Entretien avec Claude Bourguignon

Suite logique de l’article sur la butte de culture et ses idées reçues.

Lui dans son trou avec seulement la tête qui dépasse et nous au bord, nous le regardons de haut.

De l’ignorant qui s’ignore et qui ne comprend pas pourquoi ses légumes ne poussent pas à l’ombre des arbres du Limousin, à l’ingénieur agronome formaté à la pensée unique institutionnelle, tous étaient suspendus à ses lèvres tant le gars maîtrise l’art de donner envie de Savoirs. Nous debout au bord du trou, lui dedans pendant près de deux heures !

Claude-Bourguignon
5 octobre 2015 à Saint Pierre de Frugie dans le Périgord

Une fois sorti de son trou, je lui demandais à l’ombre d’un chêne séculaire. Tout le monde parle de la permaculture et de ses promesses formidables, quel est votre sentiment à ce sujet ?

Claude Bourguignon

Aujourd’hui, il y a plein de mouvements dans la permaculture et c’est difficile de s’y retrouver.

Pour faire simple, il y a eu celui du Japonais Masanobu Fukuoka qui a enrobé ses graines avec de l’argile pour les semer ensuite à la volée sur le sol, sans le retourner ni le travailler. Et ne pas toucher au sol est le principe même de la permaculture.

Puis il y a eu l’école australienne de Bill Mollison qui a développé des techniques complexes en réponse à des milieux extrêmement secs comme l’Australie. Ces techniques sont spécifiques à des milieux très « séchants », c’est-à-dire à moins de 300 mm d’eau par an. J’ai vu ces mêmes techniques mises en place au Maroc dans un milieu à 700 mm d’eau par an, et ça a fait crever les oliviers et les vignes, car du coup il y avait trop d’eau.

Les gens oublient qu’il n’y a pas d’écoles systématiques ou de techniques universelles. La perma-culture que nous pratiquons au Burkina Faso ou au Sénégal avec Lydia, n’est pas celle que nous faisons en Tunisie, en Limousin ou en Suède.

Autre exemple. Le principe Jean Pain est issu de la technique des buttes camerounaises. Il correspond également à des milieux « séchants » où, ajoutés à des pluies rares et un sol très poreux, on peut se permettre d’enterrer des bois. Mais attention, au Cameroun, les termites les transforment très rapidement et en France, ces termites n’existent pas ! Donc à la rigueur, on peut enterrer des résineux (dans le Sud) parce qu’ils ont très peu de #lignine mais si vous prenez du charme, vous allez bloquer votre sol.

#LIGNINE. Les champignons sont les seuls organismes à pouvoir transformer la lignine en humus. Mais ils ont besoin comme nous d’un taux d’oxygène à 21 % ; et cette concentration en oxygène diminue plus ou moins rapidement en fonction du tassement et de la porosité du sol. Voir dessin ci-dessous.

Biosphere-Sable-fin


Claude Bourguignon rappelle simplement ce qu’est l’essence du bon sens paysan, à savoir que la permaculture n’est pas un outil ou une recette de cuisine, ni même un livre de recettes à suivre à la lettre, parce que chaque milieu écologique (écosystème) est singulier.


Chaque terroir est unique

Et comme je le rappelle également dans mes 2 volumes, ce premier principe fondateur de la permaculture à la base de la biodiversité, d’une biodiversité qui repose elle-même sur la diversité des écosystèmes, on le retrouve dès 1760 sous la plume d’ Augustin ALLETZ, l’auteur de L’agronome, le dictionnaire portatif du cultivateur :

 » C’est une chimère que de prétendre donner une méthode d’Agriculture générale. Il en faudrait une différente pour chaque province ou chaque canton ; car chaque province ne doit travailler à perfectionner que ce qu’elle possède, et ne faire d’essais que sur les productions analogues à son terroir […] C’est donc une nécessité pour le progrès de l’Agriculture de ne suivre que des exemples tirés d’un terrain, qu’on sait être semblable à celui qu’on veut fertiliser. »

En résumé, une technique qui fonctionne dans un milieu écologique et qui va l’améliorer, c’est-à-dire aggrader la fertilité ou régénérer le vivant, peut se révéler inutile dans un autre milieu, ou pire le bloquer et le dégrader. Une butte de culture est obligatoire pour cultiver un bas-fond humide, mais la même butte implantée sur la pente ou au sommet de ce bas-fond va dégrader rapidement le milieu par érosion. Dans un cas, la butte va permettre de cultiver un milieu inculte, et dans l’autre, elle va rendre inculte ce qui était cultivable !


