec l’eau qui sort du turricule frais, luí donnant un aspecto brillante. Les racines ont donc la possibilite d’absorber cet azote et on voit souvent des racines fines coloniser les turricules. Quand on arrache une plante,
    on voit aussi souvent de gros agregats de sol fixes sur la racine. Ce sont des turricules que le ver peut avoir depose la, attire par les sucres liberes dans le sol par les raciones, ou resulta de la croissance des raciones dans ces turricules riches en nutrimentos asimilable et hormones de croissance.
    Dans la savane ou j’ai travaille, les Vers relarguaient 40 kg d’azote (1/3 des besoins annuels des plantes) sous forme d’ammoniaque NH4 et il y a gros a parier que cet azote allait directement dans la plante par le fait d’une synchronie temporelle et spatiale entre liberation et utilisation par la plante. Ce n’est pas le cas avec les engrais chimiques dont souvent a peine 50% sont absorbes par la plante.
    En conclusión, les Vers evitent les pertes de nutriments par ce bouclage precis de leur part du cycle.

    (et pardonnez moi l’absence d’accents dans ce texte due a l’ignorance d’un telephone chinois utilise en Colombie..)

    1. Bonsoir M. Lavelle, très honoré de voir mon article commenté par vous !
      En effet, il y a une différence importantes entre vos observations et celles de Marcel Bouché, puisque celui-ci observait peu d’azote dans les turricules. Cela peut-il venir des différence entre milieu tropicale et tempéré ? Ou d’un problème de mesure dans l’expérience de Marcel qui ne bénéficiait sans doute pas de moyens aussi précis que ceux disponibles actuellement ?

  2. bonjour.
    mes parents, agriculteurs, avaient “tué” le sol avec les engrais chimiques. le fermier bio qui a repris la ferme a constaté le retour des vers en 3 ans env.
    j’ai constaté la même chose sur le jardin potager que je gère. en plus j’ai constaté le retour des oiseaux, des merles en premiers, très gourmands des vers !!
    nota : le carabe (film de l’INA sur les vers et crapauds) adore aussi les limaces. ils vivent dans les haies. leur rayon d’action est de 10 à 15 m. sur cette zone il n’y a pas de limaces en général.
    bravo pour votre blog.

  3. Bonsoir Mesurolle,

    Lorsque l’azote 15 est dosé dans le sol, les bactéries et autres micro-organismes sont dans l’échantillon, donc tout cela est bien en compte !

    Concernant les turricules, l’expérience montre justement qu’elle en contiennent très peu. L’azote est rejeté en quasi-totalité par l’urine et la sécrétion de mucus. Il me paraît difficile d’imaginer que les plantes récupèrent le 15N dans les turricules plus vite qu’il n’est libéré tout simplement car il y a très peu, voire pas du tout de racines dans les turricules. En revanche, on peut tout à fait imaginer que l’urine et les mucus soient très vite minéralisés et prélevés par les plantes et donc qu’il y a ait ce passage très fugace dans le sol tel que vous le suggérez.
    Et pour l’adaptation à l’15N, il faut bien comprendre que les deux formes d’azote ont exactement les mêmes propriétés chimiques, donc pas d’histoire d’adaptation. Lorsqu’on travaille sur des isotopes, la seule chose qui peut être gênante est qu’un isotope soit radioactif, mais ce n’est pas le cas de l’azote 15.

    Je reviens sur la remarque de Christophe sur 83% d’azote métabolisés. ici, 100% de l’azote 15 présent dans le vers à t=0 a été métabolisé au préalable, l’expérience ne donne aucune information sur l’azote 15 qui a pu transiter pendant la phase de nourrissage des vers à l’azote 15. Donc en fait tout cet azote 15 correspond aux 17% qui ont été assimilés en amont et est progressivement remplacé par de l’azote 14. En fait, il n’y pas vraiment de lien entre les deux expériences.

    1. Gilles,

      Récemment, je me suis longuement entretenu avec Mr Bouché et je lui ai posé directement la question :

      Comment se fait-il que votre expérience met en évidence que la quasi totalité de l’azote ingéré se retrouve dans les plantes, alors que dans la nature, le ver de terre métabolise moins de 20 % de la nourriture qu’il ingère ?

      Et après une longue hésitation, il m’a répondu ne pas se souvenir !

      Mais il m’a CONFIRMÉ que la quantité d’azote ingérée, s’est effectivement retrouvée dans les plantes. Pas 17 % mais bien la quasi totalité.

      À mon avis, il y a quelque chose qui ne fonctionne pas
      , d’autant plus vu sous l’angle du rapport C/N de l’algue.

      Il y a 2 hypothèses, la première et la seconde : la seconde supposerait que les vers de terre auraient radicalement modifiés leur métabolisme ce qui implique qu’ils aient la main sur l’expression de leurs gênes. Mais cette hypothèse est autant improbable qu’artificielle.

      Belle journée

  4. Bonjour Monsieur,

    A la lecture de cet article, quelques interrogations me viennent à l’esprit :

    Est-ce que la masse bactériologique est prise en compte ? Si oui, est-ce dans le “sol” sur le graphique ? Car il me semble que les bactéries, de part leur alimentation, sont, entre autres, à l’origine de la minéralisation de l’azote (ou l’inverse d’ailleurs). Elles peuvent donc contenir de l’azote.. ?

    Ensuite, ne se pourrait-il pas qu’au début de l’expérience, la diffusion de l’N15 sous forme de turricules par les vers de terre ne soit plus rapide que l’absorption de ce même N15 par les racines des plantes, puis, qu’au bout d’un certain temps, cela ne soit l’inverse. Ainsi, les quantités d’N15 seraient infimes et absorbées immédiatement par les racines des plantes. Peut être que la rapidité de ces processus dépend d’ailleurs de la saison, des condition d’humidité et de température et de la période du cycle végétatif des plantes.

    Enfin, l’N15 serait à priori utilisé par les organismes vivants (bactéries, racines, vers de terre) avec la même efficacité que l’N14 selon vous ? N’y aurait-il pas un processus d’adaptation de ces organismes vivants à la consommation/utilisation de l’N15 ?

    J’espère avoir été clair et vous remercie pour l’attention que vous porterez à ce commentaire.

    Bonne journée

    1. Bonsoir Maël,

      Avant de demander à Gilles de vous apporter une réponse, car c’est lui le scientifique, je peux déjà vous fournir quelques éléments.

      D’abord le but Mr Bouché était de suivre le chemin de l’azote une fois que le ver l’avait ingéré.
      Raison pour laquelle il a utilisé du N15.

      —————————————–
      Ceci étant, vous soulevez une belle question.

      En effet, l’expérience démontre que la quasi totalité de cet azote se retrouve dans les plantes.
      C’est-à-dire qu’une fois métabolisé par le ver de terre et excrété via le mucus et l’urine, il est devenu directement assimilable par les racines.

      ———————–

      Mais d’autres expériences conduites par Mr Bouché ont mis également en évidence que 83 % de l’azote ingéré par un ver de terre échappait à la métabolisation et se retrouvait dans ses fèces. C’est-à-dire que seulement 17 % était métabolisé et donc directement assimilable par les plantes.

      À cela, et pour être tout à fait précis, on doit rajouter une petite part qu’il va assimiler en ré-ingurgitant une partie de ses déjections.

      Sauf erreur, on est loin du compte ! Je vais demander à Gilles de nous éclairer.

      Belle soirée

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