Pourquoi enfouir cette matière
organique sous forme de bois ?

Claude Bourguignon

On se le demande car c’est beaucoup de travail pour pas grand-chose !

La difficulté de l’agriculture, c’est de reconstituer le milieu naturel, l’équilibre agro-sylvo-pastoral. C’est remettre la forêt dans la culture mais de sorte que nous puissions gérer son ombre. La bête, la pâture et le fumier, c’est l’équivalent des sangliers et des animaux qui vivent dans la forêt, et les cultures, ce sont les céréales qui nous nourrissent.

C’est loin d’être simple que de reconstituer une complexité de biodiversité domestiquée.

Il ne faut pas oublier que la bête est partie prenante de la fertilité des sols. Bien sûr que manger de la viande deux fois par jour est totalement ridicule mais ce n’est pas une raison pour la supprimer complètement de notre alimentation. Par exemple, l’Inde qui est un pays majoritairement végétarien mais qui possédait le plus grand troupeau de #vaches au monde avec plus de 100 millions de têtes : l’Inde abat ses vaches parce qu’elle les a remplacées par le tracteur ; bilan, elle n’a plus de fumier !

#VACHE. Véritable totem vivant de l’Inde, la vache était il y a encore peu, le premier moyen de transport, et sa bouse un combustible pour faire la cuisine et un engrais pour les cultures.

Permettez-moi d’insister un peu plus sur la butte de culture qui fait aujourd’hui polémique dans la permaculture, mais vous faites souvent référence à la butte en zone sahélienne, pouvez-vous m’en dire plus ?

Claude Bourguignon

En zone sahélienne, c’est-à-dire en climat très sec, couplé à un sol sableux et pauvre en matière organique, enterrer du bois pourri se justifie car il faut savoir que la cellulose sous la terre stocke l’eau. Ainsi, le peu de pluie tombée sera retenu plus longtemps dans le sol et moins soumis à l’évaporation.

– Dans ces milieux, est-ce un plus d’enterrer des bois secs ou verts ?

Surtout pas, ni vert ni sec, seulement des bois qui ont été préalablement attaqués par les champignons et les termites, des bois en état de décomposition avancée, c’est-à-dire mous et spongieux. En France, enterrer du bois décomposé peut éventuellement se justifier dans l’Aude – #Philip Forrer – mais ne faites surtout pas ça en Limousin, en Normandie ou ailleurs !


#PHILIP FORRER. Suite à la publication de l’article sur les idées reçues de la butte de permaculture, j’ai échangé avec Philip au sujet de sa technique. Il m’a dit avoir une terre argileuse et mettre dans ses buttes des troncs secs, et seulement utiliser le bois pourri pour combler les interstices entre. Il m’a précisé ne jamais utiliser de branches ou de petits bois car les vides créés sont préjudiciables au développement racinaire. En résumé, il a développé une technique spécifique à son milieu, une technique née de ses observations visuelles ; et la reproduire ailleurs n’aurait donc aucun sens.


L’avenir de l’humanité dépend-il du futur de l’agriculture ?

Quand vous étiez encore dans le « fond de votre trou », vous avez expliqué que nous avions épuisé la plupart des réserves nutritives présentes dans nos sols. C’est le sens du frigo plein ou vide, et quand il est vide il n’y a plus rien à manger ; raison pour laquelle les agriculteurs nourrissent artificiellement leurs plantes. Pour prendre de la hauteur tout en restant les 2 pieds sur terre, l’avenir de l’humanité dépend-il du futur de l’agriculture ?

Claude-Bourguignon-3Claude Bourguignon

Curieusement, c’est au moment où nous avons cru pouvoir nous passer de l’agriculture en faisant du hors-sol que l’humanité découvre que sa survie dépend de la santé de ses sols… et va découvrir que sa survie dépend de l’agriculture biologique et pas chimique. Parce que l’agriculture chimique est un échec.

Devons-nous alors changer
notre manière de faire de l’agriculture ?

Complètement, car l’agriculture chimique est has-been. Nous allons devoir changer car, depuis la Seconde guerre mondiale, nous n’avons injecté que de la technique dans l’agriculture, et il va falloir y remettre de la science.

On a fait exprès de maintenir les agriculteurs dans une certaine ignorance et de leur dire : ne vous inquiétez pas, nous avons les réponses à tous vos problèmes. Vous voulez des vaches à 9000 litres de lait/an. Pas de problème, on sait le faire et on va vous sélectionner les bêtes. Premier problème, dans les lycées agricoles on forme les agriculteurs aux techniques mais il n’y a pas de formation scientifique.

L’autre problème de l’agriculture est d’être tellement politique qu’elle verse toujours dans une idéologie. Alors chez nous, oui ça va être compliqué de changer car nous avons perdu plus de 90 % de nos agriculteurs…

Permettez-moi d’abonder dans votre sens car depuis longtemps j’écris qu’enseigner les techniques sans les savoirs qui les fondent, c’est ne former au final que des exécutants. Et pour qu’un exécutant soit docile et soumis au système, il faut le couper de la connaissance pour qu’il ne sache pas.

Mais je remarque en vous écoutant que la permaculture a imité l’agriculture et qu’elle aussi s’enivre de techniques sans jamais s’encombrer des savoirs qui les fondent. Dans mon volume 2, je consacre 1 partie sur les 3 à la biologie. Et quand les gens me disent : mais vous ne nous dites pas comment faire ! Je leur réponds qu’ils seront autonomes pour développer leur propres techniques en fonction de leur terroir une fois qu’ils sauront. Mais ils ont des difficultés à croire qu’ils en seront capables…

Claude Bourguignon

Le problème majeur de l’agriculture est de nous mettre face à la complexité du vivant. La matière, c’est facile. On la maîtrise bien parce qu’on connaît plutôt bien ses lois. Vous voulez un essieu qui porte 60 tonnes, on saura faire…

À l’inverse, la biologie est d’une complexité hallucinante : dans un seul gramme d’un sol vivant, il y a environ un milliard de micro-organismes… et pour 95 % d’entre-eux, il est impossible de les isoler en laboratoire car ils refusent de pousser sur les boîtes de Petri. Donc, nous ne connaissons que 5 % de la vie qui est dans nos sols.Claude-Bourguignon-oct-2015

Or la science a pris cette fâcheuse habitude de tout simplifier et pour faire face à cette complexité dont nous ignorons presque tout, elle a choisi de travailler en hors-sol en nourrissant artificiellement les plantes avec NPK. Et naïvement, elle a pensé qu’elle maîtrisait ! On a cru qu’en mettant tous les cochons en Bretagne, tous les blés dans la Beauce et toutes les forêts dans les Landes, nous avions résolu tous les problèmes… NON. L’erreur est magistrale parce que tout est lié et les interactions sont d’une complexité absolue.

C’est terriblement compliqué l’agriculture, alors qu’on a réduit ceux qui la faisaient à : tu es un paysan parce que tu sais rien faire d’autre… Ou tu n’es pas doué, donc tu vas rester sur la ferme ! Et le jour où nous comprendrons que de toutes les activités humaines, l’agriculture est la plus complexe, peut-être que le changement s’amorcera…

 

Même combat au sein de la permaculture où il faut en finir avec toutes ces promesses techniques trompeuses. Et comment ne pas résister en terminant par celle-ci, révélée par un ingénieur agronome dans le hors-série n°8 spécial permaculture des 4 Saisons du jardin bio. Chapitre Minipotager hyper productif : « Grâce à sa productivité, la lasagne offre un gain de place appréciable au jardin. D’après Jean-Paul Collaert, l’un des initiateurs de cette technique d’origine américaine, une lasagne de 6 M2 approvisionne une famille de 5 personnes en légumes d’été…

Le ver de terre, une espèce à protéger – 1/12

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